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28 / 09 / 2020 | 169 vues
Corinne Lefaucheux / Abonné
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Vélo, télé-boulot, dodo : le travail de demain ?

Le confinement imposé par l'épidémie de coronavirus a brusquement modifié des pratiques de travail (et de déplacement). Le télétravail s'est imposé comme la règle générale pendant quelques mois. La reprise ne pourra ignorer cette expérience qui n'est pas sans soulever de nombreuses questions.

 

« Le télétravail est devenu la norme pendant cette période et cela affectera forcément l'avenir ». Jérôme Saddier, président d'ESS France, a fait ce jugement le 14 mai dernier, lors d'une webconférence organisée par Chorum à l'occasion de la présentation des résultats de son troisième baromètre de la qualité de vie au travail (QVT). Constat partagé par Sylvain Cathébras, responsable de la communication de la SCOP Alma, spécialisée dans les services numériques pour l'industrie et la santé : « Une réflexion sur le travail à distance sera nécessaire car de nombreuses entreprises l’auront testé, auront fait l’expérience que cela peut très bien fonctionner et auront envie de développer ces outils encore davantage ». La crise a même eu un effet dynamisateur pour certains de ses clients qui ont été obligés de s'organiser différemment et de se doter d'outils de collaboration nouveaux à cette occasion.

 

Hyperconnexion
 

Si la période a vu les visioconférences, les webinaires et les réunions téléphoniques triompher, elle a aussi soulevé la question de la frontière entre vie professionnelle et vie privée avec acuité, via des courriels envoyés à 22h00, des séances de travail perturbées par les enfants se chamaillant ou des bureaux improvisés dans le salon ou la cuisine (avec une accentuation avérée des maux de dos). La question n'est pas nouvelle pour autant. Réalisée avant la crise, l'enquête de Chorum sur la QVT mettait déjà en évidence que 77 % des dirigeants de l'ESS se connectent souvent à leur ordinateur, smartphone ou tablette pour des raisons professionnelles en dehors de leur temps de travail et qu'ils sont 38 % (2 points de plus que dans les enquêtes précédentes) à estimer ne pas avoir trouvé un bon équilibre entre vies professionnelle et vie privée. La crise n'a pu qu'amplifier les choses et pas seulement parmi les dirigeants. Cette situation était également analysée dans une étude menée en 2019 par l'UDES et l'ANACT (1) sur les effets du numérique sur les conditions de travail : « Dans un secteur déjà fortement marqué par le flou entre le travail et le bénévolat ainsi que par un fort engagement dans le travail en raison des valeurs, les acteurs pointent le risque de débordement de la charge du travail hors temps de travail et des lieux qui sont habituellement ceux du travail. Ces débordements peuvent notamment avoir pour conséquence une surcharge de travail des salariés concernés, ainsi qu’une fragilisation des équipes du fait de l’affaiblissement des temps collectifs ».

 

Ne pas perdre le collectif
 

La sociologue du travail Danièle Linhardt relève ce dernier risque : « L’idée d’une pérennisation de ce modèle de travail est très préoccupante. Nous sommes avant tout des êtres sociaux. On a besoin de contacts avec les autres, d’échanges, même non verbaux (…) Au contraire, il faut recréer le lien, le faciliter et laisser place à l’intelligence collective. Celle-ci ne peut pas être mobilisée dans un cadre virtuel ». Sans doute les coopératives sont-elles mieux placées pour appréhender ce risque, comme O Tempora, une SCOP bordelaise de 17 salariés, spécialisée dans la communication, dont la gérante, Sophie Humbert, témoignait de la manière dont elle avait traversé cette période, dans une tribune publiée le 9 juin (2) : « La boîte à outils du télétravail a rempli son office et nos bureaux d'ordinateurs (standard virtuel pour appeler et être appelé comme avant, applications de suivi et gestion de projets, accès partagé aux dossiers et archives, visioconférence...). Le réseau social privatif de l'agence a fait du lien sur l'essentiel comme l'accessoire. Un temps collectif et créatif s'est imposé comme nouveau rituel du vendredi ». Souvent perçu comme source de libération, le numérique cache donc, si l'on n'y prend pas garde, de nouvelles contraintes. « Avec le travail à distance, le salarié se met la pression tout seul et il y a davantage de gains puisque l’on supprime aussi des mètres carrés de bureaux à louer. Je crains que cela n’aggrave la souffrance au travail, sauf si des espaces de co-working se développent », précise Danièle Linhardt. La formule des tiers-lieux a évidemment une carte à jouer dans ce contexte. Les conclusions de l'étude sur « coopératives et tiers-lieux », menée en 2019 par Aurélien Denaes (3), sont plus que jamais d'actualité : « Les tiers-lieux sont l'un des meilleurs moyens de faire comprendre le concept de coopération et semblent représenter une opportunité pour le mouvement coopératif », expliquait son auteur. Au moment où de gros opérateurs privés (WeWork, Morning ou Wojo) investissent ce secteur, l'enjeu est de taille.
 

  • Une charte pour encadrer le télétravail

    SurgiQual Institute, SCOP grenobloise spécialisée dans les outils numériques pour les professionnels de la santé, compte 25 salariés, dont 7 bénéficient du télétravail et 6 d'un temps partiel ; des dispositions pensées pour leur offrir le maximum de bien-être au travail. Si le télétravail est apprécié de ses bénéficiaires qui évitent ainsi des temps de déplacement longs et disent pouvoir travailler au calme, celui-ci a été conçu pour que le bien-être des salariés reste compatible avec le bien-être de l'entreprise. C'est ainsi qu'une charte a été rédigée, précisant notamment que le télétravail ne peut être demandé qu'au bout d'un an d'ancienneté, qu'il doit s'articuler avec les congés de façon cohérente et que le salarié doit être présent au moins trois jours par semaine dans l'entreprise, dans un souci de cohésion d'équipe.

 

Vers un accord collectif
 

Les employeurs de l'ESS ont pris le problème à bras le corps en abordant la question de manière large. Sébastien Darrigrand, délégué général de l'UDES, explique : « Avec l'ANACT (4), nous avons entamé un gros travail sur les effets du numérique (télétravail, déconnexion, frontière vie privée-vie professionnelle etc.) en vue de signer un accord avec les syndicats de salariés d'ici la fin 2020 ». Sur la base des préconisations de l’ANACT, l’UDES et les organisations syndicales ont pu engager la signature d’une « déclaration commune des partenaires sociaux relative aux effets du numérique sur les conditions de travail et l’emploi dans les entreprises de l’ESS ». Votée le 9 janvier 2020 par le conseil d’administration du syndicat employeur, elle a reçu la validation de quatre organisations syndicales. Sur cette base, des négociations ont pu débuter le 27 mai dernier. Il est probable que l'expérience du confinement et de ses implications en termes d'organisation du travail durant la crise sanitaire, apportera de l'eau au moulin de cette négociation.

 

(1) Étude d'impact numérique et conditions de travail, UDES-ANACT, 2019 : https://frama.link/3CBxwB7L.

(2) « Sociétés coopératives, la concordance des temps » : https://frama.link/RdmTXmFF.

(3) Voir Participer, n° 670, pp. 22 et 23.

(4) Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail.

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