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29 / 12 / 2014 | 9 vues
Didier Cozin / Membre
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Le compte personnel de formation servira-t-il aux travailleurs en 2015 ?

Peut-on encore prétendre réformer la formation après les échecs passés ?

Les temps de la formation, comme ceux de l’éducation, sont des temps longs. Confrontés à une crise durable du travail nos concitoyens devront-ils patienter encore des années pour se former via cet improbable et très mal conçu compte personnel de formation (CPF) ?

Des millions de travailleurs ont besoin de mettre à jour leurs connaissances (et pas seulement de préparer une certification), un dispositif flou dans la loi, mal préparé par les pouvoirs publics et à peine esquissé dans les décrets de loi, offrira-t-il à notre pays une chance de rétablir sa compétitivité ou démontrera-t-il une nouvelle fois les limites de notre État ?

La nouvelle réforme de la formation n'est pas à la hauteur des enjeux


Parmi toutes les dispositions de la loi Sapin du 5 mars 2014, il y a bien quelques éléments positifs (l’obligation de l’entretien professionnel, la définition d’un socle minimal des compétences professionnelles, la pénalisation financière des employeurs ne formant pas leurs salariés..) mais aussi, malheureusement, beaucoup d’illusions, de trompe-l'œil ou d’expérimentations hasardeuses (le compte personnel de formation, le conseil en évolution professionnelle ou la prétendue baisse des cotisations de formations).

Le compte personnel de formation, piètre symbole pour une réforme bien peu lisible (moins de contrôles dans quelques cas mais plus de rigidité par ailleurs)

Le compte personnel de formation a été présenté en début d’année comme le phare de la réforme, celui qui aurait le pouvoir tout à la fois de sécuriser les salariés, de requalifier ceux qui perdent leur emploi tout en permettant aux employeurs de sortir des complexités administratives et règlementaires dans le domaine de la formation.

Il n’en sera évidemment rien et devant le probable chaos du CPF, ce système complexe et improvisé (on a bâti un système d’information pour 40 millions de bénéficiaires sans cahier des charges), la communication (de crise) du Ministère du Travail ne suffira pas.

La stratégie de communication du Ministère du Travail

  • Le prétexte de la complexité (comme si la complexité était une fatalité)


« C’est compliqué mais ça va marcher ». Cette excuse démontre que les pouvoirs publics n’ont rien anticipé, prévu ou compris au texte initial des partenaires sociaux (ANI du 11 janvier 2013 sur la « sécurisation de l’emploi »).

En effet, le remplacement du DIF par un improbable CPF (ne présentant un intérêt que pour les seuls chômeurs) cette substitution n’était destinée qu’à donner le change lors de la  signature d’un difficile accord social début 2013.

Les pouvoirs publics se sont sentis obligés de reprendre mot pour mot dans la loi ce qui était un artifice de négociation sociale, cela a été leur plus grave erreur. Les promesses de janvier 2013 (un CPF universel mis en place dans les 6 mois et sans limites financières) se sont très vite dissipées et le CPF ne sécurisera sans doute guère les travailleurs à court ou moyenne échéance.

  • La méthode Coué


Restons positifs malgré les  critiques (« attendez-vous à une pluie de critiques dès le 6 janvier, c’est pour cette raison qu’il faut garder à l’esprit que la réforme de la formation professionnelle va durablement marquer l’histoire sociale du pays »). Cette seconde stratégie vise à rassurer les travailleurs et les entreprises. Tout le monde va critiquer le dispositif ; cétait prévu car « nous œuvrons pour le (très) long terme et dans 10 ou 20 années ; les Français comprendront ». En matière de réforme de la formation, la méthode Coué est donc érigée en système : avec le temps, le CPF finira bien par fonctionner puisqu'on vous le dit...

  • La statistique


Quelques centaines de milliers de personnes vont sans doute finir par s’inscrire sur le site du CPF en 2015. Le stratagème de communication des pouvoirs publics pourrait donc consister à mettre en avant le nombre de personnes inscrites sur le site moncompteformation.gouv.fr (qui aurait pu s’appeler monconteformation.gouv.fr) pour faire croire au succès du dispositif (rappelons au passage que pour s’inscrire et valider son compte, il faudra non seulement avoir accès à internet, pouvoir remplir seul des formulaires mais aussi disposer d’une adresse électronique personnelle et durable).

