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21 / 12 / 2011 | 23 vues
François Athané / Membre
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Inscrit(e) le 20 / 12 / 2011

Entre dévouement et dépendance : souffrance et suicide au travail

L’opinion publique française s’est beaucoup inquiétée de récentes épidémies de suicides dans notre pays. Elles se caractérisent par le fait qu’un lien a été posé entre l’acte fatal et la souffrance au travail des suicidés. Ceux-ci ont en effet fréquemment établi par eux-mêmes cette connexion, soit en se donnant la mort sur leur lieu de travail et pendant le temps du travail, soit verbalement, dans une lettre ou un ultime message. Pour quelques autres, la connexion entre l’acte fatal et la souffrance au travail a été formulée par l’entourage familial ou amical des malheureux, ou par des commentateurs tels que des syndicalistes, des journalistes ou des médecins.

Si nous voulons un tant soit peu agir sur les causes décelables de telles catastrophes, afin de les prévenir (si du moins nous le pouvons), il importe évidemment d’essayer de comprendre ce qui, chez un être humain, peut déclencher le désir de mourir. Il nous faut envisager les raisons que l’on peut avoir de se tuer et tout spécialement, dans le cas qui nous préoccupe, nous demander dans quelle mesure le travail peut déclencher ou aviver en nous le penchant suicidaire, jusqu’au point de non retour.

Un tel effort de compréhension, ou d’explication, doit évidemment nous amener à enquêter sur les circonstances de ces drames, sur l’histoire privée et professionnelle de ces hommes et femmes qui préférèrent nous quitter à jamais plutôt que de continuer à vivre dans ce qui leur est apparu comme l’insupportable définitif. Mais nous devons aussi, pour mieux comprendre cette actualité noire, nous déprendre de la sidération qu’elle peut exercer sur nous, nous déprendre aussi des discours plus ou moins convenus par lesquels nous sommes portés à nous rassurer par des analyses parfois expéditives et insuffisamment réfléchies. Faisons un pas de recul pour mieux comprendre et dépaysons-nous.

Du recul pour mieux comprendre

La connexion entre le travail et l’acte suicidaire est-elle nouvelle ? Est-elle spécifique à notre société contemporaine et à ses modalités propres du vivre et du travailler ? Assurément pas. Mon propos ci-dessous montrera l’ancienneté à peu près immémoriale de ces rapports. Il se pourrait que recourir à quelques textes anciens et s’employer à les dépoussiérer nous permette de penser la noirceur de notre présent ; et d’abord en remarquant que, aussi modernes, postmodernes ou contemporains que nous soyons, nous n’en demeurons pas moins humains, femmes et hommes animés par des désirs de vivre, et parfois de mourir, ne différant pas essentiellement de ceux de nos ancêtres. Le détour par l’antique et le lointain nous met ainsi en présence de connexions, parfois contradictoires en apparence, entre l’activité du travail et la mort volontaire. J’en repérerai quelques motifs, en m’interrogeant successivement sur les liens du suicide à la servitude, puis au dévouement, enfin à la dépendance. Avec un peu d’information et de méditation, et surtout d’empathie et de bon sens, ces remarques pourront éclairer les souffrances au travail de nos contemporains et peut-être orienter les efforts pour y remédier, afin de contribuer à l’œuvre commune visant à prévenir l’irréparable.

Suicide et servitude

N’excluons pas qu’il puisse y avoir dans certains cas, et du moins en apparence, des raisons de se suicider. Ce peut être par exemple un moyen de proclamer au monde une liberté, une autonomie que ce même monde bafoue en revêtant la figure de la plus impitoyable cruauté, notamment lorsqu’on se trouve astreint à un travail ignoble. En me donnant la mort, j’exprime alors ma singularité, ma personne lorsque plus rien en cette vie ne me le permet. Cette pensée a été formulée par divers auteurs de l’antiquité, particulièrement les stoïciens. Ainsi, Sénèque, philosophe et dramaturge romain du Ier siècle de notre ère, raconte à Lucilius l’histoire suivante :

  • Récemment, lors d’un combat de gladiateurs contre des bêtes sauvages, un Germain qui devait passer au spectacle du matin s’éloigna pour un besoin naturel. C’était pour lui le seul endroit sans surveillance. Il prend le bâton auquel est attachée l’éponge avec laquelle on s’essuie, se le fourre tout entier dans la gorge et meurt étouffé [1]. Sénèque loue le courage et le mérite de ce suicidé, en l’occurrence un Germain captif, un esclave, qu’il donne comme exemple de liberté et de sagesse à méditer pour le stoïcien. Privé de tout, il trouva encore le moyen de n’être redevable qu’à lui-même de sa mort et son arme. Il nous enseigne que, pour mourir, il suffit de le vouloir [2].

