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05 / 09 / 2022 | 110 vues
Rémi Aufrere-Privel / Membre
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Mieux comprendre l'actualité économique et sociale des Etats-Unis

Un périple dans plusieurs états américains (Californie, Wyoming, Dakota du Sud, Montana et Colorado) entre côte Pacifique et Midwest permet de mieux comprendre l'actualité économique et sociale des Etats-Unis ...


Vous avez parcouru plusieurs états américains en cette seconde quinzaine de juillet. Au total depuis près de 35 ans, vous avez visité 27 états. Que retenez-vous de ce vagabondage ?
 

Tout d’abord, la situation économique particulièrement défavorable aux voyageurs européens. Avec un taux de change Euro/USD quasiment identique, cela faisait très longtemps que la monnaie étasunienne n’avait pas atteint ce niveau. Mais tous les observateurs s’accordent à dire que ce n’est pas l’Euro qui est faible mais le dollar US qui est fort. Une nouvelle fois, cela est la preuve qu’il n’y a pas d’économie forte sans force militaire. La confiance dans la valeur-refuge dollar témoigne aussi de cela. Il ne s’agit pas d’être idolâtre par rapport aux USA mais de faire ce constat. Comment aurait agi l’UE devant l’agression russe en Ukraine et dans quel délai et armements sans le soutien rapide et très important des Etats-Unis ? C’est la réponse aux récentes demandes d’adhésions à l’OTAN - que l’on croyait obsolète - avec la chute de l’Union Soviétique et du Pacte de Varsovie. La situation est plus complexe et il ne faut être ni aveugle, ni naïf, ni réactionnaire. Les USA interviennent parce qu’il s’agit de leurs intérêts. Mais c’est un grand pays démocratique passionnant, attractif, et repoussant à la fois.  La tension sur la monnaie est forte et sur les prix également. Elle est le juste reflet de l’actualité nationale et internationale.


Concernant la vie des américains (inflation, prix, consommation courante, salaires, coûts de la vie), quelles sont vos observations ?


Pour le voyageur, la première difficulté est de trouver un véhicule de location disponible et à prix correct. Avec la crise sanitaire mondiale, et en particulier aux Etats-Unis, les grandes sociétés de location ont vendus très vite une partie importante de leur parc. Résultat direct : manque de véhicules et prix en augmentation jusqu’à trois fois le prix de 2019 !


J’ai aussi remarqué une augmentation de produits courants. Mais que ce soit en Californie, au Wyoming, dans le Dakota du Sud, le Colorado ou Montana, il est à noter que les annonces d’offres d’emploi sont très nombreuses partout. Les panneaux « now hiring » (embauche de salariés) fleurissent dans toutes les villes même les petites bourgades perdues que j’ai parcourues.


Et ce qui est très bien – c’est aussi le syndicaliste qui parle – les offres salariales minimales sont rarement en dessous de 15-16 US dollars de l’heure (et surtout entre 17 et 22). Cette augmentation témoigne de la tension importante sur le marché du travail, surtout dans les services hôteliers, de restauration mais aussi touristiques et de réparation et du BTP. N’oublions pas que la bataille politique pour un salaire horaire minimal décent (aujourd’hui de 7,25 USD) est difficile pour Joe Biden (qui veut le porter à 15 USD d’ici 2025).


Pour comprendre cette faiblesse, il faut savoir qu’en Californie, le cout d’un logement de 40 M2 peut facilement atteindre 1800 à 2500 USD (pour des salaires de 4500/5000 USD).


Le prix des carburants est aussi particulièrement fluctuant selon les taxes des états. Ainsi dans la région de L.A., le gallon était d’environ 6,20 USD quand dans le Dakota du Sud et le Wyoming il pouvait descendre à 4,6 USD. L’usage de l’automobile étant une nécessité avant même une culture, le prix des carburants est un indice essentiel. L’augmentation de la production de pétrole aux USA permet d’obtenir ces prix à la pompe nettement inférieurs aux prix européens.


Les Etats-Unis sont un pays fédéré très vaste marquant de fortes disparités culturelles et politiques. Pour autant, il ne faut pas verser dans la caricature habituelle qui déclame souvent que les deux côtes sont « évoluées » (côte Est et côte Ouest) le « centre » constituant le « Midwest » et pour beaucoup des « côtiers » le « middle of no-where ».


