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11 / 01 / 2021 | 47 vues
Jérémy Girard / Membre
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Routes et désenclavement : un pays en manque d’État

Trop gros, trop absent et trop inefficace, l’État est l’objet de nombreuses critiques parfois contradictoires. Mettre le curseur sur les enjeux prioritaires peut se révéler compliqué mais certaines attentes ne peuvent être déçues, au risque de voir la fracture économique et sociale se creuser encore davantage. Le désenclavement de certains territoires grâce à l’amélioration du réseau routier et autoroutier devrait figurer parmi les priorités des pouvoirs publics. Une problématique sur laquelle le gouvernement de Jean Castex et le ministre délégué aux transports, Jean-Baptiste Djebbari, en particulier doivent travailler ces prochains mois.

 

route de campagne

 

Un Français sur trois estime vivre dans un territoire délaissé par les pouvoirs publics. Telle est l’une des conclusions d’une étude du CRÉDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), réalisée en 2017 pour le Commissariat général à l’égalité des territoires. Dans les communes éloignées des grands centres urbains, cette proportion atteint même 45 %. « Mais si les politiques publiques visent souvent à encourager la mobilité géographique, les citoyens privilégient plutôt un renforcement de l’attractivité de leur commune, à laquelle ils restent très attachés », constate également l’étude. Ils veulent « vivre et travailler au pays » (comme le proclamait le slogan des années 1970) et attendent des pouvoirs publics qu’ils redynamisent les territoires délaissés. Selon cette étude, favoriser la création de nouvelles entreprises et améliorer l’offre en matière de transports, de services administratifs et de santé arrivent en tête des domaines dans lesquels les pouvoirs publics sont attendus.

 

Les habitants de ces territoires n’aspirent donc pas à moins d’État mais plutôt à davantage d’action publique pour répondre à leurs besoins concrets, quelles que soient les modalités choisies pour cela. Le désenclavement de ces territoires délaissés doit donc être une priorité. Pour les désenclaver, le numérique est sans doute essentiel mais il ne résout pas tout. Pour répondre aux besoins de mobilité des habitants de ces territoires, il faut d’abord un réseau routier en bon état, au service de tous.

 

Le désenclavement passe par les routes.

 

Un rapport du Sénat alertait déjà en 2008 : les projets d’infrastructures de transports « se heurtent à la capacité de financement de l’État ». « Il apparaît que les moyens financiers ont essentiellement profité au renforcement des grands réseaux existants, reliant les agglomérations, au détriment des infrastructures permettant de relier des territoires à ces réseaux structurants, c’est-à-dire de les désenclaver », notait alors ce rapport de la Délégation à l’aménagement et au développement durable du territoire. C’est « l’accessibilité des territoires qui doit être améliorée ».

 

Du fait des discontinuités des réseaux routier et ferroviaire, certains territoires sont de fait exclus des possibilités d’échanges ou d’accès aux différents points des grands réseaux structurants (TGV et autoroutes). Une vraie difficulté pour la vie des habitants et le développement économique de ces territoires. Mais le désenclavement implique également d’avoir accès à un centre urbain ou économique –(pas seulement à une gare TGV ou à une entrée d’autoroute). La qualité des réseaux routiers secondaires est donc essentielle. Dans un pays de plus en plus « polycentré », le manque de liaisons transversales entre métropoles régionales et entre centres urbains secondaires à l’échelle d’un département constitue un vrai problème. Car ce qui compte est l’accessibilité. L’accessibilité aux grands réseaux structurants mais également aux centres urbains voisins, aux métropoles régionales et européennes, surtout à un ensemble de services publics, sanitaires, universitaires et culturels.

 

La recherche montre que la présence d’infrastructures de transports constitue un élément essentiel de développement économique. Tout ce qui rend le transport moins cher, plus rapide ou plus efficace abaisse les obstacles aux échanges donc les coûts de production. Ces échanges intensifient la concurrence, stimulent l’innovation et engendrent ainsi de la croissance. Les infrastructures de transport ont également un effet sur le marché du travail. La productivité d’un territoire augmente avec la taille du bassin d’emploi. Plus le marché de l’emploi est important, plus grande est la probabilité que chaque travailleur trouve un emploi correspondant à ses qualifications et plus est grande celle que chaque entreprise trouve les travailleurs dont elle a besoin. Des chercheurs ont également révélé une corrélation entre l’accessibilité des territoires et les niveaux de richesse.

 

État d’urgence sur le réseau routier français

 

Or, malgré l’importance de ces enjeux de transports et d’accessibilité, l’état du réseau routier français continue de se dégrader. En 2017, un rapport d’information de la commission de l’aménagement du territoire et du développement durable du Sénat a ainsi tenté de « donner l’alerte avant qu’il ne soit trop tard, pour éviter de reproduire les mêmes erreurs que pour le réseau ferroviaire ». « Les réseaux routiers ont commencé de se détériorer il y a quelques années, en raison d’une diminution des crédits d’entretien », notait alors le sénateur Hervé Maurey, président de cette commission. « Si cette réduction des moyens a été justifiée par le contexte budgétaire, elle s’avère peu rentable dans la durée : une fois le réseau endommagé, il devient beaucoup plus coûteux et par là même difficile à remettre à niveau ».

 

Le réseau routier français, qui regroupe plus de 1,1 million de kilomètres de voies diverses (autoroutes et routes nationales, départementales et communales) est « un atout formidable pour la mobilité dans nos territoires… À la condition d’être bien entretenu. Or, une tendance à la dégradation du réseau routier non concédé a été observée ces dernières années », constate ce rapport qui souligne également que le développement du réseau routier peut aussi constituer une opportunité en termes de création d’emplois.

 

En juillet 2018, un autre rapport indépendant, commandé par le Ministère des Transports, a mis en évidence l’état très dégradé du réseau routier national non concédé après plusieurs années de sous-investissement. Les chiffres sont alarmants : 17 % des routes nationales sont gravement endommagées et nécessitent des réparations structurelles immédiates. Même si leur situation est moins dramatique, le constat est analogue pour les routes départementales car, avec la baisse des dotations de l’État, les départements ont également réduit leurs investissements. Si la qualité du réseau continue de se dégrader, de nombreuses liaisons ne pourront bientôt plus être assurées. Un sous-investissement d’autant plus dommageable que l’entretien des routes fait travailler de nombreuses entreprises locales et crée des emplois non délocalisables, participant ainsi à la dynamique économique et sociale du territoire.

 

 

Compte tenu de sa difficulté à financer l’entretien et la modernisation des infrastructures routières, l’État devrait de plus en plus être tenté de faire appel au secteur privé. D’autant que les autoroutes et les routes nationales concédées échappent, elles, à cette lente dégradation, les investissements nécessaires ayant été réalisés par les concessionnaires. Le partenariat public-privé, qui fonctionne bien pour les autoroutes concédées, semble donc avoir de l’avenir. C’est assurément un moyen de répondre aux besoins concrets des citoyens qui vivent sur des territoires enclavés.

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