 

  • Nous pouvons en effet comprendre que certaines situations extrêmement désespérées dans cette vie, comme c’est le cas pour ce gladiateur, amènent à penser qu’il vaut mieux mourir que d’endurer pire encore, en risquant d’y perdre l’estime de soi. La raison pour laquelle Sénèque admire le gladiateur germain, qui se suicide sur son lieu de travail (car le gladiateur est un travailleur du spectacle, bien qu’il en soit tout autant victime, un intermittent du spectacle, en somme), c’est que cet homme asservi, absolument démuni et écrasé, semble avoir mis en pratique, par son acte, la conception stoïcienne de la vie et de la mort.


Le bien, ce n’est pas de vivre, mais de vivre bien. C’est pourquoi le sage vivra autant qu’il le doit et non autant qu’il le peut. Il verra où il doit vivre, avec qui, de quelle façon et pour quoi faire. Il pense toujours à ce que vaut sa vie et non à ce qu’elle dure. Si surviennent des tourments nombreux qui troublent son repos, il s’échappe. Et il ne le fait pas seulement en dernier recours, mais dès que la Fortune commence à lui devenir suspecte, il examine attentivement la question de savoir si le moment n’est pas arrivé d’en finir. Il n’y a aucun intérêt pour lui à se demander s’il doit se donner la mort ou la recevoir, si elle viendra un peu plus tôt ou un peu plus tard. […] On ne doit pas acheter la vie à n’importe quel prix. Aussi grands, aussi tangibles que soient certains avantages, je ne les rechercherai pas s’il les faut payer par l’aveu honteux de ma lâcheté [3]. 

Quoi qu’il en soit de cette sagesse stoïcienne, il n’en demeure pas moins que ce suicide du gladiateur nous apparaît au moins autant comme un acte de liberté que comme une fuite hors d’un travail abominable, dont la pénibilité ne peut être pire : c’est une échappée hors de la servitude. Il est indubitable en ce cas que c’est l’asservissement sans possibilité d’échappatoire, donc la perte de toute indépendance qui a induit le suicide du gladiateur.

Pour reprendre les mots du Professeur Michel Debout, ce qui s’exprime dans ce geste du gladiateur n’est peut-être pas tant le choix de la mort, mais la douleur de la vie, une vie en l’occurrence intégralement asservie et instrumentalisée par la domination.

Il est donc avéré que les liens entre le travail, la souffrance au travail et la mort volontaire sont anciens. Et il est évident qu’un des éléments déclencheurs du désir de mourir chez le travailleur peut être la servitude au travail et la perte totale de l’indépendance, surtout quand s’y adjoint la pénibilité extrême. Plus près de nous, d’autres faits corroborent ce point.

  • Ainsi les propriétaires d’esclaves, dans les plantations du Brésil au XVIIIème siècle, avaient conçu un masque couvrant toute la face de l’esclave, que celui-ci ne pouvait enlever par lui-même, et qui l’empêchait d’avaler de la terre ou des cailloux, comme le faisaient certains désespérés pour se suicider [4].

Nous trouvons, dans l’œuvre de Varlam Chalamov qui narre ce qu’il a vu et vécu au goulag, des hommes qui sont trop malades ou affamés pour travailler et même se mouvoir mais qui, après avoir par hasard pu s’alimenter un peu plus que d’habitude, retrouvent alors les forces nécessaires pour marcher jusqu’au limites grillagées du camp, zone interdite où ils savent qu’ils seront immédiatement abattus par les gardes. Comme si le seul et ultime usage du peu de force qu’ils avaient retrouvé ne pouvait être que de mettre un terme définitif à ce travail contraint devenu enfer [5].

