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23 / 11 / 2020 | 350 vues
Rémi Aufrere-Privel / Membre
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Communication politique et communication syndicale : analyse de éclat télévisuel de la révélation du Playmobil

 

sur le plateau de LCI aux cotes d'Olivier Mazerolle
Sur le plateau de LCI, aux côtés d'Olivier Mazerolle

 


Les expressions politiques et syndicales dans les grands médias nationaux télévisuels et radiophoniques sont des occasions idéales pour mesurer méthodes, vocabulaire et langage oral et visuel des intervenants.
 

« L'affaire du Playmobil » est un modeste épisode de télévision qui permet d'analyser deux genres d'expressions médiatiques comportant des ressemblances et des différences. C'est l'exemple d'une élue politique (députée LREM) et d'un dirigeant syndicaliste (CFDT cheminots), au cours d'une émission de la chaîne LCI, le 14 décembre 2019 à 10h30. À noter que les deux intervenants se sont retrouvés le même jour sur le plateau de BFM TV (à 14h10).

 

Quel contexte ?
 

C'était le 14 décembre 2019, sur le plateau de LCI. Le bandeau de LCI indiquait « Retraites : Delevoye fragilisé ? », avec un point de ponctuation « ironiquement » difficile pour Marie-Christine Marie-Christine Verdier-Jouclas, Députée LREM du département du Tarn, en charge de défendre la politique du gouvernement.

La veille de cette émission, la presse française s'est abattue comme la foudre sur les soutiens du gouvernement. Une affaire politique étai née : le scandale Delevoye. Les Français ont appris la multitude de responsabilités détenues par le haut commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye, avec stupéfaction. À chaque heure qui passait, une information surgissait pour laisser paraître une nouvelle mission rémunérée (ou non) pour cet homme politique réputé. Un brin gênant pour les organisations patronales et syndicales qui avaient jusqu'alors reconnu des échanges courtois avec lui. Mais le pays a appris une vingtaine de responsabilités en tout genre pour Jean-Paul Delevoye qui est devenu un sujet de moquerie. Tout ceci alors que le haut commissaire (avec rang de ministre) diffusait ses propositions visant objectivement un allongement de la durée de vie au travail et la réduction du montant des pensions pour ceux qui voulaient partir à l'âge actuel.

https://www.lci.fr/social/video-remi-aufrere-privel-ces-concertations-servent-a-exprimer-les-opinions-de-chacun-mais-la-problematique-c-est-que-le-gouvernement-n-a-pas-de-position-2138669.html
 

Pour les Français qui ont cru à une nouvelle façon d'appréhender la politique en rassemblant les bonnes volontés de droite et de gauche, en usant de l'« en même temps » macronien, l'actualité a fait tâche. Chacun s'est demandé comment un président de la République et un premier ministre avaient pu prendre si peu de précautions quant au choix des responsables gouvernementaux. D'autant que l'exemple cataclysmique du ministre socialiste Jérôme Cahuzac aurait dû servir de leçon à tous.


En juin 2019, sur 35 membres du gouvernement, 21 ont fait l'objet d'une rectification fiscale plus ou moins importante. La « République en marche » qui se proclamait éthique et si différente de l'ancien monde ressemble étrangement à celui d'hier et surtout d'avant-hier.

Le matin du 14 décembre 2019, lorsque l'émission de LCI a commencé, la députée LREM a été soumise aux questions pressantes des journalistes qui, comme tous les Français, ne comprenaient pas ces incroyables révélations en cascade.
 

Précisons que si Jean-Paul Delevoye avait échangé pendant un an avec le patronat et les syndicats, il a diffusé ses propositions en commettant la faute politique majeure de rapidement afficher ses « préférences ». Cela n'a pas manqué d'agacer les interlocuteurs les plus patients et les acteurs les plus ouverts au processus de négociation (confédération CFDT,  l'UNSA et CFTC).

Côté cheminots, le syndicat CFDT s'était distingué dès la mi-novembre 2019, en faisant le choix plutôt audacieux de ne pas rejoindre l'unité syndicale avec un préavis de grève commun à la CGT, à SUD rail et à l'UNSA (même si cette dernière affichait son « réformisme » avec vigueur).

La stratégie oppositionnelle frontale de CGT, SUD suivie par l'UNSA (dans un premier temps) était assez claire : abattre toute volonté gouvernementale de remettre le régime spécial des cheminots de la SNCF en cause.
 

