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03 / 06 / 2020 | 77 vues
Jacques Fournier / Membre
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Après la crise, comment construire l'avenir ?

La crise que nous n’avons pas fini de traverser nous a poussé à la réflexion et le confinement qu’elle a rendu nécessaire l’a facilitée. Le débat s’enrichit en ce printemps 2020. Des idées nouvelles émergent et des convergences se dessinent. Mais nous ne sommes pas au bout du chemin...
 

Des convergences bienvenues mais qui restent à approfondir
 

Je reste toujours à la recherche d’une voie nouvelle sur laquelle se retrouvent ceux avec qui j’aurai de bout en bout réfléchi, milité et travaillé et à l’esquisse de laquelle j’ai essayé de contribuer il y a quelques années, dans mon livre sur l’économie des besoins. Aussi ai-je pris connaissance, avec beaucoup d’intérêt, de deux textes récents émanant d’acteurs qui avaient perdu l’habitude de travailler ensemble.

 

Le premier est la tribune « Au cœur de la crise, construisons l’avenir », co-signée par 150 personnalités parmi lesquelles on trouve des responsables de formations politiques allant du PS et ses alliés (Olivier Faure, Gaétan Gorce et Raphaël Glucksmann) au PCF (Ian Brossat et Bernard Thibault), en passant par des représentants des diverses sensibilités du mouvement écologiste (Cécile Duflot et Yannick Jadot). Cette liste comporte beaucoup de noms plus ou moins connus parmi lesquels se trouvaient deux des auteurs du livre sur le numérique que nous préparons actuellement au CIRIEC. 
 

Voici donc, pour la première fois depuis longtemps (cela mérite d’être salué), une manifestation d’union de la gauche.
 

Le second texte est le « Plan de sortie de crise » présenté par 21 organisations dont les pilotes auront été ATTAC, la CGT et Greenpeace. Là encore, il s'agit donc d'une alliance tout à fait inédite que matérialise l’interview commune de Philippe Martinez , Aurélie Trouvé et  Jean-François Julliard au Monde le 27 mai.
 

Dans les deux cas, on ne trouve pas la signature des amis de Jean-Luc Mélenchon. La France Insoumise fait bande à part et son chef se confine dans la mégalomanie dont il ne cesse de faire preuve depuis le soir du second tour de l'élection présidentielle.
 

En dépit de cette absence, je vois un signe encourageant dans l’éventail des concours obtenus, tant du côté des formations politiques que des organisations syndicales et des mouvements associatifs. Nous sommes sur la voie de la reconstitution d’une coalition de ce que l’on appelait autrefois les forces de progrès et qui doit aujourd’hui agréger les valeurs du socialisme et de l’écologie. 
 

Pour autant, nous ne sommes pas au bout du chemin car, quand on analyse leur contenu, les deux textes nous laissent quelque peu sur notre faim.
 

Dans le style habituel des compromis politiques, le premier fait se succéder des synthèses prudentes sur des thèmes assez classiques : état d’urgence sociale, accès à la santé et retraites décentes, transition écologique accélérée, politique monétaire européenne à la hauteur du risque actuel, rétablissement de l'ISF et la rénovation de l’action publique (quelques lignes seulement, bien fades, sur ce thème qui m’est cher). Il y a là l’ébauche de ce que le programme d’une nouvelle coalition politique pourrait être. Mais on est encore loin de l’opérationnel.
 

Le second texte, plus battant, est un cahier de revendications. Sur la base de 9 grands objectifs, il énumère 34 mesures à prendre, dont je ne peux reprendre la liste ici. On y trouve les revendications classiques du mouvement syndical (sur les salaires et la durée du travail). Mais les préoccupations écologistes s’y affirment aussi très fortement, notamment sur le thème de la mobilité (priorité au transport ferroviaire, trains de nuit et acheminement des marchandises). La liste des préconisations est plaisante à parcourir mais on ne peut pas ne pas s’interroger sur le réalisme de leur mise en œuvre simultanée.
 

Dans les deux cas, nous avons un point de départ mais la crise que nous traversons nous invite à aller plus loin et plus en profondeur.
 

À la recherche d’un nouveau paradigme 
 

Va-t-on déboucher sur ce que l’on se plaît à désormais appeler un « changement de paradigme », qui nous fasse emprunter une voie véritablement nouvelle ? Mon âge et mon expérience me rendent prudent. Pour autant, il n’est pas interdit d’espérer, tant ce qui vient de se passer devrait mener les gouvernants de notre planète à se remettre en cause.
 

Les idées fusent de tous les côtés. Chaque jour, l’on voit surgir de nouvelles approches et des constructions inédites se dessinent et se confrontent. De cette effervescence, le meilleur pourra peut-être surgir mais nous n’en sommes pas là.
 

