Organisations
Alerte sur la situation de l’industrie pharmaceutique
Depuis un an, treize laboratoires pharmaceutiques ont été touchés par des plans sociaux ou des restructurations : Boehringer, Biogen, Oncodesign, Amgen, Gilead, Viatris, Haleon, Guerbet, Janssen, Astellas, Teva, Lundbeck et MSD. Treize laboratoires en un an. Derrière cette liste, il y a des salariés. Des familles. Des métiers. Des compétences. Des territoires. Et surtout, il y a une filière stratégique pour notre pays.
L’industrie pharmaceutique n’est pas une petite branche marginale. C’est une branche majeure, qui représente environ 141 000 salariés dans les entreprises appliquant la convention collective nationale de l’industrie pharmaceutique. Le périmètre des entreprises adhérentes au Leem représente, lui, plus de 109 000 salariés, et le périmètre strictement industriel de fabrication pharmaceutique environ 86 500 salariés.
Ce sont des salariés qualifiés, souvent très investis, présents sur toute la chaîne de valeur : recherche, développement clinique, production, qualité, affaires réglementaires, pharmacovigilance, information médicale, promotion, distribution, fonctions support. Ce sont aussi des salariés qui participent directement à la souveraineté sanitaire du pays. La crise Covid aurait dû nous servir de leçon. Nous avons tous découvert, parfois brutalement, ce que signifie dépendre d’autres pays pour produire, approvisionner ou accéder à certains médicaments. Nous avons tous entendu les discours sur la relocalisation, sur la souveraineté, sur la nécessité de renforcer notre capacité industrielle. Mais aujourd’hui, ce que nous constatons sur le terrain, c’est une contradiction majeure.
Une contradiction majeure
D’un côté, l’État affirme vouloir préserver une filière stratégique. De l’autre, les décisions prises année après année dans les lois de financement de la Sécurité sociale ajoutent de nouvelles contraintes économiques, de nouvelles contributions, de nouvelles taxes, et une pression continue sur les prix des médicaments. La LFSS 2026 a encore modifié de façon importante les contributions pharmaceutiques. Elle a notamment introduit de nouvelles règles autour de la clause de sauvegarde et une taxe liée au maintien jugé injustifié de l’exclusivité commerciale de certaines spécialités pharmaceutiques. (KPMG).
Nous ne sommes pas là pour défendre sans nuance les laboratoires pharmaceutiques. Nous savons parfaitement que ce sont souvent des groupes puissants, internationaux, rentables, parfois très rentables. Nous savons aussi que certains choix stratégiques répondent davantage aux attentes des actionnaires qu’aux besoins sociaux ou industriels. Mais nous devons regarder la réalité en face : quand la pression économique augmente, quand les prix sont tirés vers le bas, quand les taxes s’accumulent, quand les sièges mondiaux arbitrent entre plusieurs pays, ce ne sont pas les dividendes qui baissent en premier. Ce sont souvent les emplois. Et c’est exactement ce que nous constatons aujourd’hui. Les plans sociaux se multiplient. Les réorganisations s’enchaînent. Les fonctions support sont mutualisées. Les réseaux de visite médicale sont réduits. Des sites sont fragilisés. Des activités partent ailleurs. Et trop souvent, les salariés apprennent que leur poste est supprimé au nom de la compétitivité, de la simplification, de la digitalisation ou de la transformation du modèle.
Des PSE moins protecteurs
Pendant longtemps, les PSE dans l’industrie pharmaceutique ont moins fait de bruit que dans d’autres secteurs. Pourquoi ? Parce que les mesures d’accompagnement étaient souvent plus protectrices. Parce qu’il y avait des préretraites, des congés de reclassement longs, des indemnités importantes. Parce que les salariés partaient parfois dans des conditions moins brutales que dans d’autres industries. Mais cette époque est en train de changer. Les mesures d’accompagnement se réduisent. Les salariés concernés ne sont plus uniquement des salariés proches de la retraite. On voit désormais des salariés plus jeunes touchés, mais aussi beaucoup de seniors de plus de 50 ans, qui se retrouvent sur un marché de l’emploi difficile, parfois après vingt ou trente ans passés dans la même entreprise. Et là encore, les chiffres doivent nous alerter.