La CFDT cheminots revendiquait « la clause du grand-père ». Cette formule signifie que le personnel statutaire conserve l'intégralité de ses droits (mode de calcul notamment) nonobstant des évolutions concernant tous les salariés en France (comme avec les réformes précédentes). Pour rappel, l'âge d'ouverture des droits à la retraite des cheminots a été repoussé par étapes successives pour le personnel statutaire de la SNCF (pour les conducteurs de 50 ans à 52,5 ans et pour les sédentaires de 55 ans à 57,5 ans puis au-delà).

https://www.bfmtv.com/politique/gouvernement/remi-aufrere-privel-cfdt-cheminots-la-clause-du-grand-pere-doit-etre-applicable_VN-201912110171.html
 

Depuis une déclaration du Président Emmanuel Macron en octobre 2019, qui affirmait « comprendre les inquiétudes des cheminots » ayant été embauchés (aussi) pour leurs conditions de retraites, l'organisation « cédétiste » considérait que le maintien du régime spécial pour les cheminots statutaires embauchés jusqu'au 31 décembre 2019 était tout à fait possible. Il s'avère que ce mot présidentiel doive être compris comme un nouvel atermoiement devant les difficultés pour élaborer un régime à points universel.

Quant au nouveau président de la SNCF, Jean-Pierre Farandou (au 1er novembre), il se serait bien passé de ce baptême du « feu social ». Il considérait probablement que l'obtention de la « clause du grand-père » réduirait le conflit cheminot à quelques jours. En raison de l'affirmation publique, dès novembre, de la CFDT (4e syndicat cheminot) à ne pas s'engager dans une grève reconductible avec l'UNSA ferroviaire (second syndicat à la SNCF) à sa suite.

Les syndicats CGT, SUD rail et UNSA se sont lancés dans la grève dès le 5 décembre 2019. La CFDT cheminots a déclaré y être contrainte par le gouvernement. En outre, les préférences affichées par le haut commissaire aux retraites étaient gênantes pour envisager une négociation ouverte. Le week-end du 14 décembre 2019, Jean-Paul Delevoye a été discrédité dans l'opinion publique et auprès des syndicats avec ses cumuls d'emplois et de fonctions (et rémunérations) alors qu'il prônait responsabilité et rigueur pour tous les futurs retraités.
 

Après le lancement de la grève (avec deux préavis distincts, l'un porté par CGT-UNSA-SUD rail et l'autre par la CFDT cheminots), l'analyse syndicale commune sur l'attitude du gouvernement était logique : ce dernier a joué le pourrissement du conflit la colère des Français et le découragement des salariés grévistes à la SNCF et ailleurs pour objectif. Cette stratégie s'appliquait à tous les services publics de transports essentiels à l'économie nationale et au-delà.
 

En coulisse, certains se sont utilement agités pour rappeler que la « clause du grand-père » n'est que le respect des conditions contractuelles essentielles des cheminots comme pour d'autres professions.

Le 12 décembre 2019, le Ministre de l'Intérieur a accordé la principale revendication des syndicats de policiers. Il s'agissait du maintien de l'annuité supplémentaire de cotisation pour cinq années travaillées pour raisons de « spécificités » (abordées par le rapport Delevoye). L'opération de division des salariés en colère a été facilement opéré par la préoccupation ministérielle (et présidentielle) du maintien de l'ordre public. Il fallait bien encadrer et limiter les manifestations de colère qui s'amplifiaient (y compris dans la police nationale).

 

Le dessous des cartes, par Rémi Aufrere-Privel, ancien secrétaire général adjoint de la CFDT cheminots (2012-2020)

 

Au matin de l'émission du 14 décembre 2019 (animée par Marie-Aline Meliyi avec Olivier Mazerolles), quel était votre état d'esprit lorsque vous êtes arrivé chez LCI ?

 

Très agacé, parce que, à la CFDT cheminots, nous n'étions pas dupes de la stratégie du gouvernement même si la cohésion au sein de LREM n'était pas solide. Nous savions que le Ministre des Transports, avec qui nous avions toujours eu des rapports sincères et directs, n'était pas défavorable à la « clause du grand-père ». Mais Bercy en a fait un vrai casus belli avec Matignon, où le directeur et le directeur adjoint du cabinet d'Édouard Philippe avaient adopté une position de fermeture totale.