Vous m’avez indiqué des contrastes et contradictions stupéfiantes entre les états que vous avez visités…
 

Savez-vous que le 10 décembre 1869, l’état du Wyoming a été le premier au Monde a accordé le droit de vote aux femmes ?


Mais prochainement, suite à la fin de l’arrêt Roe/Wade autorisant l’avortement au niveau fédéral, il devrait être prochainement interdit dans cet état. Quand à Liz Cheney (Parti Républicain), fille de l’ancien Vice-Président, qui avait contesté l’ancien président Donald Trump (pour le scandale de l’invasion du Capitole), elle vient d’être battue largement par une candidate soutenue par ce dernier (par 66% des voix contre 33%). Pourtant des électeurs démocrates se sont mobilisés en se déclarant « républicains » pour voter et faire voter Liz Cheney, connue pour ses opinions assez conservatrices mais foncièrement anti-Trump.
 

La situation politique parait extrêmement tendue avec une division dangereuse de la société américaine…

 

Certains experts estiment que les Etats-Unis sont dans une période identique à celle qui a précédé la guerre civile. Il faut se rappeler que Donald Trump à tout dit et tout fait ou presque pour exacerber les passions et les haines. J’ai eu l’occasion de regarder plusieurs débats sur quelques chaines TV d’infos et une des questions qui revenait souvent était « est-ce-que le trumpisme va survivre à la fin (éventuelle) de Donald Trump ? ». Force est de constater que le « trumpisme » peut aujourd’hui se passer de l’homme politique Donald Trump (s’il est écarté d’une candidature à la prochaine élection présidentielle américaine de 2024). Et c’est bien de ce danger qu’il faut se prémunir.


Aujourd’hui, il n’est pas rare que des citoyens américains déménagent parce qu’ils considèrent insupportable de vivre dans une zone d’habitation à majorité républicaine ou démocrate selon leur inclinaison. C’est une forme de parcellisation stupéfiante et dangereuse de la société américaine. La disparité de la mixité n’est plus seulement une résultante de la couleur de peau mais devient celle de la politique.


Dans le Midwest que j’ai parcouru (Wyoming, South Dakota, Montana et Colorado), il existe tout de même des différences notables, plus particulièrement avec le Colorado qui est un « swing-state » (un état capable d’être selon les périodes à majorité démocrate ou républicaine).


Depuis 2013, la majorité de la chambre des représentants est démocrate et le Senat local l’est depuis 2019. C’est un ilot de progressisme à côté du Wyoming, du Dakota du Sud où les scores des Républicains et en particulier des partisans de Trump dépassent souvent les 85% ! Cette différence politique est visible dans de nombreux commerces et véhicules. Autant, les tee-shirts et adhésifs en faveur de D.Trump sont presque partout dans plusieurs de ces états, autant ils disparaissent dès les frontières avec le Colorado franchies.


Le voyageur européen sera toujours surpris de la défense la plus vigoureuse du port d’armes dans ces états. Le « far-West » c’est ici !

Si vous prenez une loupe, dans quelques comtés comme Jackson Hole (Wyoming), une majorité de démocrates vit … encore sans doute par son ouverture à un tourisme plutôt haut-de-gamme et son niveau de vie assez élevé.


Enfin, ces états sont évidemment sous l’influence de leurs activités économiques principales basées sur l’élevage mais aussi et surtout l’exploitation pétrolière et des ressources minières. Il est donc extrêmement difficile de défendre la réduction de l’emploi des énergies fossiles quand il s’agit de votre salaire. C’est une des raisons logiques et imparables du vote conservateur trumpiste.


Toutefois, vous avez visité plusieurs parcs nationaux dans les rocheuses…
 

A l’origine que ce soit le Grand Téton National Park, Yellowstone et Rocky Mountain, ils furent constitués d’abord par des décisions politiques et de grands achats de terres opérés par certains milliardaires américains (notamment J.D. Rockfeller Junior), opérations d’abord très contestés par les populations locales.


Le National Park Service est un vrai succès fédéral américain. Les espaces sont aménagés et les parcs sont très bien entretenus et propres. L’obligation est rappelée de temps à autre par des panneaux sur les routes informant de verbalisation allant jusqu’à 1000 USD. Il est très rare de constaté des incivilités en matière de propreté et cela est très réconfortant. Les gardes du NPS sont toujours très serviables et conseillent les randonneurs et visiteurs. Ce grand service a évidemment un « cout » pour le voyageur avec un forfait annuel de 85 USD couvrant tous les parcs américains. Vu leur nombre sur tout le territoire continental, ce prix est à relativiser. J’ai eu la chance de rencontrer une faune et une flore très diversifiée et bien … vivante.