  • Dans tous ces cas, la servitude totale et la pénibilité absolue (et le mot même de pénibilité paraît ici un euphémisme) se conjoignent. Elles sont pourtant distinctes. On peut être en situation de servitude sans pour autant souffrir à ce point dans les tâches que l’on doit faire. Mais il importe de voir que, dans tous les exemples examinés ici, la servitude totale est la condition nécessaire de la pénibilité absolue : c’est parce que le travailleur a perdu tout droit et toute possibilité d’initiative ou de refus que les maîtres et les tortionnaires peuvent lui imposer le pire dans son travail. On voit mal, au demeurant, comment il pourrait en aller autrement.


Ces précédentes considérations ne font que confirmer ce que chacun sait intuitivement. L’asservissement et la perte totale de l’indépendance peuvent être des motifs de suicide au travail, ou à cause du travail. Mais ce ne sont pas les seuls.

Le dévouement, jusqu’à la tombe


Tournons-nous maintenant vers d’autres univers de travail et de relations sociales, en laissant de côté les travaux forcés et la domination dans ses formes les plus hideuses et odieuses. Remarquons que toute domination n’est pas forcément vécue comme cruelle ou illégitime par le dominé, loin de là. Il est extrêmement fréquent que les êtres humains soient fidèles et dévoués à leurs supérieurs, et qu’ils le soient corps et âme.

Prenons le cas des travailleurs combattants, des gardes et gardes du corps. Aux temps anciens, ils sont fréquemment impliqués dans des pratiques rituelles attestées dans diverses régions du monde. Elles consistent en ce que le dépendant, le dominé, l’inférieur hiérarchique se refuse à survivre à son supérieur. En cela, elles sont la marque du dévouement le plus total et c’est pourquoi de telles morts volontaires peuvent être appelées des suicides de dévouement [6].

Jules César raconte ses campagnes militaires dans son ouvrage La Guerre des Gaules, dans lequel il s’emploie également à noter toutes sortes de particularités culturelles des peuples qu’il rencontre. Un passage de son texte nous fournit ainsi quelques informations sur des combattants gaulois appelés les soldures. Il s’agit de six cents hommes attachés à la personne du chef gaulois Adiatuanus.

La condition de ces hommes est la suivante : ils jouissent de tous les biens de la vie avec ceux auxquels ils se sont unis par les liens de l’amitié ; si leur chef périt de mort violente, ils partagent le même sort en même temps que lui ou bien se tuent eux-mêmes ; et, de mémoire d’homme, il ne s’est encore trouvé personne qui refusât de mourir quand l’ami auquel il s’était dévoué était mort [7].


Les soldures sont ces hommes qui ont voué leur existence entière à un autre homme : leur chef. Leur travail est de combattre pour lui, de l’accompagner et de le protéger, le servir, leur travail est de vivre pour lui, vie et travail se confondant dans ce dévouement. De sorte que c’est un honneur de suivre le chef dans la mort. Mais, symétriquement, on peut tout autant dire que lorsque leur chef meurt, les soldures perdent toutes leurs raisons de vivre et gagnent du même coup toutes ou presque toutes les raisons de mourir.

Ces raisons de vivre ou de mourir dépendent toutes de la vie ou de la mort du chef. En ce sens, on peut dire ici que la dépendance exclusive crée une vulnérabilité spécifique. C’est alors la rupture de ce lien de dépendance qui est insupportable, et induit le suicide, lequel apparaît aussi comme une volonté de maintenir la dépendance par delà la mort, dans l’au-delà peut-être. Cette rupture, au demeurant, peut s’opérer autrement que par la mort du chef.

  • Car il est des cas où la dépendance vis-à-vis d’un maître auquel on a intégralement dévoué sa vie et son travail peut provoquer le suicide, même en l’absence d’un décès de celui-ci. Que l’on songe ici aux diverses figures du samouraï qui se suicide après avoir été disgracié par son seigneur, figures centrales du beau livre de Maurice Pinguet La Mort volontaire au Japon [8]. Cette disgrâce est désaveu, envers négatif du dévouement, une forme de mort sociale : celui qui s’est absolument dévoué se trouve absolument désavoué par celui-là même auquel il s’est dévoué. Il est donc raisonnable de considérer qu’alors le suicide est encore suicide de dévouement. Celui qui, disgracié, se tue, signifie à l’autre sa fidélité, par delà la disgrâce venue de cet autre.