L'avenir des retraites se jouait manifestement pour une question idéologique dans les mains de quelques personnes. Cette situation était effrayante. Elle brisait tous les fonctionnements habituels et plus ou moins coopératifs que nous avions connus avec des ministères de droite comme de gauche, avec lesquels les discussions connaissent des hauts et des bas tout en conservant une sincérité réciproque et un minimum d'écoute.
 

Dans le cas du gouvernement Macron-Philippe, nous étions confrontés à un mur bétonné où ceux qui voulaient rouvrir le champ de la négociation souffraient. Au sein des parlementaires LREM, personne ne semblait « mandaté » pour une ouverture.

Il fallait le soutien du « vieux monde politique » pour illustrer cette auto-restriction du champ politique macronien et faire reconnaître l'intérêt réel du « fait syndical ». Bruno Fuch, député MODEM du Haut-Rhin qui faisait des efforts pour aider à trouver des solutions équilibrées, est alors intervenu comme ambassadeur des questions de retraite. Une intervention (et une expérience) très utile pour crédibiliser un vrai débat mais trop tardive...


J'ai rencontré des députés LREM dépités de la gestion catastrophique de cette crise par leur parti, avec le mépris affiché du Premier Ministre et du Président de la République. Je veux préciser qu'à l'entrée des plateaux télé, j'avais échangé avec deux ministres du gouvernement qui ont reconnu les erreurs de forme sur les négociations et la communication.


Comme je suis bien élevé, je n'ai pas voulu être agressif à leur endroit durant les échanges télévisés. J'avais bien compris qu'ils ne décidaient rien du tout et ne participaient même pas au processus décisionnel.


Dès le début de décembre 2019 (et cela s'est accéléré à compter du 6 décembre, début du mouvement de grève), les médias ont été parcourus par quelques parlementaires LREM qui ont vu leur nombre progressivement et rapidement baisser. Tout observateur constatait que ces défendeurs du projet des retraites macronien récitaient très péniblement des éléments de langage diffusés par le siège national du parti LREM. Mal écrites, mal conçues et ne précisant rien (notamment la prévision budgétaire et la dévolution des droits) ces notes « prêtes-à-réciter » méritaient un zéro pointé en termes de clarté.


Pour illustrer ces défaillances sur la forme et le fond de la communication politique, j'ai appris que des députés LREM refusaient d'aller sur les plateaux médiatiques pour défendre ce qui paraissait être une formidable cacophonie.


Entre fin novembre (dépôt du préavis de grève par la CFDT cheminots) et mi-décembre 2019, j'ai répété que le syndicat CFDT avait bien été contraint à la grève, dans les médias et sous différentes formes, et que les cheminots « cédétistes » défendaient (avec leur confédération) un régime universel à points qui corrigerait les inégalités actuelles.

 

Comment la première partie du débat s'est-elle déroulée ?
 

Les journalistes de LCI se concentraient sur l'actualité brûlante du scandale Delevoye à travers la question simple de comprendre comment et pourquoi ceux qui l'avaient nommé (le Premier Ministre et le Président de la République) avaient-ils pu méconnaître la situation réelle du haut commissaire.
 

Chez LREM, l'ordre avait été donné : évacuer le sujet qui fâchait (en le minimisant). En soldat médiatique consciencieux, l'honorable parlementaire Marie-Christine Verdier-Jouclas s'est employée à dégager le sujet en touche alors que les journalistes s'agaçaient (notamment l'expérimenté Olivier Mazerolle).
 

J'avais déjà écouté les remarques simplistes sur le sujet compliqué et grave que sont les retraites de cette députée dans d'autres émissions. Cette communication montrait les failles considérables du projet en lui-même de façon très éclairante. Il est difficile de défendre un dossier médiocre dans son contenu avec une absence d'écoute et de pédagogie de surcroît.
 

J'ai ressenti qu'un nouvel agacement parcourait le plateau. Devant la récitation de piètre qualité de la parlementaire, j'ai pensé devoir intervenir pour vivement faire entendre une colère réelle. Celle-ci puisait sa source dans ma connaissance des pénibilités du travail ferroviaire et dans mes opinions pour un progrès social renouvelé.

 

Et la confrontation a eu lieu...
 

