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14 / 06 / 2022 | 118 vues
Paul Leroux / Membre
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Éthique et finance : l’heure de la maturité ?

Bien qu’elle recouvre encore aujourd’hui des réalités protéiformes, la finance dite « responsable » est portée par l’essor de normes, de labels, et de réglementations qui s’emparent progressivement des enjeux liés à un capitalisme plus durable. Longtemps accusé d’inaction, puis un temps soupçonné d’écoblanchiment, le monde de la finance semble désormais avoir opéré sa mue sous l’impulsion de quelques précurseurs, comme à la faveur d’une évolution des mentalités des épargnants.

 

« Le système financier a aidé l’économie à atteindre des niveaux de productivité et de croissance en termes de richesse et de consommation jamais imaginés. Néanmoins, les récentes crises nous montrent les conséquences désastreuses que peuvent causer les vices financiers sur la société... La séparation entre l’éthique et la finance est responsable en grande partie de ces vices », écrit l’économiste argentin Bruno Federico Fernandez. La crise financière de 2008 a mis en lumière l’existence de pratiques financières complexes, parfois opaques, caractérisées par des risques excessifs et des impératifs de rentabilité à court terme, dont les effets pouvaient être très préjudiciables pour l’ensemble de la société.

 

C’est ainsi que depuis une quinzaine d’années s’est développée la volonté de donner du sens à la finance et de la rendre plus transparente. Avec la conviction que cette industrie peut contribuer de façon durable au bien commun si elle réussit à introduire l’éthique dans sa pratique. Certes, l’objectif de la finance est de faire fructifier le capital, et son seul critère a longtemps été la rentabilité des capitaux investis, sans regard pour l’impact des investissements sur la société ou sur la planète. Aujourd’hui, la finance éthique intègre des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans l’analyse des entreprises et l’allocation du capital.

 

Les stratégies d’investissements responsables reposent sur la sélection positive des entreprises les plus performantes sur ces critères… Ou sur l’exclusion de certaines sociétés en raison de la nature de leur activité (tabac, alcool, armement, jeu d’argent, énergies fossiles) ou de certaines pratiques (travail forcé, corruption). Les stratégies d’investissements thématiques privilégient, quant à elles, des secteurs particuliers, comme les énergies renouvelables. Enfin, par leur engagement, les actionnaires peuvent agir sur la politique des entreprises, via un dialogue direct avec les dirigeants sur les critères ESG, afin de les inciter à améliorer leurs pratiques.

 

Prévenir la confusion et le greenwashing

 

Aujourd’hui, pour répondre à la demande d’investisseurs de plus en plus soucieux de l’impact de leurs placements, les investissements se revendiquant « durables » se multiplient. Mais ils reposent encore sur des approches différentes et pas toujours lisibles. Résultat : les investisseurs et les épargnants ont du mal à se repérer dans le maquis de la finance responsable. Comme l’a montré une étude récente de Société Générale, l’ESG n’est, pour beaucoup, qu’un sujet d’exclusion de certaines activités ou de stratégies de best-in-class. De plus, tous les acteurs financiers ne sont pas à la hauteur de leurs ambitions déclarées.

 

L’Inspection générale des finances a d’ailleurs dénoncé, dans un rapport fin 2020, les failles du label ISR, qui n’impose pas l’exclusion de certaines activités comme les énergies fossiles, et fait donc à l’épargnant « une promesse confuse ». C’est pourquoi l’Etat va le réformer en 2022. L’hétérogénéité qui caractérise aujourd’hui la finance durable entretient donc une certaine confusion et fait naître des soupçons plus ou moins fondés de greenwashing, cette pratique qui consiste à communiquer sur ses vertus environnementales sans les mettre en pratique.