Ces pratiques anciennes ou lointaines sont-elles définitivement archaïques ou exotiques ? Ne peuvent-elles rien de plus que susciter en nous la curiosité ou l’horreur ? Certes non : elles peuvent aussi nous parler de notre présent et de nos inquiétudes.

  • Car il est plausible que de semblables ressorts psychiques et sociaux, humains en somme, soient encore à l’œuvre de nos jours. Songeons à ces salariés dits « placardisés » qui tentent de se donner la mort, et parfois y parviennent, souvent sur le lieu même de leur travail. Ce terme, « placardiser », désigne indubitablement la forme contemporaine de la disgrâce managériale dans nos univers tertiariés. C’est parfois parce qu’il s’est dévoué corps et âme à l’entreprise que le salarié placardisé dit se sentir « ne plus servir à rien », et en vient à vouloir mettre un terme final à cet insupportable délitement du sens qu’il a donné à sa vie, ce sens auquel il a donné sa vie. En de tels cas, l’instance pour laquelle le salarié travaille (l’entreprise, le service, l’administration qui employaient le travailleur) a monopolisé le sens de la vie du travailleur : en cela, ce dernier ressemble aux soldures, dont le sens de la vie est monopolisé par le chef pour lequel ils travaillent, combattent et vivent.


Certains salariés se retrouvent ainsi sans ressources psychiques, en quelque sorte sans recours existentiel, en cas de rejet, de disgrâce ou de licenciement. On pense aux situations personnelles dramatiques consécutives à un harcèlement, un licenciement, une fermeture d’usine ou une délocalisation. Mais il importe de remarquer que la situation et les relations de travail peuvent induire le désir de mort et même le passage à l’acte suicidaire même en l’absence de placardisation, déclassement ou licenciement.

En effet, certains de nos concitoyens vivent dans la solitude personnelle. Dépourvus, à la suite de tel ou tel aléa d’existence, de liens conjugaux, familiaux ou amicaux suffisamment robustes, certains ne trouvent que la télévision pour compagnie lorsqu’ils rentrent chez eux. Oui, autour de nous, dans nos métiers, nos services, nos entreprises, nous croisons des vies fragilisées par l’isolement, des congénères humains dont nous ne savons pas, ou plus souvent peut-être ne voulons pas savoir qu’il n’ont pas d’autres liens sociaux que ceux qu’ils entretiennent au travail. Alors des conflits apparemment anodins, des crises pourtant minimes, des changements ou éloignements qui pourraient sembler futiles sont vécus sur le mode du drame ou de la disgrâce sans remède, et peuvent provoquer le raptus suicidaire. A fortiori celui-ci peut découler de situations objectivement désastreuses, telles que le licenciement ou le harcèlement.

Dépendre pour vivre

Qu’est-ce à dire ? Si nous revenons à l’exemple des soldures, nous pouvons remarquer que la monopolisation du sens de la vie qui s’opère dans cette relation sociale, telle que le soldure se voue et se dévoue corps et âme à son chef, induit une dépendance totale du travailleur vis-à-vis de celui pour qui il travaille. Ces combattants dépendent de leur chef.

Mais tout autant, le chef dépend des soldures. Leur dévouement, leur courage, leur adresse font sa puissance. Et cela, ils le savent ; ils ne peuvent pas ne pas le savoir. En d’autres termes, ils savent que celui qu’ils servent tire bénéfice, puissance et prestige, de leur service. La dépendance est réciproque. En effet, il est indubitable qu’en bien des circonstances de la vie, nous dépendons de qui dépend de nous. Servir quelqu’un, servir une équipe, une entreprise, en y travaillant et en y donnant de nous-mêmes, cela nous sert aussi, en donnant un sens, ou la possibilité d’un sens à nos vies.

Et il n’est peut-être pas de dépendance plus forte, ni plus féconde. Plausiblement, une vie humaine ne prend sens, aux yeux de qui la vit, qu’en se dévouant, en se dédiant aux autres. Après tout, les moyens que les humains ont su s’inventer ou se construire pour que vivre prenne un sens sont en très petit nombre. Écrire, peindre, aimer, éduquer un enfant, coopérer, prendre soin, servir, en font indubitablement partie. Il n’y en a sans doute pas beaucoup d’autres, pour la plupart de nos congénères. Et travailler comme tel n’est vraisemblablement pas du nombre, à moins que ce travail puisse s’adresser, se dédier à autrui, auquel cas il devient plus que travail mais soin, service, hommage ou dévouement, création.