La phrase a mûri en quelques secondes. Elle n'avait absolument pas été préparée. Elle dénonçait l'absence assumée de respect des salariés et un langage formaté par des gens ignorant la réalité de ce qu'est la retraite. Le ton monocorde et les formules vides de la parlementaire ont provoqué ma réplique : « c'est la première fois que je vois un Playmobil faire une pirouette ».

https://www.ozap.com/actu/-c-est-moi-que-vous-traitez-de-playmobil-gros-clash-entre-un-syndicaliste-et-une-deputee-lrem-sur-lci/586996
 

En disant cela, j'affirmais que l'expression de Marie-Christine Verdier-Jouclas n'est pas sérieuse eu égard au sujet grave que sont les retraites et la situation des salariés grévistes et des Français dans un conflit social national. Je connais la pénibilité du « travail réel », avec près de cinq années de travail en horaires décalés (en 3x8 notamment) et je travaille depuis l'âge de 16 ans. Pour moi, la retraite est un droit essentiel. C'est le temps « libéré » utile et heureux pour finir sa vie dignement. C'est pourquoi je considère ridicule que le gouvernement (et sa majorité présidentielle de droite) n'aient pas offert de réponse argumentée et fiable.

Selon moi, ce n'était pas une insulte envers Marie-Christine Verdier-Jouclas mais la dénonciation ironique d'une posture de communication décalée des réalités et méprisantes pour tous les salariés (notamment les cheminots).
 

Après deux secondes de surprise, la députée a vivement réagi. J'ai immédiatement répliqué en indiquant que mon expression lui donnait l'occasion de ne pas répondre aux questions que les journalistes lui posaient. Le débat s'est terminé dans une tension qui est très vite retombée. Nous nous sommes retrouvés moins de quatre heures plus tard sur le plateau de BFMTV, à 14h05, où nous avons courtoisement échangé.
 

Dès 10h45, j'ai reçu de très nombreux messages de félicitations pour mon « coup du Playmobil ». En fin de matinée, j'ai commencé de mesurer l'ampleur de ma formule ironique avec la reprise progressive par de nombreux médias et réseaux sociaux à la vitesse d'une traînée de poudre.

Mais parmi tous ces mots de soutien, j'ai perçu quelques remarques moqueuses sur le physique de Marie-Christine Verdier-Jouclas qui aurait eu une coupe de cheveux semblable à celle de la sympathique petite figurine. Je tiens à couper court à ce genre de propos. J'ai critiqué la forme de la communication de la parlementaire de droite. Je combas toute autre réflexion que celle-ci.
 

Pour moi, ce morceau de com' est terminé. Enfin, c'est ce que je croyais...

 

Quelles ont été les suites de ce coup médiatique ?
 

Selon moi, cet éclat verbal était destiné à passer, comme d'autres bons mots sur un plateau de télévision. Mais la députée a décidé de sur-jouer l'indignation en communiquant sur son compte twitter et en voulant manifestement encourager des réactions de protestations contre moi.
 

« Le syndicaliste de la @cfdtcheminots, @raufrere, me traite de « playmobil » en plein plateau sur @LCI ! Quel manque de respect ! Savez-vous ce qu’est la courtoisie Monsieur ? A priori non ! Cela ne vous valorise pas ni ceux que vous représentez ! #Retraites pic.twitter.com/oBYj2R5mpg — Marie-Christine Verdier-Jouclas (@VerdierJouclas) 14 décembre 2019 ».

Je ne pouvais rester sans répondre à cette expression qui mettait non seulement ma personne mais beaucoup plus largement les adhérents et sympathisants CFDT cheminots en cause. Ma réplique a été à la hauteur de l'outrage parlementaire.
 

« Sur jouer l'indignation pour éviter de répondre est très facile ! !\ud83d\ude09
Mes excuses aux Playmobils qui, eux, ont au final plus de consistance... \ud83d\ude03
Vous avez aussi agacé O. Mazerolles le chroniqueur ! Bravo Madame. @cfdtcheminots @UTP_Fr @cfdt @LCI @SNCF https://t.co/kszx3AWaHq — Rémi AUFRERE-PRIVEL (@raufrere) 14 décembre 2019 ».

Un internaute à l'humour remarqué (@IIlumiReptilien sur twitter) s'est amusé à diffuser un morceau de la confrontation en mettant la tête d'un Playmobil à la place du visage de Marie-Christine Verdier-Jouclas...

https://www.youtube.com/watch?v=GBFQX3MN500
 

C'était le chapitre comique. À partir de la fin de l'après-midi, je suis devenu à la fois la vedette médiatique que l'on félicitait et une cible privilégiée de quelques fanatiques qui n'ont pas tardé à s'identifier eux-mêmes.
 

