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27 / 08 / 2019 | 162 vues
Didier Cozin / Membre
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Formation : 33 millions de compteurs mais combien d'acteurs ?

Depuis 1971 la formation reste un service annexe en entreprise, en France. Tour à tour cotisation sociale, monnaie d'échange ou compteur social, elle n'a plus de réelle prise sur les changements fondamentaux qui transcendent et bouleversent les conditions du travail et des travailleurs (mondialisation, globalisation, numérisation...).

Depuis 2004, les salariés sont incités à consommer de la formation
 

La naissance du DIF (que nous avions soutenu) en 2004 ne s'est traduit par aucune augmentation des efforts éducatifs en entreprise :

  • les entreprises ont très occasionnellement développé leurs formations, se contentant généralement de tenir des compteurs d'heures de DIF qui s'accumulaient sans que cela n'émeuve les salariés ou les syndicats ;
  • les salariés ont été attentistes. Certes, ils cumulaient leur petite réserve d'heures de formation (120 heures dès 2010) mais à quoi bon les utiliser et pourquoi ne pas les stocker pour plus tard ? 
  • les syndicats avaient négocié et plébiscité ce nouveau droit éducatif des travailleurs (celui de se former avec une initiative conjointe de l'employeur et de son employé) mais, sur le terrain, le quantitatif a très vite repris la revendication habituelle de pouvoir d'achat (et cette idée que la richesse ne provient pas des compétences acquises mais d'une (re-)distribution d'argent).
     

La naissance du successeur du DIF, le compte personnel de formation (CPF) n'a rien arrangé, bien au contraire
 

Alors que le comptage du DIF n'était qu'un aspect secondaire du droit à la formation, le CPF tente depuis 2015 de compter nationalement les heures (et désormais les euros) de formation, tout en installant des mécanismes d'acquisition complexe, instable et confondant la formation avec un livret d'épargne (tout en excluant les plus précaires et les jeunes du dispositif).


Cinq maux handicapent définitivement la formation dans notre pays :
 

  1. la surréglementation de nombreux domaines du social, la formation n'échappant à ce travers d'un pouvoir jacobin qui prétend tout faire, décrire, contrôler et surveiller ;
  2. l'instabilité réglementaire et la logorrhée « légistique », avec ce déluge de textes de lois abscons, de décrets inaudibles, d'ordonnance surréalistes (les ordonnances coquilles) et ce rythme d'une nouvelle loi sur la formation tous les 4 ou 5 ans (2004, 2009, 2014 et 2018) : la formation est d'abord une appropriation, une réflexion et une projection dans l'avenir de l'entreprise et du salarié et en changeant constamment les règles du jeu, il n'est pas possible d'installer un effort durable et soutenu de formation ;
  3. le sous-financement rémanent d'un secteur éducatif ou 90 % des ressources sont captées par le service public des écoles et universités alors que la formation tout au long de la vie nécessite de nouvelles répartitions (les actifs sont 30 millions, ils ont d'énormes besoins de se former et ne peuvent se contenter de rares programmes contingentés de formation) ;
  4. le délabrement progressif d'une éducation nationale qui attend toujours d'être intégralement réformée (missions, statuts du personnel, contenus, diplômes, établissements, organisation nationale...) ;
  5. la défiance généralisée dans le domaine social : pour apprendre, il faut faire et avoir confiance à la fois en notre système social (qui ne doit rien promettre qu'il ne puisse tenir), en les entreprises (notre code du travail installe et entretient la défiance entre salariés et employeurs) et en des organismes de formation qui sont pourtant régulièrement stigmatisés ou soupçonnés de mauvaise qualité ou pratiques.


La consommation de formations, d'organismes et de dispositifs de formation est la norme en France depuis 2004.
Incapables de mesurer les compétences réelles des travailleurs, de connaître leurs besoins (les entretiens professionnels fonctionnant très mal et pour les seules grandes entreprise) ou de départager les offres de 60 000 organismes de formation les entreprises, les salariés et les pouvoirs publics tergiversent, font du zapping social ou réinventent, à chaque mandature présidentielle, des usines à gaz qui invariablement échouent à inspirer confiance et à rendre simples et naturelles les démarches d'apprentissage.

 

Le CPF version 2019 a transformé la formation en un livret d'épargne (non provisionné)
 

Sous prétexte de sécuriser les travailleurs en les dotant d'un compteur formation, les pouvoirs publics ont oublié que la formation et l'éducation n'étaient plus des stocks (de connaissances, de diplômes ou de titres) mais des dynamiques éducatives, seules à même de gérer les flux considérables de technologies, de pratiques et d'informations qui bouleversent désormais le monde du travail. En reprenant sans fin le dossier de la formation professionnelle, les pouvoirs publics entraînent le monde du travail dans la procrastination et l'impuissance éducatives (on attendrait désormais 2029 pour avoir son compte formation plein).
 

La grande tambouille de la formation
 

Faisant partie du « traitement social du chômage » (prolongement au-delà du raisonnable des jeunes dans les systèmes éducatifs, stages parking des chômeurs et retraites anticipées) la formation est devenue un grand fourre-tout socialo-éducatif en 2014.


On a cru bon de mêler les dossiers de la formation des salariés (pour retirer des financements aux entreprises) à deux autres dossiers sociaux qui ne sont pas de la formation continue  :

  • l'insertion sociale et professionnelle des jeunes ou des chômeurs,
  • l'apprentissage des jeunes.
     

Ces mélanges éducatifs (avec cet autre amalgame, financier, des 32 milliards de prétendus fonds dévolus à la formation) ont rendu les dispositifs illisibles et le système incompréhensible et de moins en moins efficace.
 

Apprendre, c'est à la fois prendre des risques et se projeter dans l'avenir...
 

La formation et l'éducation devraient rimer avec responsabilisation et anticipation. Les travailleurs ne pourront éternellement se contenter de compter leurs euros (virtuels) de formation, ni les pouvoirs publics bouleverser un secteur fragile et sous-financé tous les quatre ans. Quant aux entreprises, si elles veulent préparer l'avenir, il leur faudra cesser de faire de la formation un exercice rare, cher et contingenté aux seuls travailleurs les plus qualifiés.

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