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28 / 05 / 2013 | 1 vue
Didier Cozin / Membre
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Avoir la peau du DIF

Le 11 janvier dernier, lors de la dernière séance de négociations sur la sécurisation de l’emploi, via une proposition surprise du MEDEF, le principe d’un compte personnel de formation a été acté (« un compte mis en œuvre dans les 6 mois suivant l’accord » soit en principe dans moins de 2 mois).

Même si l’idée de doter chaque travailleur d’un capital d’heures de formation mobilisable tout au long de la vie professionnelle est bienvenue et généreuse, les conditions sociales, financières, organisationnelles actuelles ne nous semblent en aucune manière remplies pour procéder dès 2014 à de telles expérimentations éducatives.

Dans un pays figé par la crise, la peur de déclassement et sans moyens financiers conséquents, déconstruire en quelques semaine un droit qui a mis 9 ans à être intégré et introduire vers 28 millions d’actifs ce très flou compte personnel de formation nous semble très risqué.

Soit nous jouons à la roulette avec la formation de 15 millions de salariés du privé en période de crise et de mutations, soit nous réfléchissons encore quelques instants et tentons de préserver ce qui peut l’être, via quelques grands principes éducatifs :

1. Ne pas abandonner ou annuler le droit individuel à la formation (DIF) tant que le compte personnel de formation ne sera pas intégralement opérationnel, réalisable et  financé d’une façon certaine (de quelle somme disposerai-je tous les ans pour me former sur mon compte personnel de formation ? Qui m’accordera ma formation ? Dans quels délais ? Quels recours en cas de refus ? Qui incrémentera et  décrémentera mon compte ? Qui me le communiquera ?).

2. Conserver donc pour une durée transitoire d’au moins 5 ans les 21 articles du Code du travail qui traitent du DIF (articles L 6323-1 à 6323-21).

3. Transformer progressivement le DIF en un compte personnel de formation provisionnable pour les entreprises
en affectant dès 2014 les cotisations de 0,9 % de la masse salariale sur ce nouveau compte personnel de formation.

4. Conserver l’acronyme DIF qui pourrait signifier à l’avenir devoir individuel de se former. En effet, un travailleur qui ne se forme pas (mais aussi un employeur qui ne formerait pas ses salariés) opère son propre avenir économique et professionnel autant que celui de son entreprise.

5. Le devoir individuel de se former (DIF toujours) devrait être réalisé hors temps de travail par les salariés et sur leurs RTT. Jean Fourastié estimait qu’il faudra se former 10 % de son temps travaillé en 2015, la seule façon de multiplier les heures de formations est de les réaliser hors temps de travail, sur le temps libéré par les 35 heures.

6. Rendre la réalisation d’une formation simple et rapide. En 3 clics de souris via un compte personnel en ligne et un numéro d’identification de l’employeur et de son salarié. Ce dernier doit pouvoir partir en formation sous 8 jours et sans autre formalité. Il est évidemment improductif de multiplier les contrôles et les obstacles face à la formation (bien inutiles si la formation cesse d’être un impôt).

Le DIF a donc 9 ans, il est connu de 95 % des salariés, ceux-ci hésitent encore à se former mais la flamme de la formation peut être ravivée. Pourquoi casser ce modeste élan pour entrer dans l’inconnu d’un dispositif « pas financé et pas finançable » (dixit Thierry Lepaon de la CGT le 15 mars 2013) ?

Le DIF était doté de 2 missions : mieux répartir l’effort formation entre tous les salariés mais aussi (et surtout) responsabiliser salariés et employeurs sur le maintien de l’employabilité et le développement des compétences.

Environ un milliard d’heures de DIF ont été cumulés par les travailleurs du privé depuis 2004 ; il faut les transformer en formations effectives, pas en promesses virtuelles pour un futur soi-disant radieux.

La dette formation qu’a contracté notre pays à l’égard de ses travailleurs non qualifiés doit pouvoir être honorée dans les meilleurs délais, sans tergiversations, le compte personnel de formation ne le permettra pas avant des années.

Il faut comprendre que le temps de la formation est un temps long, un investissement à la fois pour l’entreprise mais aussi un investissement personnel de chaque salarié qui doit intégrer et s’approprier les enjeux de sa formation. Le DIF a certes 9 ans mais il faut savoir que dans les années 1970, le plan de formation n’a pas « pris » en quelques mois ; il lui avait fallu plus de 7 ans pour être utilisé dans les d’entreprises (y compris les plus grandes).

Si le DIF a introduit en France le concept de formation tout au long de la vie et si l’éducation demeure un trésor (dixit Jacques Delors en 1997) ne pas (pouvoir) se former pourrait devenir une calamité pour les 4 ou 5 millions de travailleurs pauvres (et souvent précaires) de France.

Si le but réel des partenaires sociaux et des pouvoirs publics est de favoriser la formation et au premier titre celle des travailleurs les moins qualifiés, nous leur suggérons de ne pas multiplier les dispositifs, les textes de lois, les règlementations (au risque de rendre la formation incompréhensible, trop complexe et inadaptée au commun des travailleurs et de leurs employeurs) mais de valoriser l'existant.

Il existe une possibilité de faire de l’ANI du 11 janvier dernier un atout économique et éducatif pour notre pays. Plutôt que défaire ce qui a mis de longues années à se construire (la lente prise de conscience que chacun d’entre nous doit se former tout au long de la vie) rendons la formation simple, accessible et réellement universelle avec ce qui existe.

L’urgence sociale n’est pas de bricoler de nouvelles « trouvailles » en termes de formation tous les 3 ans mais bien de permettre aux travailleurs illettrés ou peu qualifiés qui perdent leur emploi d’apprendre à lire, écrire et compter. L’urgence est de permettre aux travailleurs précaires (souvent les mêmes) de conquérir des bases et un socle de connaissances afin de s’insérer durablement dans la société de l’information.

L’urgence est peut-être aussi pour les pouvoirs publics de remettre en marche une Éducation nationale à la peine et un Pôle Emploi bien incapable de former 50 % des chômeurs, comme le réclame le Président de la République.

L’urgence est d'abord de faire monter en compétence tout un pays peu et mal formé, peu entreprenant et mal préparé au XXIème siècle apprenant.

Le changement ne viendra pas de l'État mais des individus et du corps social reprenant confiance tout en se sachant accompagnés sur les chemins de la connaissance.
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