Ainsi, les « ordure » et autres « sac à merde », des menaces physiques et autre appellations assimilées à LREM se sont comptées par dizaines en quelques heures, la plupart souvent émises et accompagnées du mot-clef #teamMacron2022, révélant le degré d'hystérie des adorateurs de notre Président. 

Comme cela ne suffisait pas, les mêmes ont extrait des photographies de famille de mon profil Facebook, des clichés de voyage et des bouteilles de vieux vins de Bourgogne que j'affectionne, en proclamant directement et peu subtilement que je détournais l'argent des syndiqués.
 

J'ai précisé à quelques-uns de ces individus qu'ils avaient plutôt intérêt à supprimer leurs tweets et commentaires, en leur rappelant quelques articles de loi. Ils ont, pour la plupart, obtempéré. De nombreux collègues et amis m'ont encouragé à faire le recensement des insultes et menaces personnelles pour engager des poursuites devant les tribunaux. J'ai vite renoncé compte-tenu de la charge de travail chronophage pour enrichir une action en justice. Celle-ci aurait de sérieuses chances d'aboutir à des condamnations.
 

La benne à vomissures des soutiens de Marie-Christine Verdier-Jouclas, l'honorable députée LREM du Tarn, s'est tarie au bout de trois jours. Évidemment, il n'a jamais été question de présenter des excuses pour ma formule.
 

Vous indiquez avoir reçu de nombreux soutiens...
 

Il faut rappeler que Marie-Christine Verdier-Jouclas est connue des plateaux télé. Le parti LREM avait décidé de l'envoyer comme contradicteur d'intervenants d'élus LFI, de délégués CGT et SUD et qu'elle semblait capable de réciter la note de langage formaté sans sourciller (et avec culot), la parole du parti présidentiel étant sacrée.
 

Après cet épisode, j'ai appris deux informations dans la stratégie de communication très erratique du gouvernement : d'une part, les arguments des « experts en retraite » du parti LREM sont légers et, d'autre part, les parlementaires sont nombreux à refuser de venir dans les studios pour expliquer ce qui était particulièrement difficile à expliquer...

Finalement, Marie-Christine Verdier-Jouclas ressemblait fort sérieusement à Nadine Morano pour bon nombre de ses propres collègues et de spectateurs.
 

J'ai reçu beaucoup de soutiens pour cette raison également. J'estime que mon trait d'humour méritait moins d'attention. Il correspondait à la volonté de remettre une porte-parole très décalée à niveau.
 

Finalement, la seule critique qui m'a un peu courroucé (sans me surprendre) est venue de Laurent Berger, secrétaire général de la confédération CFDT. J'ai vite perçu la raison de son mécontentement. En effet, parmi les fédérations syndicales CFDT les plus importantes, certaines se sont plaintes auprès de lui de la forme soit-disante « insultante » de mon expression avec la « pirouette du Playmobil ». Ces responsables nationaux à l'éducation démocrate-chrétienne devaient considérer que l'on ne parle pas ainsi à une parlementaire. Même si cette dernière paraissait très insultante par ses manques de réponse et les mots creux pour ridiculiser le représentant syndical que j'étais. La remarque du leader national cédétiste a été suivie d'une recommandation claire de ne plus m'envoyer comme porte-parole CFDT dans les médias. Judicieusement, cette suggestion n'a pas été suivie.

Je précise qu'à l'occasion de chacune de mes interventions au nom de la CFDT cheminots pendant le mois de décembre 2019, j'ai pris le soin de systématiquement compléter mes propos par une affirmation sans équivoque rappelant la ferme nécessité d'une réforme systémique (et non paramétrique) des retraites, en parfaite conformité avec la résolution du dernier congrès confédéral CFDT.
 

À la question de savoir si le porte-parole CFDT cheminots que j'étais sortait du principe des messages confédéraux, Laurent Berger ne pouvait que répondre négativement. En revanche, sur la forme d'expression, il fallait faire « gentil garçon ». Je pensais que certains dirigeants de l'organisation allaient me qualifier de « voyou médiatique ».

 

Que retenez-vous des formes et stratégies de communications politiques et syndicales dans ce conflit politique et social des retraites en décembre 2019 ?