En 2015, même si 1 ou 2 millions de personnes (sur les 40 millions de titulaires potentiels) parviennent à s'inscrire sur le site de la CDC, combien de travailleurs non qualifiés pourront effectivement se former via leur CPF ? Sans doute peu, le chiffre de 600 000 salariés utilisant leur DIF tous les ans n'est pas près d'être atteint.

Pour que le CPF soit utile il faudrait qu'il soit utilisé par 2 à 4 millions de personnes tous les ans (chômeurs et salariés confondus).

Pour que les entreprises remplissent leurs nouvelles obligations de formation sur 6 années (et il leur reste désormais 5 années pour ce faire), il faudrait que 4 millions de personnes environ (3 millions de salariés et 1 million de chômeurs) se forment annuellement à partir de 2015.

Sur le plan de la formation, c'est impossible (personne ne voudra multiplier par 2 ou par 3 les budgets de formation) et sur le CIF c'est inatteignable (moins de 35 000 CIF tous les ans).


Toutes les nouvelles formations (chômeurs et salariés non qualifiés) reposent donc sur un dispositif improvisé et sous-financé (moins de 10 % des sommes nécessaires à son déploiement).

Le mieux est l’ennemi du bien, comme va le mesurer le Ministère du Travail.

Avec cette réforme, on a voulu bien imprudemment rejouer la partition de 1971 (la loi Delors et les 30 glorieuses quand le chômage était inexistant et les besoins en reconversions marginaux), tout en occultant l’énorme responsabilité de l’Éducation nationale dans le marasme éducatif et professionnel actuel.

Le compte personnel de formation a toutes les chances d’échouer pour au moins 4 raisons.

  • Il fait disparaître la responsabilité de l’employeur face au droit à la formation (DIF) des travailleurs. On passe d’un dialogue social (raté dans nombre d’entreprises) à un dispositif public centralisé, bureaucratique et loin des réalités du monde du travail (se former 300 ou 500 heures sur le temps libre, sans budget ni même allocations de formation).
  • Il confond les besoins en requalification des chômeurs et ceux des travailleurs en poste (qui doivent monter en compétences sans forcément préparer des diplômes ou des titres dont beaucoup d’employeurs n’ont que faire).
  • Il a totalement oublié d’impliquer une Éducation nationale, partiellement responsable des difficultés du monde du travail.
  • Il considère la formation et l’éducation comme un capital à acquérir une fois dans une vie alors que le travail et les compétences évoluent très vite et que les travailleurs doivent d’abord développer des « softs skills », comme l’intelligence émotionnelle, la persévérance, l’entreprenariat, la motivation, le travail collaboratif, la curiosité professionnelle, la mobilité, l’adaptabilité, la polyvalence ou la pratique de langues étrangères.


Alors que les valeurs éducatives véhiculées par l’école doivent être réinterrogées et son mode de fonctionnement remis à plat, les pouvoirs publics se sont contentés d’engager une réforme passéiste de la formation, oubliant au passage les bouleversements induits par internet, la globalisation, la mondialisation, la financiarisation et la numérisation de l'économie.

Le compte personnel de formation : un gaspillage de temps, d'énergie et de chances pour notre pays


Le compte personnel de formation va mobiliser pendant des années des moyens lourds et coûteux (État, OPCA, FPSPP, régions..) pour finalement « jouer à la marchande » en comptabilisant des heures de formation dont les travailleurs n'auront que faire.

Le danger aujourd'hui en France pour un travailleur n’est pas d’être embrigadé dans une secte via la formation professionnelle ou victime d’une formation de qualité insuffisante (ce n’est pas à l’État de contrôler les prestations de services vendues aux entreprises) mais bien de perdre son emploi, son employabilité et tout espoir de retrouver un travail dans un pays administré comme sous les Jules (Ferry ou Grévy).

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