Participatif
ACCÈS PUBLIC
03 / 05 / 2021 | 76 vues
Jean-Philippe Milesy / Membre
Articles : 22
Inscrit(e) le 20 / 12 / 2009

Quel cadre politique pour les utopies locales, les solutions écologiques et solidaires de demain ?

Timothée Duverger est un auteur intéressant et prolifique ; c’est aussi un citoyen engagé au sein de sa ville, Bordeaux, trop longtemps conservatrice. Il est de ces nouveaux chercheurs qui, au risque de se voir opposer la « doxa libérale » dans leurs écrits et leur carrière, travaillent à l’économie sociale et solidaire. Puis, que ce soit au CIRIEC ou auprès de Jean Louis Laville, nous cheminons côte à côte. Avis cependant partagé à la lecture son dernier ouvrage Utopies locales, les solutions écologiques et solidaires de demain...

 

Timothée Duverger recense soigneusement l’ensemble des formes nouvelles de l’économie sociale et solidaire ou plutôt d’une « social-écologie locale » qu’il appelle de ses vœux. Nous ne pouvons que nous intéresser à ces initiatives, qu’il s’agisse des « tiers-lieux », des programmes territoriaux de coopération économique (PTCE) et de tant d’autres innovations abordées. En cela, son livre est des plus utiles. Nous ne pouvons que souscrire à la nécessaire conscience de l’écologie et des engagements qu’elle implique ; comment ne pas souscrire à la place des territoires comme lieux privilégiés des expérimentations, et les manifestations de démocraties locales qui souvent les portent ?

 

Le titre le proclame, il est ici question d’utopies locales. La gêne est essentiellement liée à l’analyse politique des situations. En premier lieu, j’avoue avoir du mal quand on place résolument « l’aile marchante » de l’ESS sous la bannière de la décroissance. Non que je ne souscrive à la critique des formes actuelles de la croissance et de leurs prédations qui pourraient devenir irréversibles, pour certaines d’entre elles. Il nous faut lutter contre une société de l’hubris et du gaspillage, contre une industrialisation et une agro-industrialisation indifférentes aux destructions que la poursuite de leurs activités provoque, contre une numérisation à tout-va de la société et contre la minéralisation des terres. Mais la critique globale du « développement » dans un monde où non seulement une part très importante de la population vit dans la précarité, la misère voire la famine mais encore où la part des pauvres et des exclus, y compris ici et maintenant, va croissante, paraît devoir être mise en débat.

 

Nous vivons trop dans des moyennes statistiques, dans le mythe du développement continu des classes moyennes qui a porté les idéologies libérales et justifié la théorie du « ruissellement ». Cela nous empêche sans doute de considérer les aspirations de milliards de gents à une société qui leur offre ne serait-ce qu’une vie décente. Or, face à ce questionnement, ce n’est que dans les derniers chapitres de son ouvrage que Timothée Duverger aborde le contexte politique des expérimentations qu’il décrit et des propositions qu’il avance.

 

Auparavant, il a utilement évoqué la genèse de l’associationnisme et des formes premières de l’économie sociale. On peut cependant objecter à certaines de ses affirmations. Ainsi, selon nous, comme les « combination acts », la loi Le Chapelier ne supprime pas « les corps intermédiaires pour éviter les interférences dans la formation de l’intérêt général » mais pour imposer la loi du libre contrat au profit des seuls possédants, en prohibant toute forme organisée, toute « coalition » en résistance. Les lobbies des puissants, eux, demeurent, comme celui qui obtient de Napoléon le rétablissement de l’esclavage. S’il cite Charles Gide et ses combats pour « la république coopérative », il n’évoque pas les tensions au sein des mouvements ouvriers et socialistes qui, en France, a privé l’ESS pour l’essentiel de dynamique politique et les militants politiques et syndicalistes de leur implication dans la mise en œuvre d’« utopies concrètes ».

 

Globalement, l’analyse de l’État « néolibéral » que Timothée Duverger propose paraît incertaine. L’État assure-t-il encore vraiment « la centralité démocratique » et « les fonctions de mise en ordre, de mise en sens » à l’heure du libéralisme autoritaire ?

 

Longtemps, l’ESS s’est voulue entre le marché et l’État ? Mais qu’en est-il du « garant de l’expérimentation » quand l’État s’affirme de plus en plus l’État du seul marché ?

 

Au risque d’être mal compris, peut-on écrire que le projet de « big society » de David Cameron « était de donner le pouvoir au peuple » sans guillements ? Alors qu’il s’agissait de lui abandonner le sort des plus démunis. Avec l’assentiment des socio-libéraux, comme Timothée Duverger le remarque avec justesse, il s’agissait de faire « de l’ESS un prestataire de service » et une roue de secours, dans les champs abandonnés par l’État de la City et du seul développement financier.

 

Nous vivons le temps d’un certain triomphe des théories de Friedrich Hayek et de Milton Friedman qui font peu de cas de la démocratie. De fait, une réflexion politique globale sur celle-ci aurait mérité d'être plus poussée dans un ouvrage empli des aspirations à une démocratie citoyenne locale. À défaut de cette réflexion, on risque, pour filer la métaphore de « l’archipel » qu’emploie Timothée Duverger, de ne penser que des îlots de plus en plus éloignés des continents qui demeurent pour l'essentiel.

 

C’est sans doute le but recherché par Camille Dorival dans sa nouvelle collection et Timothée Duverger dans son dernier ouvrage, le débat est ouvert et riche. N’est-ce pas là l’essentiel ?

Pas encore de commentaires