Premier enseignement : connaître son sujet. Plus prosaïquement, je dirais que pour « savoir où l'on va, il faut savoir d'où l'on vient ». La construction de notre système de protection sociale (notamment celui des retraites) est un processus politique et social historique qu'il faut connaître et comprendre depuis la première révolution industrielle. Il faut apprendre l'histoire sociale et politique française pour apprécier les débats et conflits sur les « pensions des travailleurs âgés ». Il s'agit d'un système « socialisé » dont les ressources sont surtout basées sur les revenus du travail avec cotisations salariales et patronales. Il faut aussi préciser que le développement de l'automatisation et de la numérisation a progressivement réduit la part des salaires dans la richesse produite en lien avec le financement du système.

Le second enseignement est un débat économique et politique essentiel constituant un choix de société, comme l'accès aux services de santé pour tous.
 

C'est pourquoi j'ai rappelé que le débat sur « l'équilibre des retraites » fait souvent l'impasse sur la recherche de financement supplémentaire devant le chômage trop important. Ce qui est en jeu, c'est le rééquilibrage indispensable entre la part du travail et celle du capital dans les ressources pour nos retraites et notre système de soins ainsi que la question de la fin de vie dans la dignité.

Avec la création de la CSG dans les années 1980, j'ai précisé que la confédération CFDT avait largement participé à ce débat avec Michel Rocard, Edmond Maire et d'autres (issus de la « 2e gauche »). C'est très important. J'ai tenu à le rappeler sur les plateaux télé et radio. Il y a un fondement politique et philosophique à mon expression.

Je comprends que, sur ces deux points, la parlementaire, avec son expérience professionnelle de directrice d'agence bancaire, manque d'ouverture d'esprit, de sérieux et d'humour.
 

Je déplore que le gouvernement et le parti présidentiel macroniens aient choisi des porte-parole qui réagissent de la même façon simpliste que ceux qui s'opposent au principe même de la réforme systémique. C'est un affrontement très stérile. Quand on s'affirme « moderne », il faut former ses communicants et s'adapter à ses contradicteurs syndicaux et patronaux. Là encore, c'est l'inconsistance et le mépris qui ont prédominé.

 

Vous tenez des propos durs sur les parlementaires et les ministres qui défendaient le projet de réforme. Ne sortez-vous pas de votre responsabilité de syndicaliste « réformiste » CFDT en formulant de telles critiques ?


Permettez-moi d'être passionné par ce que je défends. Même si je m'interroge sans cesse sur la viabilité de l'assurance qu'un régime « à points » devra prendre en compte toutes les réalités du travail vécu et pas d'une réforme systémique, que je crois absolument nécessaire. J'ai porté un mandat. J'ai des doutes qui me permettent de rechercher toutes les solutions dans le seul et unique objectif de construire une retraite digne pour tous.

 

Pour cela, j'écoute des arguments nouveaux et des opinions différentes de la mienne. Sans surprise, je constate que Marie-Christine Verdier-Jouclas déclarait à peine deux mois après l'épisode du Playmobil qu'elle avait « appris à ne plus écouter l'opposition ». Elle faisait référence à un autre scandale qui montait avec la démission d'Agnès Buzyn. Ministre de la Santé. Elle annonçait sa démission pour postuler comme maire de Paris. Tout cela alors que des alertes paraissaient sur la crise sanitaire en Chine et se rapprochait de notre pays, comme Agnès Buzyn l'a ensuite précisé en juin 2020.

 

La communication politique en temps de crise est un art difficile avec ses outils et ses méthodes. Il y a aussi une part de théâtralité (qui inclut l'expression syndicale). Constatons que la communication syndicale se fait souvent en réaction aux propositions gouvernementales, même si certaines organisations veulent s'inscrire dans une autre méthode que celle de la confrontation basique et brute.

 

Le porte-parole syndicaliste ne doit pas sombrer dans la caricature. Pour autant, il est judicieux qu'il parle fort, avec la passion de ce qu'il croit juste. À défaut de charisme, les citoyens consommateurs de médias que nous sommes tous peuvent ne plus écouter un syndicalisme qui ne veut pas être « partenaire » mais le co-constructeur d'un dialogue social réel donc durable.

À défaut de reconnaissance par le Président de la République de l'utilité des « corps intermédiaires » (comme les syndicats avec leur pluralité) qui participent au débat démocratique républicain, l'expression politique de l'actuelle majorité risque de se résumer à l'insoutenable vanité de détenir (à lui seul) la vérité des solutions.

 

Quelle est votre analyse succincte de la communication syndicale à la SNCF ?
 

