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04 / 03 / 2021 | 139 vues
Jean Louis Cabrespines / Membre
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Associations : les dangers d'une course effrénée à la recherche de financements

On n'a jamais autant parlé d'économie sociale (ESS) et solidaire que depuis le début de la crise sanitaire actuelle. Nous l'avons déjà dit, mais c'est bien une réalité concrète.

 

En l'occurrence, les entreprises de l'ESS sont présentes dans tous les champs de l'évolution économique, sociale et environnementale, face aux graves problèmes que notre pays rencontre. Dans ce cadre, la politique du gouvernement a changé avec l'arrivée d'Olivia Grégoire au secrétariat d'État. Sans vouloir offenser une secrétaire d'État en la comparant à un haut-commissaire, son prédécesseur avait une vision très particulière de l'ESS (nous l'avons tant souligné lors de nos contributions précédentes qu'il est inutile d'en refaire mention) en tentant de progressivement désagréger ce qui constitue cette forme d'économie, en créant un « French impact » qui n'avait d'autre volonté que celle de défendre l'ESS telle qu'il la désirait et non telle qu'elle est. Espérons que les leçons de ces sommes englouties dans un projet qui n'a eu pour effet que de soutenir quelques entreprises plus proches de l'économie capitaliste que de l'économie sociale et solidaire seront tirées.

 

Des mesures pour les entreprises de l'ESS

 

Depuis son départ, dans un contexte économique, social, environnemental très préoccupant, des mesures ont manifestement été prises pour soutenir toutes les entreprises, notamment celles de l'ESS. La dernière mesure (Urgenc'ESS) consiste à lancer un fonds d’urgence de 30 millions d’euros au service direct des petites associations employeuses frappées par la crise. Elle fait suite à de nombreuses autres en direction des entreprises, dont certaines ciblent clairement celles de l'ESS, comme cela est indiqué dans la synthèse éditée par le Secrétariat d’État à l’Économie sociale, solidaire et responsable (https://www.economie.gouv.fr/files/20201116%20-mesures-de-soutien-ESS.pdf).

 

En l'espèce, nous devrions nous réjouir de ces dispositifs qui permettent de (partiellement) compenser certaines pertes de ressources pour les entreprises, de donner des réponses (tout aussi partielles) aux périodes de chômage que les salariés rencontrent et de maintenir quelques activités dans des secteurs jugés « essentiels ». Mais chaque médaille a son revers et celle-ci en a plusieurs (si cela était possible). La création de divers dispositifs et programmes par tous les pouvoirs publics, sans réelle concertation, pour tenter de répondre aux difficultés de publics particuliers entraîne une concurrence mortifère entre les structures qui mènera probablement à la disparition de certaines, soit dès maintenant, soit au terme de cette pandémie.

 

De multiples dispositifs et programmes

 

Pour éclairer ce propos et parce que c'est le secteur que je connais le mieux, je me réfèrerai aux associations, notamment celles qui interviennent dans le cadre des politiques en direction de la jeunesse. Car si les aides permettent de maintenir quelques associations à flot, constatons que beaucoup souffrent et ne s'en remettront sûrement pas. Pas seulement en raison de leur situation financière mais en raison des dynamiques que ce contexte et les mesures prises ont créées. Ainsi, en vrac et sans que cette liste ne soit exhaustive, nous pouvons repérer la garantie jeune universelle, l'obligation de formation pour les 16-18 ans, les actions de formation régionales sur la mobilisation de projet, les EPID, les écoles de la deuxième chance (E2C), le dispositif d'élaboration du projet professionnel, les multiples actions de repérage et de mobilisation des jeunes (pour les « invisibles »), le dispositif d'accompagnement des bénéficiaires de la protection internationale (BPI), le dispositif de formation linguistique, le dispositif de français langue étrangère, les dispositifs de préparation à l'apprentissage, le plan d'investissement dans les compétences (PIC), la « disposition amont qualification » (DAQ), sans parler des dispositifs européens comme les initiatives pour les emplois des jeunes. On pourrait y ajouter le service civique qui n'est pas un dispositif d'insertion mais souvent considéré comme tel par certains membres des services publics.

