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25 / 11 / 2020 | 155 vues
patrick jacquemart / Membre
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Expérience de vie d’un médiateur professionnel en mairie

Expérience de vie d’un médiateur professionnel en mairie ou l’écriture d’un partage avec tous les gens socialement engagés ou en passe de l’être. Quelques lignes, pour nous qui sommes concernés, afin de témoigner d’une volonté citoyenne de nous engager en altérité dans notre société.


Inimaginable discussion centrée le défi d’un dialogue en altérité dans une « zone défavorable » pour un référent médiateur professionnel de mairie...


« Zone défavorable » dans la mesure où les gens concernés par leurs conflits ne sont pas, de prime abord, dans une réflexion philosophique ou introspective. Simplement, « les arbres du voisin dépassent sur ma propriété et les feuilles de ces arbres tombent sur ma pelouse ». C'est là une caricature de ma démarche en tant que référent auprès de plusieurs mairies en tant que médiateur professionnel. Je sais bien qu’il ne faut pas plaisanter avec les caricatures actuellement mais cet exemple est plaisant.

 

Certes, peu de gens sollicitant une médiation professionnelle imaginent le voyage intérieur auquel ils sont confrontées. Pour certains même, vivre une médiation professionnelle est une véritable contrainte.

 

Identité d’un référent relationnel


Pour beaucoup au sein des communes, je suis « le médiateur », le moralisateur, l’homme de loi, le technicien, le confident, le paternaliste et celui qui comprend parfaitement que les feuilles tombant sur la pelouse sont une atteinte à la liberté de vivre en toute sérénité ; je suis celui sur qui on peut compter.
Bien sûr, il y a les irréductibles avec lesquels rien n’est possible. Nous passons allègrement par différentes postures : l’innocence, la victimisation, la véhémence, la compréhension, la stupéfaction, la bienveillance et bien d’autres. Les irréductibles fuient dès qu’ils sentent que l’argumentaire mis en avant vacille vers une réflexion déstabilisante. Leur dernier recours est alors la rupture.

 

Bien sûr, il s'agit là d'un point de médiation professionnelle sur les feuilles luisantes posées sur la pelouse mais une conciliation teintée de médiation professionnelle. Les feuilles tombent de l’arbre qui cache la forêt des non-dits, des soupçons, des prêts d’intentions, du besoin de reconnaissance etc. Je revêts alors ma tenue d’équilibriste ou plutôt élagueur manipulant une petite tronçonneuse et un sécateur avec l’instinct de médiateur professionnel. Pas facile d’aborder certains aspects de la problématique sans éveiller de soupçons et une défiance en perturbant certains paradigmes. Du même coup, l’exercice peut rapidement basculer et dégrader mon image de médiateur, donc perdre en efficacité.


Une autorité de compétences plus qu’une autorité de fonction


Je représente une autorité ; je peux donc « régler » les problèmes et satisfaire de la personne qui m’a interpellé à la demande, j’inspire une confiance de statut. Passé ce stade statutaire, j’inspire de la confiance du fait que je suis concerné dans ma démarche et plus par mon autorité de fonction. Cette reconnaissance est bien sûr essentielle dans la mesure où la personne qui m’a interpellé n’a pas toujours gain de cause mais elle est plus à même de mieux analyser la situation. Chaque personne est impliquée dans sa commune alors autant l'impliquer dans sa vie communale. Du fait de mon approche, je ne pense pas déroger à mes postures d’impartialité et de neutralité. Je reconnais l’autre dans sa problématique mais également dans sa capacité de réflexion. Face à de vives résistances de qualités relationnelles, je revêts, en toute conscience, la veste de conciliateur. Je « prends » les choses en mains : fait, conséquence, ressenti, « qu’elle est la situation aujourd’hui, qu’est-ce que cela génère, dans quel état d’esprit êtes-vous si l’on va dans ce sens ou dans un autre ». Je propose des idées pour une éventuelle solution, le cas échéant.


Une posture de distanciation hors jugement


Je pourrais penser que les enjeux ne sont pas si importants que cela, du fait des conflits abordés qui peuvent parfois sembler dérisoires, voire friser le ridicule. Effectivement, chacun pourrait rester l’un avec les feuilles sur la pelouse et les branches dépassant et l’autre avec les tas de feuilles que son voisin lui envoie épisodiquement par les airs (afin de nettoyer sa pelouse et d’exprimer sa colère), en plus des lettres recommandées. Effectivement, les feuilles ne tombent qu’une fois par an alors pourquoi ne pas attendre l'automne suivant ? J’ai parlé d’enjeux mais il n’y en a en fait aucun dans la mesure où les médiateurs n'ont pas obligation de résultat. Certes, il faut un minimum d’actions positives afin que le maire puisse justifier de mon rôle et du paiement occasionné. Mais si ma motivation n’était que financière, je me serais trompé de stratégie. Aujourd’hui, par la publicité sur les journaux communaux et par le « bouche à oreille », je commence à développer des médiations professionnelles en entreprises et familiales.
 