 

Car il existe souvent un hiatus entre la communication institutionnelle des groupes, marquée par un discours RSE très fort, et leur faible capacité à définir et à suivre des indicateurs clés. Certains gérants de fonds déploient des trésors d’ingéniosité et de marketing pour convaincre les épargnants que leurs stratégies d’investissement lavent plus blanc, ou plutôt plus vert et plus social... Mais ils ne consacrent pas tous les mêmes moyens à leur analyse ESG, n’ont pas tous les mêmes exigences ni les mêmes grilles d’évaluation. Ces doutes ont été renforcés par « l’affaire DWS » : fin août 2021, cette filiale de Deutsche Bank s’est vue accusée par la SEC, le gendarme de Wall Street, d’avoir surestimé le poids de ses engagements dans la finance durable.

 

Or la prévention de l’écoblanchiment est une condition de la confiance. Elle nécessite des notations et des analyses fiables, des normes et des méthodologies contrôlées par le régulateur, des bases claires, formalisées et transparentes. La finance éthique ne pourra pas atteindre la maturité sans mesure fiable des résultats des efforts ESG et de leur impact. Les nouvelles réglementations européennes et nationales vont d’ailleurs dans ce sens.

 

La finance verte

 

Du côté des grands investisseurs institutionnels, les initiatives en faveur d’une finance plus verte se sont multipliées ces dernières années. Lors de la COP 26, à Glagow, en novembre 2021, plus de 450 banques et institutions financières mondiales, gérant un total de 130.000 milliards de dollars d’actifs, soit 40 % des actifs financiers de la planète, se sont engagées à décarboner leurs investissements et à atteindre l’objectif de zéro émission nette d’ici 2050.

 

BNP Paribas est l’un des membres fondateurs de cette Net-Zero Banking Alliance. Distinguée depuis plusieurs années pour son leadership en matière de finance durable, la première banque européenne affiche son ambition d’aligner ses activités sur les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat. En 2017, elle décidait d’arrêter tout nouveau financement de projet de centrale électrique à partir du charbon et cessait de fournir de nouveaux services financiers aux spécialistes des hydrocarbures non conventionnels (gaz de schiste, pétrole de schiste, pétrole issu de sables bitumineux, Arctique). En 2020, elle annonçait l’accélération de sa sortie du charbon : d’ici 2030 dans les pays de l’OCDE et de l’Union européenne, et d’ici à 2040 dans le reste du monde. Elle vient donc de s’engager en 2021 à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, en réduisant les émissions induites par ses activités de crédit et d’investissement.

 

En combinant ses capacités de banque de financement et d’investissement avec son expertise de la banque de détail, de la gestion d’actifs, de l’assurance, du crédit à la consommation et de l’immobilier, « la banque d’un monde qui change » affiche son ambition d’accompagner toutes ses catégories de clients dans leur démarche de développement durable. Le groupe est notamment le deuxième acteur mondial du marché des obligations vertes en 2020 selon Bloomberg (avec 10,8 milliards d’euros). Il participe activement au marché en pleine expansion des Sustainability Linked Loans, avec 3,8 milliards d’euros de financements basés uniquement sur des critères environnementaux à fin 2020. Afin d’encourager le développement des énergies renouvelables, le groupe a aussi augmenté fortement le montant de ses financements dans le secteur : ils ont été multipliés par 2,5 en cinq ans pour atteindre 17,8 milliards d’euros fin 2020. BNP Paribas vient aussi de dédier une enveloppe de 250 M€ pour investir dans des start-up apportant des innovations majeures en matière de transition énergétique et écologique.

 

Le capital-investissement responsable

 

Ardian est également reconnu sur le marché comme l’un des leaders de la finance responsable. Premier groupe européen et géant mondial du private equity, le gestionnaire français gère quelque 125 milliards de dollars d’actifs dans le monde. Il est actionnaire de plus de 180 sociétés et investit dans plus de 1.600 fonds qui, investissent à leur tour dans de multiples activités. Ce qui lui donne une portée considérable et une responsabilité majeure.