 

Ces multiples actions et dispositifs entraînent une telle inflation dans les propositions que, pour survivre certaines associations ont la tentation de se positionner sur tout ce qui existe, quand bien même elles n'auraient pas les compétences pour le faire. Telle association se découvre une vocation pour l'orientation des jeunes alors qu'elle ne souhaitait jusque là pas s'y investir, telle autre va intervenir sur l'illettrisme parce que l'appel d'offres permet de récupérer une somme qui aidera au reclassement de certains salariés de l'association en attente d'activité en raison de la crise sanitaire, une autre deviendra compétente dans les réponses à apporter aux migrants alors que, jusqu'à présent, elle estimait que cette catégorie n'était pas de son ressort…

 

Ces exemples précis n'illustrent que des dérives en cours ; la situation est telle que l'État et les collectivités territoriales créent des programmes avec des lignes budgétaires conséquentes pour pouvoir répondre aux problèmes rencontrés par certains publics, créant des concurrences entre ces dispositifs (à quand une réelle concertation entre les différentes strates des politiques publiques en France ?), faisant perdre la complémentarité qui existait entre les structures.

 

Vie et survie des associations

 

Au bout du compte, le résultat risque d'être catastrophique, tant pour les petites structures qui auront disparu puisque les financements seront de plus en plus fléchés sur des grandes en capacité de répondre à des appels d'offres ou des appels à projets, que pour les grandes structures elles-mêmes, à plus longue échéance. Lorsque la crise sera passée et que les collectivités et l'État cesseront de créer des programmes pour la juguler, cette course effrénée après les financements entraînera de brusques arrêts des activités avec les conséquences que l'on peut imaginer tant en termes financiers que d'emploi. Au terme de cette crise, il est probable que seules resteront les structures d'une certaine importance qui auront à la fois les moyens de survivre et de bénéficier de plus d'aides, qu'elles pourront répondre plus rapidement et plus précisément à des appels à projets et à des appels d'offres (le fait existait déjà lorsque les services de l'État obligeaient à créer des consortiums pour répondre aux divers appels) et qu'elles sauront diversifier leurs activités pour mieux se positionner sur tous les « marchés » existants.

 

Les petites structures seront en grande difficulté ou disparaîtront car elles ne pourront justifier de leur existence durant cette période, ne pourront produire de rapport d'activité, de budget bouclé et proposeront des budgets prévisionnels plus aléatoires que jamais. Bref, le maillage territorial qui permet d'avoir des acteurs du lien social dans toutes nos communes, dans tous nos quartiers se sera étiolé et il devra se remettre sur pied pour repartir. Car ce qui entraînera probablement la disparition des petites associations qui répondent localement et de manière très circonscrite aux problèmes des jeunes, c'est la multitude des propositions et les cadres administratifs et financiers que leur imposent les pouvoirs publics.

 

Les associations d'une certaine importance devront aussi trouver leurs moyens de survie, les aides multiples et les mesures directes ne suffisant pas à répondre à leurs besoins. Nous constatons alors des comportements que favorisent les financements divers et variés provenant des collectivités territoriales comme de l'État dans certains dispositifs.

 

Aujourd'hui, la plupart des pans des difficultés rencontrées par les jeunes est couverte par l'un ou l'autre des dispositifs mis en place, voire est couverte plusieurs fois, y compris par des dispositifs ouverts à tous les gens en difficulté.

 

Des conséquences en cours et à venir

 

Ce constat quelque peu alarmiste incite une nouvelle fois à s'interroger sur deux plans.

  • Actrices du lien social et forces de propositions car connaissant ce qui se trame dans leurs territoires, les associations se sont progressivement laissées enfermer dans cette logique financière au fil des ans dans laquelle la capacité de proposition ne leur appartient plus mais appartient aux pouvoirs publics. Elles ont perdu leur âme en se transformant en prestataires de service pour les pouvoirs publics et ont oublié ce qui les composait : une communauté de gens qui agissaient ensemble dans l'intérêt général. Elles agissent dans l'intérêt de la commande publique qui devrait aussi répondre à l'intérêt général mais de manière tellement macro qu'elle est souvent déconnectée de la réalité des territoires.
  • Pris par l'obligation de montrer ce qu'ils font en faveur de tous ceux qui peuvent être les oubliés de la République, les pouvoirs publics développent des dispositifs pour y répondre mais sans concertation suffisante. La construction des politiques publiques est indubitablement une construction difficile, surtout dans une période où chacun travaille en solo.

 

De tels comportements questionnent le manque de concertation autant de la part des associations que des pouvoirs publics. Au terme de la crise sanitaire actuelle, il sera sans doute nécessaire de faire un point sur ce qui se produit car le « quoi qu'il en coûte », s'il permet de donner les moyens de réponses nouvelles, ne doit pas signifier « que chacun fasse au détriment des autres » pour tenter de survivre.

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