Sur la forme, concernant la communication « externe » à la destination des salariés, presque toutes les organisations syndicales disposent d'un organe de presse généralement trimestriel en mode de revue vitrine diffusée aux adhérents et dont le tirage en nombre est supérieur pour pouvoir le distribuer aux sympathisants. C'est Le Mag (UNSA ferroviaire), le Cheminot de France (CFDT), Cheminots (CGT), le Rail syndicaliste (FO) avec une exception pour SUD Rail qui préfère nettement ses bulletins d'infos « liaisons » et autres publications strictement internes telles que la Lettre économique.

Côté CGT, il y a une pluralité de publications très ciblées assez « léchées » dans leur fabrication, comme Le cactus (administrateurs CGT des conseils d'administration), La vie de sections, La vraie info qui prend le contrepied de L'info de la direction du groupe SNCF, Cadres libres et Cadres en action (dernières parutions ponctuelles 2018 et 2015), ainsi que Rouge 2 rage (dernier sortie 2018), cette dernière marquant la fédération CGT cheminots de l'empreinte idéologique communiste. En grande partie, ces publications n'ont pas de parution régulière. Ce sont des outils pratiques de la stratégie de communication « cégétiste », selon les périodes d'interventions du législatif dans le domaine ferroviaire et des campagnes électorales professionnelles à la SNCF.

Les syndicats cheminots conçoivent régulièrement des éléments de liaisons spécifiques aux lignes de métiers (bulletins à la parution plus ou moins régulière) avec des positions et informations diffusées par voie de tracts plus traditionnels. L'octroi par la direction de la SNCF d'une newsletter par internet (système DIVA) permet à chaque organisation syndicale de diffuser des informations régulières à l'ensemble des salariés du groupe. Chaque cheminot dispose du droit d'explicitement refuser de continuer de recevoir ces newsletters selon ses choix. Cela respecte les règles de la RGPD.
 

Sur le fond des sujets et le mode d'écriture, il y a peu de surprise. Côté CGT cheminots, le ton est empreint de l'idéologie marquée très à gauche, avec des éléments d'explication en mode pédagogie (très dirigée). Les informations et analyses économiques sont assez consistantes et marquent la volonté de cette organisation d'être sérieuse dans les explications de son orientation politique claire. Elle est largement argumentée par les nombreuses études et rapports votés et réalisés par des cabinets proches du syndicat pour le compte de certaines IRP (CCGPF, CSE etc.).
 

L'UNSA ferroviaire dispose aussi d'une expression assez large avec le souci de l'argumentation, tout en usant d'une forme simplifiée d'expression dans ces tracts facilitant une lecture rapide avec titres plutôt courts et textes clairs par ses tailles limitées. Ce format est plutôt efficace au vu du temps consacré à la lecture de la propagande syndicale par le salarié lambda.
 

Depuis 2016-2017, la CFDT cheminots a remarquablement amélioré la qualité du maquettage de ses supports de communication écrits avec une ressource technique interne d'un haut niveau professionnel. Mais, simultanément, les écrits (notamment) de sa revue trimestrielle (à la parution moins régulière ces dernières années) sont souvent affublés de titres longs (comme dans les tracts de l'organisation). Certains articles sont d'une longueur imposante et/ou un nombre conséquents de pages (3 voire 4) en mode « dossier ». Cela ne favorise pas une lecture intégrale. Les textes en mode « interview » (ou questions-réponses) sont beaucoup plus lisibles et lus.

Le fond est très explicatif voire pédagogique, soulignant l'orientation du syndicat. Le revers est un style très intellectualisé qui laisse de nombreux lecteurs sur le bord de la première page. Conséquence directe : la distribution militante des exemplaires au-delà des adhérents est parfois délaissée par les sections locales. En effet, les réponses des militants diffuseurs sont difficiles à produire devant la complexité des textes publiés.
 

Cette écriture assez subtile est le reflet d'une orientation nationale politique et assez unidirectionnelle favorisant les sujets de négociation de la branche ferroviaire et de défense plutôt ciblée vers les salariés contractuels du groupe SNCF. Depuis le 1er janvier 2020, ces derniers forment l'unique type de recrutement (suite à la dernière loi de réforme ferroviaire de la présidence Macron). L'effet loupe sur ces deux sujets est une prise de risque en termes de communication et de syndicalisation puisque près de 9 cheminots sur 10 relèvent encore des dispositions du statut. Le basculement vers une majorité de salariés contractuels n'est envisagé que d'ici 10 à 12 ans (soit bien au-delà de 2026, second scrutin professionnel CSE après celui de 2022).
 