Ce serait à coup sûr une erreur que de penser pouvoir présenter une vision nouvelle et crédible du développement mondial dès maintenant (voire dans les prochains mois). À ce stade, on ne pourra que parer au plus pressé. Le plan de relance européen est bienvenu mais il ne change pas la donne. L’aréopage d’économistes qu'Emmanuel Macron va réunir autour de Tiran et Blanchard accouchera peut-être de recommandations utiles mais je doute qu’elles rompent avec la pensée dominante.
 

Dans ce contexte, il n’est pas inutile de feuilleter le dernier document sur lequel je souhaite dire un mot ici. Il s’agit du dossier « covid-19, pour un « après » soutenable » établi par France Stratégie. C’est un appel à contributions sur sept thèmes au sujet desquels cette institution appelle à la réflexion. Beaucoup de sujets sont abordés. Je n’en ferai ici ni l’inventaire ni la synthèse mais, en m’excusant par avance de la banalité des propos qui vont suivre, je souligne simplement quelques idées qui me paraissent s’imposer dans le contexte actuel et sur la base desquelles, tant au CIRIEC qu’à l’association « Services publics », nous pourrions travailler.
 

La première n’a rien d’original : plus que jamais, l’action publique est nécessaire mais il est clair qu’elle doit être repensée. La crise a fait lourdement paraître qu’elle n’avait pas su prévenir ni conjurer risques et menaces. La notion de planification nous fournit à cet égard un fil conducteur que nous devrions savoir renouer, en tenant compte, sur des bases renouvelées, de l’expérience acquise par notre pays en ce domaine et à laquelle j’ai participé il y a maintenant un demi-siècle.
 

C’est seulement dans ce cadre que le problème important de la localisation des activités économiques pourra être convenablement traité. Menant à répartir les opérations de fabrication des produits sur l'ensemble de la planète (notamment les pays à bas coût de main-d'œuvre) et les opérations de fabrication des produits sur l'ensemble de la planète), la mondialisation de l'économie peut, comme on l’aura vu cette année, avoir des conséquences très négatives pour l’approvisionnement du pays en produits essentiels. Il semble pourtant que, sur ce terrain, une évolution positive se dessinait déjà (Christian Chavagneux, Alternatives économiques, juin 2020). Il  faut la renforcer et se mettre en mesure de passer de notre mondialisation capitaliste actuelle à une organisation équilibrée des échanges internationaux.
 

Second et troisième axes, à l’évidence essentiels, du modèle à construire, le refus des inégalités et la transition écologique.
 

En dépit de toutes les mesures prises depuis un siècle, le degré d’inégalité reste dans notre société à un niveau particulièrement élevé. Nous venons de le constater encore une fois : selon leur sexe, leur profession, leur lieu de résidence et le volume de leurs revenus, les Français auront bien vécu différemment cette crise. 
 

On peut prendre des mesures d’aide et de soutien à telle ou telle catégorie et essayer de rendre la fiscalité plus juste et les transferts sociaux plus efficaces. Nous travaillons sur ces sujets au sein de l’association « Services publics », comme on pourra le voir en allant sur son site.
 

Mais le moment n’est-il pas venu pour des avancées plus décisives, non seulement sur le terrain de l’argent (revenu universel et plafonnement rigoureux des ressources) mais aussi sur ceux de l’éducation et du pouvoir ?
 

Dans le domaine de l’écologie, ma compétence est faible. Je suis profondément convaincu de la nécessité d’une convergence entre le courant socialiste (auquel je continue de me rattacher) et la mouvance écologique qui s’est affirmée et doit se voir reconnaître la place qu’elle mérite. Plusieurs de mes amis travaillent à ce rapprochement. Je leur fais confiance et je m’abstiendrai de reprendre ici les antiennes dont le discours ambiant nous abreuve à ce sujet.
 

Il semble enfin que la prise en compte de la dimension du numérique est un élément incontournable de la réflexion à poursuivre. Comme il est noté dans le dossier de France Stratégie, le numérique a tenu ses promesses pendant cette crise. Il aura permis d’assurer la continuité des activités et contribué à l’acceptation sociale du confinement. Le voici maintenant utilisé pour prévenir un redémarrage de la pandémie.
 

Avec la collaboration de « Services publics » et de la MGEN, le CIRIEC-France prépare actuellement un ouvrage intitulé Numérique, action publique, services collectifs et démocratie, qui doit paraitre à l’automne dans sa collection « économie publique et économie sociale », publiée aux Presses universitaires de Rouen et du Havre (PURH). Philippe Bance, Olivier Boned, Yannick Prost et moi-même en co-pilotons la préparation. J’espère qu’il apportera sa modeste contribution à la réflexion au nouveau modèle de société en gestation.

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