Serait-ce que nous avons besoin de dépendre ? Serait-ce que nous avons besoin qu’autrui dépende de nous et que, par là même, nous dépendions de lui ?

Pour clarifier ce point, méditons un instant ces lignes que le Professeur Michel Debout a consacrées au suicide du sujet âgé.

  • Le monde relationnel se rétrécit autour [de la personne âgée], ce qui la force à recomposer en permanence les repères affectifs. Parfois, dans cet espace de vie qui se rétrécit, un petit rien qui vient à manquer peut prendre une dimension considérable et venir mettre à mal l’équilibre relationnel fragile. Comme ce couple sans enfant, mais avec un chien, menant une vie fondée sur un étayage réciproque. Le mari survit au décès de sa femme, mais un an plus tard, il se suicide après la mort de son chien [9].


Si nous voulons bien nous y attarder un peu, ce que nous suggère cette brève narration du suicide d’un vieil homme, c’est que nous ne pouvons vivre notre vie qu’en prenant part à la perpétuation de la vie d’un autre vivant, fût-il non-humain. Nous avons besoin qu’un autre vivant (au moins) ait besoin de nous. Nous dépendons de qui dépend de nous, de notre activité, de notre travail, du simple fait que nous sommes en vie.

Vivre pour faire vivre


Lorsque A dépend de B, cela peut être fort pénible : pour B et pour A. Cela peut devenir insupportable au point que B en vienne à souhaiter la mort de A ou la sienne propre ; au point que A en vienne à désirer mourir pour ne pas être un poids dans la vie de B. Nous savons cela, nous savons ce qu’il en coûte lorsque la dépendance devient telle qu’en elle chacun devient comme une prison pour l’autre.

Mais ce que nous apercevons et disons moins, c’est l’envers positif de tout cela. Car dépendre a aussi des vertus. Lorsque A dépend de B, ce que A ne sait peut-être pas c’est qu’en dépendant de B il donne un sens ou la possibilité d’un sens à la vie de B. Et ce sens qui s’offre alors à la vie et à l’action de B c’est, évidemment et simplement, prendre soin de A. 

Cependant, un paradoxe considérable apparaît ici, qui peut s’ériger en véritable impossibilité de penser.

  • D’une part, chacun conviendra qu’en règle générale, nous avons tous besoin d’attachement, de liens affectifs, et qu’une vie qui en serait complètement dépourvue ne serait guère désirable. Mais, d’autre part, il est d’usage de récuser la dépendance, et de ne voir en cette notion qu’un contenu négatif : la dépendance est associée à la passion amoureuse et aliénante, à l’addiction aux jeux, à l’alcool ou aux drogues, enfin au grand âge et à l’incapacité physique. Pourtant, comment s’attacher à autrui sans en dépendre, et même : sans désirer en dépendre et plus encore : sans désirer que cet autrui également dépende, en quelque mesure, de nous ? Si nous valorisons l’attachement (et comment ne pas le valoriser, à moins de mourir aux autres et à soi-même ?) alors pourquoi ce décri jeté sur la dépendance ? Telle est la contradiction qu’il faut surmonter.


En somme, notre culture est tellement obsédée par la valorisation de la liberté individuelle, presque toujours préconçue comme indépendance absolue et droit de disposer de soi sans en référer à autrui, que nous ne parvenons même plus à cerner ni à comprendre notre besoin de dépendre et les bienfaits de la dépendance. Mais ceux qui dépendent de nous sans que nous le voulions, sans que nous le sachions, et surtout sans que nous voulions le savoir, tels ces collègues de travail dont nous méconnaissons qu’ils ont en nous les seuls liens sociaux qui les attachent au monde, ceux-là, lorsqu’ils tentent de se donner la mort et parfois y parviennent, nous rappellent cette vérité fondamentale de l’indéracinable besoin de dépendre, et qu’autrui dépende aussi, en quelque mesure, de nous. Vérité qu’il nous appartient de comprendre et de ne pas dénier. Plausiblement, le double attachement (aux autres et des autres) est pour l’humain la plus solide attache au monde.