Comme pour les autres syndicats, la communication de la CFDT est complétée par des tracts et informations sur les sujets « transverses » (temps de travail, salaires, dialogue social, logement, tickets-restaurant, accords de groupe etc.) et spécifiques de métiers, avec une dynamique particulière liée à l'histoire récente de l'organisation sur les conducteurs de trains (la FGAAC ayant rejoint la CFDT en 2008 permettant au syndicat de maintenir sa représentativité aux élections de mars 2009).

Pour toutes les organisations, l'évolution de l'usage des outils de communication par le réseau internet est notable et suit l'usage général. Cela a commencé il y a plus de vingt ans par la construction de sites internet plus ou moins dynamiques aujourd'hui. Ils paraissent maintenant comme des espaces « bibliothèque » où n'importe quel usager du net peut télécharger tracts et publications du syndicat. Peu d'organisations syndicales ont créé des espaces sécurisés accessibles aux seuls adhérents et responsables. Sur ce point, la différence se fait surtout au niveau des confédérations, la CFDT étant la plus dynamique en matière de services à l'adhérent accessibles par le net, services particulièrement appréciés notamment l'usage de la CNAS (fond confédéral de grève sous conditions précises).

Les syndicats cheminots sont très actifs sur les réseaux sociaux virtuels, comme Twitter et Facebook (un peu moins présents sur Instagram). Le réseau Linkedin n'est que très peu utilisé par les syndicats mais les responsables syndicaux sont présents sur ce réseau professionnel. La parole syndicale est indifféremment diffusée par des comptes personnels de militants syndicalistes et par des fils Twitter et profils Facebook identifiés comme tels par le syndicat en mode officiel.
 

La multiplication des « groupes Whatsapp » semble dynamique. Mais cette forme de communication large et immédiate montre des limites et des dangers. D'abord, il est difficile d'édicter des règles strictes pour éviter les coups de gueules individuels ou collectifs à l'encontre d'autres membres du groupe. L'autodiscipline est quasi impossible. Ensuite, la communication instantanée (donc sans réflexion préalable) provoque l'inflation d'émotions et de réactions passionnelles individuelles qui ne peuvent former une cohésion d'équipe. Bien au contraire, ces expressions plurielles provoquent l'éclosion de revendications très individualistes. Ces dernières favorisent certaines colères et des opinions qui remettent le respect entre chaque salarié, l'efficacité collective et la neutralité par rapport aux expressions religieuses et politiques en cause. L'exemple de certains sites cheminots CFDT et SUD rail en Île-de-France en sont des exemples.

D'où la réflexion constructive chez certains leaders syndicaux de limiter l'usage des groupes Whatsapp aux informations relatives au seul fonctionnement organisationnel (calendrier, compositions délégations etc.) en évitant les débats de fond revendicatif. Sur les fils Whatsapp qui limitent structurellement les longues argumentations, les échanges de cette nature paraissent vite contreproductifs voire dangereux pour la cohésion de l'équipe militante.
 

Enfin, comme ce qui m'est arrivé dans l'affaire du Playmobil, tout syndicaliste qui s'exprime dans les médias grand public, est soumis aux défis et dangers de répliques sympathiques et d'invectives voire de menaces (virtuelles et physiques) et autres propos et actes diffamatoires visant à briser l'équilibre psychologique du porte-parole. La manipulation de photographies personnelles et familiales trouvées sur les réseaux sociaux est aussi un acte revanchard courant.


D'où la nécessité d'être formé à ces risques réels et aux conséquences concrètes (ce qui est rarement le cas) et d'être expérimenté (et soutenu à tous les niveaux) dans la communication publique du syndicat. Au fil des années, la communication externe est devenue un vrai axe stratégique (plus ou moins pensé et organisé) dans les syndicats cheminots et dans tous les autres secteurs économiques.

 

Liens médias

  • https://www.ozap.com/actu/-c-est-moi-que-vous-traitez-de-playmobil-gros-clash-entre-un-syndicaliste-et-une-deputee-lrem-sur-lci/586996
  • https://www.dailymotion.com/video/x7p5oze
  • https://www.youtube.com/watch?v=UsGUFjJWhrI
  • https://www.rfi.fr/fr/video/20200217-marie-christine-verdier-jouclas-j-ai-appris-%C3%A0-plus-%C3%A9couter-opposition
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