 

Son premier objectif est bien sûr de faire gagner de l’argent à ses clients... Mais pas n’importe comment. Le groupe affiche depuis plus de dix ans sa conviction que la finance doit avoir un impact positif sur la société et la planète, que son succès ne se limite pas à d’excellents rendements financiers, et que l’investissement doit avoir une utilité sociale. Cette conviction se traduit dans les choix d’investissement. L’accent est mis notamment sur le développement du portefeuille énergies renouvelables, avec une quinzaine d’investissements dans ce domaine. Ardian a également créé en octobre 2021, avec FiveT Hydrogen, la plus grande plateforme mondiale d’investissement dédiée aux infrastructures d’hydrogène décarboné. L’objectif est de lever 1,5 milliard d’euros pour financer 15 milliards d’euros de projets. Le montant record de 7,5 milliards d’euros, levé en avril 2021 pour son véhicule d’investissement LBO middle market, illustre aussi cette philosophie : le nouveau fonds cible en priorité des entreprises innovantes et résilientes, pour lesquelles le développement durable est un enjeu majeur.

 

Depuis plus de 10 ans, France Invest, qui regroupe 365 sociétés de gestion et 180 sociétés de conseil – soit une communauté de 7 000 professionnels et experts du capital-investissement – promeut une approche fondée sur l’évolution des modèles d’affaire des entreprises permettant de générer une croissance durable et responsable. L’association accompagne ses adhérents dans cette voie via sa Commission ESG, renommée récemment Commission Sustainability. « Après 10 ans d’engagement sur les enjeux ESG, il s’agit maintenant pour nous d’accélérer et d’être tous ensemble les moteurs des transformations indispensables de nos sociétés de gestion et de nos participations », explique ainsi Claire Chabrier, présidente de France Invest. « Nos ambitions sont fortes : accompagner 10.000 entreprises sur une trajectoire bas carbone ; tripler les montants investis dans les cleantech et ceux de l’investissement à impact ; poursuivre nos efforts sur les sujets de diversité au sens large et pousser le partage de la valeur ».

 

L’alternative des néobanques vertes

 

La multiplication récente des « néobanques vertes » illustre également, à sa manière, la montée en puissance de l’éthique dans la finance. Dans le sillage de la Nef, trois nouvelles banques digitales vertes, Helios, OnlyOne et Green-Got, ont vu le jour en 2021. Leurs slogans annoncent la couleur : « Dépolluons la banque » pour la première, « Le compte à impact positif » pour la deuxième et « Changez de banque pour changer le monde » pour la troisième. Pour commencer, ces start-up vont proposer un simple compte de dépôt avec carte de paiement, accessible via une application sur smartphone.

 

Prix de l’impact environnemental du salon France Fintech 2020, Helios promet d’investir une partie des dépôts de ses clients dans des obligations favorisant la transition écologique et surtout de s’assurer que ces dépôts ne pourront pas être utilisés, même indirectement, pour financer des énergies fossiles. Pour assurer la transparence auprès de ses clients, Helios donne accès à un tableau de bord d’impact depuis son application mobile. Green-Got va, de son côté, proposer un compte d’épargne en assurance-vie 100 % dédié à la transition écologique et noue des partenariats avec des fintechs, pour permettre à ses clients de placer eux-mêmes leur argent dans des solutions vertes. OnlyOne prévoit de reverser un euro par client et par mois pour financer des projets liés à la lutte contre la malnutrition et la déforestation.

 

Ces néobanques vertes ambitionnent d’ajouter dans l’avenir de nouvelles offres d’épargne ou d’assurance. Même si la plupart des services qu’elles proposent existent déjà, y compris dans certaines banques traditionnelles, elles comptent surfer sur la vague des banques digitales et se différencier par leur volonté affichée de ne pas contribuer à une économie carbonée. Une exigence qui répond à un nouveau besoin d’une partie croissante des citoyens - consommateurs.

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