Ces considérations peuvent nous conduire à modifier quelque peu notre point de vue. Car, de ce qui précède, il découle que nous aurions tout intérêt à nous déprendre de cette perception unilatéralement négative de la dépendance, qui entrave notre compréhension de nous-mêmes, du travail, des rapports humains au travail. Nous pouvons en effet concevoir la dépendance comme une chance, et non comme un malheur, un ensemble de coûts ou même seulement un gisement d’emplois. Dépendre d’autrui, et qu’autrui dépende de nous, c’est une donnée fondamentale et nécessaire de la condition humaine et de la vie sociale. Mais ce peut être aussi une bonne chose pour nos sociétés.

Travailler pour vivre et, en travaillant,  faire vivre

Nous pouvons agir pour éviter le regain des épidémies de suicides et particulièrement du suicide au travail. Il faut pour cela analyser, au plus près des pratiques et des vécus, les rapports sociaux et en particulier les relations de travail, en ce qu’ils peuvent avoir tantôt de vivifiant, tantôt de mortifère, pour les hommes et les femmes qui s’y insèrent, et de là promouvoir des rapports de travail qui soient aussi des rapports humains. C’est une nécessité.

Mais nous pouvons aussi agir autrement, et prendre la question du suicide par un détour : en développant les activités, bénévoles mais aussi salariées, les associations, les structures et l’ensemble des travaux par lesquels un humain prend soin d’un autre humain qui dépend de lui. En d’autres termes, une promotion bien pensée des services à la personne (que ce soit par le moyen de financements des pouvoirs publics aux associations, aux structures de soin, d’éducation ou de réinsertion, ou selon des méthodes de déductions fiscales) pourrait favoriser les relations sociales par lesquelles la vie prend sens pour les gens, alors à même d’assumer cette dépendance réciproque qui nous fait humains, cette interdépendance qui fait société et nourrit les raisons de vivre. Dans cette perspective, le travailleur aide à vivre le bénéficiaire de son service ; mais en retour, et peut-être à l’insu de chacun des deux, le bénéficiaire protège le travailleur contre le mésestime de soi et le sentiment d’inutilité ou de solitude, par le simple fait que la présence en chair et en os du bénéficiaire donne un sens tangible, sensible, à l’activité du travailleur.

Les travaux et les emplois par lesquels on soigne, on aide, on éduque ou prend soin d’autrui sont éminemment pourvoyeurs de sens pour la vie du travailleur, et pour celle du bénéficiaire de ce travail. Développer cette économie du soin et du souci de l’autre, de façon à ce que tous y aient accès quels que soient leur revenu ou leur statut, voilà qui pourrait plausiblement protéger nombre de concitoyens contre le risque suicidaire et la fatigue d’exister.  

[1] Sénèque, Apprendre à vivre. Lettres à Lucilius, tr. du latin par A. Golomb, Paris, Arléa, 1990, p. 84 (lettre 70).
[2] Ibid., p. 85.
[3] Ibid., p. 79-80.
[4] Voir Patrick Straumann, Rio de Janeiro, ville métisse, Paris, Chandeigne, 2001.
[5] Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, tr. du russe par C. Fournier, S. Benech et L. Jurgenson,  Paris, Verdier, 2003.
[6] Alain Testart étudie ces pratiques et en montre l’immense étendue dans La Servitude volontaire, I : Les morts d’accompagnement, Paris, Errance, 2004. Voir aussi Alain Testart & Luc Baray, « Ambactes et soldures. Figures gauloises du compagnonnage guerrier », in Valérie Lécrivain (dir.), Clientèle guerrière, clientèle foncière et clientèle électorale. Histoire et anthropologie, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2007, pp. 51-84.
[7] Jules César, La Guerre des Gaules, III, 22, tr. Maurice Rat, Paris, GF-Flammarion, 1964.    
[8] Maurice Pinguet, La Mort volontaire au Japon, Paris, Gallimard, 1984, pp. 49, 75-77, 90-111, 147.
[9]  Michel Debout, La France du suicide, Paris, Stock, 2002, p.192.

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