Dans les entreprises du médicament, les salariés de 50 ans et plus représentent plus de 38 000 personnes, soit près de 38,5 % des effectifs. Leur nombre a fortement augmenté en dix ans, passant d’environ 25 300 seniors en 2014 à plus de 38 000 en 2024. Quand un salarié de 52, 55 ou 58 ans perd son emploi dans l’industrie pharmaceutique, il ne retrouve pas facilement un poste équivalent. Même avec de l’expérience. Même avec des compétences. Même avec un haut niveau d’expertise. Nous devons donc poser une question simple : que deviennent ces salariés après les plans sociaux ? Quelle responsabilité sociale demandons-nous aux entreprises ? Quelle responsabilité politique demandons-nous à l’État ?
À cette pression sur l’emploi s’ajoute une autre transformation majeure : l’intelligence artificielle. L’IA va profondément transformer nos métiers : recherche clinique, data management, pharmacovigilance, affaires réglementaires, marketing, information médicale, fonctions support, production. Elle peut apporter des gains de temps, des avancées scientifiques, de nouvelles capacités d’analyse. Mais elle peut aussi devenir un outil de suppression d’emplois, d’intensification du travail et de déqualification si elle est déployée sans dialogue social réel. L’UNSA ne doit pas être technophobe. Mais l’UNSA doit être lucide. L’IA ne doit pas être un prétexte pour supprimer des postes sans anticiper les reconversions, sans former les salariés, sans négocier les impacts sur l’organisation du travail, la charge mentale, les responsabilités et les conditions de travail.
Au delà de l'emploi des salariés, les patients
Aujourd’hui, l’alerte que nous lançons dépasse la seule question de l’emploi. Parce que derrière la casse sociale, il y a un autre risque majeur : l’accès des patients français aux médicaments. La France reste un pays d’excellence scientifique. Elle dispose d’un écosystème de recherche solide, d’institutions reconnues, d’essais cliniques, de compétences industrielles et médicales de très haut niveau. Mais son attractivité se fragilise.
Le baromètre 360° de l’attractivité de la France pour l’industrie pharmaceutique souligne que plusieurs critères critiques se détériorent, notamment autour de l’accès aux médicaments, des prix et de l’attractivité économique. Le prix du médicament en France reste inférieur à la moyenne européenne : selon ce baromètre, les médicaments sans concurrence générique sont en moyenne 11 % moins chers que la moyenne européenne, et les médicaments matures avec concurrence générique 16 % moins chers. Là encore, il ne s’agit pas de dire qu’il faut accepter n’importe quel prix. L’accès aux traitements doit rester soutenable pour notre système de Sécurité sociale. Mais un pays qui rémunère moins l’innovation, qui multiplie les contraintes, qui fiscalise lourdement le secteur, prend aussi le risque que certains laboratoires fassent d’autres choix. Et ces choix commencent déjà à se voir : retards de lancement, renoncements à commercialiser certains médicaments, priorisation d’autres marchés jugés plus attractifs. Le risque est particulièrement important pour les maladies chroniques lourdes, les maladies rares, l’oncologie, l’immunologie, les traitements innovants et les thérapies ciblées. Ce sujet devient encore plus préoccupant avec la politique menée par Donald Trump aux États-Unis. L’administration américaine cherche à réduire le prix des médicaments payés aux États-Unis en s’alignant davantage sur les prix pratiqués dans d’autres pays développés, notamment en Europe. Mais cette stratégie s’accompagne d’une pression pour que les autres pays paient davantage. (Reuters) Autrement dit, si les États-Unis veulent payer moins, les laboratoires chercheront à préserver leurs marges ailleurs. Et l’Europe, donc la France, pourrait être directement exposée à une pression accrue sur les prix, à des arbitrages de lancement, voire à des difficultés d’accès renforcées pour certains traitements. Plusieurs analyses ont déjà alerté sur le risque que la politique américaine conduise à une hausse des prix en Europe ou à une perte d’accès à certains nouveaux traitements. (Le Monde.fr).
