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30 / 09 / 2020 | 120 vues
Didier Cozin / Membre
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La crise économique et sociale à venir met nos manques de formation et d'éducation à nu - IIe partie

Dans une première partie, nous avons tenté de comprendre comment notre formation complexe, illisible et mal financée était incapable d'accompagner les 30 millions d'actifs de notre pays.


Si la formation fait défaut partout (10 % d'entreprises formatrices en France, selon l'INSEE), les autres structures éducatives de notre pays sont aussi en crise : familles, écoles et entreprises ne remplissent plus leur rôle de transmission, d'éducation et de formation tout au long de la vie.

 

Notre avenir économique et social dépend désormais de ce que nous serons capables d'apprendre.
 

Si, au printemps 2020, durant le confinement, tant d'élèves ont décroché de l'école (malgré les dénégations de l’institution) et si durant le chômage partiel peu d'entreprises et de salariés ont eu recours au FNE formation (environ 0,5 % de salariés en formation de mars à mai), c'est parce que, au-delà des habituelles incantations ou généreuses déclarations d'intention, la formation (qui reste un effort) ne concerne et n’intéresse encore aujourd'hui qu'une minorité de travailleurs.
 

La formation tout au long de la vie reste un slogan désinvesti et désincarné en France.
 

L’État est ambigu sur la formation et sa généralisation : il prétend à chaque réforme simplifier, « désintermédier » (CPF) et développer la formation, il reformule cette « ardente » obligation dans les version successives du code du travail depuis 1971 mais ses objectifs sont contradictoires et se heurtent à des corporatismes et à la réalité : il faut pérenniser l'Éducation nationale et son million d'enseignants, tout en promettant une formation tout au long de la vie à chacun des 30 millions d'actifs, laquelle pourrait prendre une bonne part des budgets et des moyens éducatifs du pays.


Par ailleurs, notre élitisme et l'accaparement des ressources éducatives par les seuls salariés très diplômés (les experts) pose problème depuis les années 1970 et pourrait contribuer à nos faibles performances économiques. 

La culture, les apprentissages et la formation sont concurrencés par les distractions numériques (le « titytainement »).


En 1995, aux États-Unis, une assemblée de chefs d'entreprises et de décideurs a inventé le concept du « titytainement », c’est-à-dire la généralisation de loisirs numériques, presque gratuits, financés par la pub (et, désormais, la revente des données personnelles ou « data »).


Pour promouvoir cette résurrection de l’antique « du pain et des jeux », les GAFAM ont calculé qu'au XXIe siècle, seul 1 adulte sur 5 pourrait être occupé par le travail (ou rester employable). Un ancien PDG de TF1 parlait de « temps d’occupation des cerveaux » afin de vendre des espaces à Coca-cola.


Les loisirs numériques occupent donc aujourd'hui une grande part du temps libre et de l'attention (le temps de cerveau) des travailleurs. En France, la consommation moyenne d’écrans récréatifs est de 5 heures/jour. Les CNFY (Candy Crush, Netflix, Facebook et Youtube) occupent nos cerveaux et il ne reste plus guère de temps ni d’occasions pour apprendre (12 heures annuelles en France alors qu’il faudrait y consacrer 10 fois plus de temps).

La perte de 50 % de notre industrie depuis 2000 est en partie due au manque de compétences des salariés de France.
 

Si la valeur ajoutée de l'industrie a chuté à 10 % de notre PIB (contre 20 % en 2000), ce n'est pas tant parce que les entreprises françaises auraient toutes renoncé à investir ou à se développer mais d'abord parce que les ouvriers et les techniciens, censés travailler sur des machines modernes et robotisées, ne sont plus assez compétents pour ce faire. Nous sommes désormais au 25e rang pour les compétences des adultes dans l'OCDE et les grandes entreprises préfèreront investir là où les travailleurs compétents et déjà bien formés se trouvent.
 

La France dispose de moins de robots par salarié que l'Allemagne, la Chine, l'Italie et l'Espagne.
 

Pour relocaliser nos productions en France, il faudrait non seulement consentir à d'énormes investissements matériels et logiciels (les marchés sont mondialisés, les productions doivent l'être aussi) mais aussi investir durablement et considérablement dans les compétences de ceux qui animent la production : les travailleurs. 


Quel constructeur automobile investit aujourd'hui 1 million d'euros par salarié dans une nouvelle usine ? Aucun en France alors que c'est pourtant ce que fait BMW pour la production de ses nouveaux véhicules électriques en Hongrie.
Pour séduire les industriels de la planète, il ne suffit plus d'apporter des terrains, des transports ou de l'énergie bon marché mais il faut proposer des travailleurs (l'ex « main-d'œuvre ») parlant couramment l'anglais, maîtrisant le numérique (et pas seulement en tant que consommateur passif) et cultivant une culture de l'engagement et de l’« apprenance ».

 

La formation au XXIe siècle conjugue responsabilisation, engagement et efforts humains.
 

Gamification, numérisation, Afest ou e-learning ne changent pas fondamentalement les apprentissages humains : à moins d’implanter des puces électroniques déjà programmées dans le cerveau des travailleurs (ce que certains envisagent), apprendre, comprendre et s'approprier de nouvelles connaissances et compétences réclamera des efforts, de la persévérance et du temps pour apprendre encore longtemps.
 

On peut évidemment (et avec profit) apprendre seul ou être guidé par une machine (un algorithme) mais un adulte qui apprend s'autonomise et se responsabilise en y consacrant du temps et des moyens financiers.
 

Les échecs récurrents de toutes les réformes de la formation et le déploiement insuffisant des apprentissages professionnels sont le fait d'une faible culture de la formation.
 

En 2004, les travailleurs ont été dotés d'un droit individuel à la formation (DIF) censé les responsabiliser et leur donner du « pouvoir d'achat » de formation mais celui-ci est resté lettre quasi morte (au mieux 6 % d'utilisateurs) entre 2004 et 2014.

Le successeur du DIF, le compte personnel de formation (CPF), prétendument mieux doté (500 € par an), est encore moins connu et utilisé par les salariés (2 % d’entre eux les meilleurs années) depuis cinq ans.
 

La crise du covid-19 pourrait précipiter notre pays dans la dépression économique et la régression sociale sans un rapide et important sursaut éducatif.
 

La faible diffusion de la formation et de l'éducation aurait pu continuer durant toute la décennie mais la crise économique du covid-19 va contraindre les pouvoirs publics à réviser certaines doctrines, certaines institutions et certains budgets éducatifs.

Rien n'est écrit ni perdu mais notre avenir professionnel et social dépend en premier lieu de ce que nous serons capables d'apprendre.

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