Diversité des interventions
 

Mais avant de revenir sur ma motivation, il est essentiel d’évoquer la diversité des actions menées et la curiosité et la richesse des réflexions générées. Du bornage de terrain litigieux aux allocations chômages qui ne sont plus versées, du bruit de la tondeuse à la location de maisons ruisselantes d’humidité, de la poubelle systématiquement posée devant chez le voisin accusé d’exhibition sexuelle, des insultes à la soumission devant l’administration etc. toutes ces problématiques sont contraignantes au point qu’il arrive que certains subissent chaque jour qui passe. Il ne s'agit pas de misérabilisme parce qu’il n’y a pas lieu à cela, simplement une brève énumération exhaustive des actions pour lesquelles je suis appelé et la mise en évidence d’une parole si mal utilisée et de silences inappropriés. Peut-être le reflet d’une société au sein de laquelle la communication est basée sur un profit ?


Un potentiel aux facettes multiples
 

Cette diversité contribue à une remise en question permanente et à continuellement faire preuve d’imagination. Je suis toujours surpris par l’aptitude de certaines à la résignation et à la victimisation ou à leur capacité d'entretenir des conflits peut-être par peur de se retrouver face à eux-mêmes ? Je suis également toujours étonné par leur capacité à saisir l'occasion offerte au détour d’un échange alors que rien ne laissait entrevoir une telle réaction. Je ne dis pas que, certains jours, ma démarche n’est pas pesante et que je n’aspirerais pas à d’autres situations. La gratification et la mise en valeur de mon engagement finissent toujours par jaillir grâce aux 1 800 € dus par une administration depuis des mois qui arrivent sur le compte bancaire de quelqu'un en difficulté, à la réconciliation de gens qui ne s’adressaient plus la parole depuis dix ans (indivision) et à bien d’autres résolutions de problèmes dont certains ont permis d’éviter des conséquences graves.
 

Un dispositif partagé
 

Mon engagement passe par toutes ces missions et par ma présence au sein des différentes mairies. Je crois profondément que, à mon niveau, je contribue à des changements comportementaux sociaux et sociétaux. Je pense qu’aujourd’hui, certaines personnes perçoivent l’information différemment, abordent leurs soucis de vie autrement et améliorent indubitablement leur quotidien. Il m’arrive de raconter les histoires du chasseur de singes et de la grenouille et du scorpion ; les effets en sont toujours surprenants. En quelques phrases, le regard de mes auditeurs m’indique que leur situation conflictuelle a pris une autre dimension. Les a priori qu’ils pouvaient avoir dans leurs relations aux autres sont moindres et l’effort de communication est réel. Pourquoi avoir peur de la réaction de l’autre alors qu’il y a surement une solution en altérité possible ? Quel risque y a-t-il à essayer ? Aujourd’hui, je suis souvent l’amorceur d’une résolution potentielle de conflit. C’est-à-dire que, à un certain moment, je comprends ou l’on me fait comprendre que la fin de l’histoire ne me concerne plus. Les protagonistes ont saisi qu’ils détenaient la solution du problème en eux-mêmes et que j’ai tenu mon rôle de médiateur professionnel.
 

Une confrontation à une multitude de questions


Évidemment, ma démarche peut sembler laborieuse mais depuis combien de temps les gens que je rencontre subissent-ils une information débilitante ? Depuis combien de temps la bienveillance et la tolérance encombrent-elles le monde de l’éducation ? Depuis combien de temps, la religion est-elle omniprésente dans le quotidien de chacun ? Depuis combien de temps, la politique est-elle souvent une aspiration au pouvoir ? Combien de barrières administratives ont été mises en place au fil des ans ? Dans ce domaine, même quand une idée paraît bonne à la base, cela aboutit à des actions contraignantes du fait de la pesanteur de l’organisation. L’idée originelle s’est perdue au cours des multiples réflexions générées par les différentes personnes impliquées. La médiation initiale n’est plus qu’une conciliation.

 

Malgré tout, il y a quelques années, j’ai rencontré des maires à l’écoute d’un changement de communication et d’une approche différente du conflit. Aujourd’hui, par nos relations et mes résultats, il est possible d’envisager des actions de qualité relationnelle dans différents domaines au sein des municipalités.
 

Ma contribution à la qualité de vie en société


À tout voir, même si je pourrais avoir la frustration de ne pas connaître la finalité de mes actions dans les changements de paradigmes, je suis sûr que l’idée de la « médiation professionnelle » s’émancipe au fil des rencontres au quotidien et dans tous les domaines. L’idée de la « médiation professionnelle » est une onde de choc relationnelle dont on n’imagine pas encore la portée réelle. Au sein de « mes » communes, j'espère que la révolution « douce » d’une communication en altérité chamboulera tôt ou tard les diktats d’une société en manque de liberté.

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