Nous devons donc sortir d’une vision simpliste. Non, l’industrie pharmaceutique ne peut pas être considérée uniquement comme une variable d’ajustement budgétaire. Non, les salariés de cette branche ne peuvent pas être les victimes silencieuses des arbitrages entre État, laboratoires et actionnaires. Non, la politique du médicament ne peut pas être pensée uniquement comme une ligne d’économie dans la LFSS. Le médicament, ce n’est pas seulement une dépense. C’est un outil de soin. C’est un enjeu de santé publique. C’est un enjeu industriel. C’est un enjeu de souveraineté. C’est un enjeu d’emploi. C’est un enjeu d’égalité d’accès aux soins. C’est pourquoi l’UNSA Chimie Pharmacie demande que notre organisation alerte clairement le gouvernement. Nous devons porter un message équilibré mais ferme. Oui, les laboratoires pharmaceutiques doivent assumer leurs responsabilités sociales. Ils ne peuvent pas continuer à augmenter les dividendes, annoncer des résultats solides et supprimer des emplois dans le même temps sans être interpellés. Oui, l’État doit garantir la soutenabilité de l’Assurance maladie. Mais il doit aussi mesurer les conséquences de ses décisions sur l’emploi, sur l’investissement, sur la production, sur la recherche et sur l’accès aux traitements.
Oui, l’innovation doit être régulée. Mais elle ne doit pas être découragée au point que les patients français accèdent plus tard, ou plus difficilement, à certains médicaments. Oui, la transformation numérique et l’intelligence artificielle doivent être accompagnées. Mais elles doivent être négociées, encadrées et mises au service du progrès social, pas uniquement de la réduction des coûts. L’UNSA doit demander une véritable stratégie nationale pour l’industrie pharmaceutique, construite avec les partenaires sociaux. Cette stratégie doit intégrer plusieurs priorités : préserver l’emploi, anticiper les mutations liées à l’IA, sécuriser les parcours des seniors, renforcer la production en France et en Europe, garantir l’accès aux médicaments, et conditionner les aides publiques ou les avantages fiscaux à des engagements concrets en matière d’emploi, d’investissement et de dialogue social. Nous ne pouvons pas continuer à découvrir les plans sociaux entreprise par entreprise, laboratoire par laboratoire, sans vision globale. Nous ne pouvons pas accepter que les salariés soient les seuls à payer les arbitrages économiques. Nous ne pouvons pas attendre que l’accès aux médicaments se dégrade davantage pour réagir. Ce que nous demandons aujourd’hui, ce n’est pas un traitement de faveur pour une industrie riche. Ce que nous demandons, c’est une prise de conscience. L’industrie pharmaceutique est une filière stratégique. Ses salariés sont des acteurs essentiels de la santé publique. Les décisions prises dans la LFSS, les arbitrages sur les prix, la fiscalité, les restructurations, les politiques internationales, tout cela a des conséquences concrètes. Des conséquences sur les emplois. Des conséquences sur les territoires. Des conséquences sur les patients. Des conséquences sur notre souveraineté sanitaire.
Au nom de l’UNSA Chimie Pharmacie, nous demandons donc que cette alerte soit portée au plus haut niveau de notre organisation. Nous devons interpeller le gouvernement. Nous devons exiger une vision industrielle et sociale de long terme. Nous devons défendre les salariés de la branche, mais aussi rappeler que défendre ces salariés, c’est défendre une partie essentielle de notre système de santé. Parce qu’au bout de la chaîne, il y a toujours un patient. Et quand un pays affaiblit son industrie du médicament, ce ne sont pas seulement des emplois qui disparaissent. Ce sont aussi des traitements qui arrivent plus tard. Des innovations qui se développent ailleurs. Des compétences qui se perdent. Des patients qui attendent. Et une souveraineté sanitaire qui recule.