 

Mais tout cela en … voiture, vous le cheminot ?


Les Etats-Unis se sont construits notamment par leur expansion à l’ouest par le développement des chemins de fer. C’est en 1863 que le Président Lincoln décide la construction de la ligne transcontinentale reliant les deux côtes. C’est un travail titanesque et la visite du musée ferroviaire de Cheyenne illustre bien cette épopée qui n’a rien à envier à l’Europe. Et devant l’inconfort des diligences et des longs trajets à chevaux, le train gagne vite ses galons de meilleurs moyens de transports presque sécurisé et rapide pour les voyageurs en cette fin de XIXème siècle et début du XXème. En 1917, il y a 400 000 km de voies ferrées.


Mais l’invention de l’automobile et notamment du moteur à explosion est une révolution aussi nord-américaine qui sera amplifiée par la découverte du pétrole dans cet immense pays. Aujourd’hui un petit puit de pétrole tel que l’on en voit souvent dans les plaines du Wyoming peut rapporter pour le propriétaire du terrain en royalties entre quelques milliers de dollars annuels à quelques dizaines de milliers. Dès lors, tenir des propos visant à réduire les émissions de CO2 produites par les énergies fossiles est une tâche presqu’insurmontable. Il faut développer des exemples et être très persuasif pour expliquer et construire une « économie verte » avec des conséquences quasi-immédiates sur l’activité économique et notamment l’emploi. Un ouvrier dans le secteur pétrolier peut gagner selon les secteurs entre 70 000 et 90 000 USD annuels alors que l’employé d’un Wal-Mart (groupe de supermarchés, 1er employeur privé aux Etats-Unis) est à moins de 23 000 USD (chiffre 2019). Cette rémunération minimale oblige une partie importante de ces salariés à bénéficier des aides sociales.


Comme en Europe, les salaires des conducteurs routiers ont connus une augmentation notable due à la pénurie de nouveaux salariés dans ce métier pénible.


Le développement rapide de l’industrie automobile et l’individualisme fort développé des américains a progressivement réduit l’usage des trains pour le transport des passagers. Le trafic a connu une très forte érosion à compter des années 1950 jusque dans les années 90 et 2000. La congestion automobile produisant des ralentissements importants, l’augmentation des couts du carburant (tout en restant modéré par rapport à l’Europe) et l’irruption dans certains états de la question environnementale (comme en Californie) ont favorisés des projets et relances encore modestes sur le transports de passagers (notamment quelques projets de lignes à grande vitesse comme Dallas-Houston dont l’ouverture est prévue en 2026).


Notons que depuis sa création en 1971, AMTRAK dont l’actionnaire majoritaire est l’état fédéral, n’a jamais été bénéficiaire malgré une hausse quasi-ininterrompue de son trafic voyageur.


Du côté du trafic fret, il y a un nouveau développement et certains investisseurs éclairés à l’exemple de Warren Buffet (fond Berkshire Hathaway) n’hésitent plus à faire le pari du ferroviaire pour le transport de marchandises et plus particulièrement de matières premières.


Ce qui est surprenant pour un français visiteur aux USA, c’est la longueur des trains de fret qui se mesure aussi au temps d’attente au passage à niveaux. Si la limite est fixée à environ 3600 mètres, il est souvent constaté des trains d’1,5 kilomètres voire 2,5 km alors qu’en France un maximum de 850 mètres est de mise (malgré des expérimentations sur1, 5 km).


Le développement du fret est aussi une des causes de la faiblesse de la croissance et/ou des projets concernant le transport de voyageurs.


Du « rêve américain » au patriotisme, quelle unité du peuple américain aujourd’hui ?
 

Cette question est très difficile à répondre. Depuis toujours, lorsque vous parcourez les Etats-Unis, le patriotisme se revendique et s’affiche avec des millions de drapeaux et d’hommage aux combattants (les différents corps d’armées américaines (Army, Navy, Air Force, Marine Corps, Coast Guards, Space Force) et les soldats en activité et en retraite qui sont souvent prioritaires dans l’embarquement des avions et les transports publics. Il existe un profond respect des forces armées qui rassemblent toutes les origines ethniques. Même si la misère pousse aussi une surreprésentation des recrues afro-américains et latinos dans les forces armées (au-delà d’un engagement patriotique). Cela est différent pour les forces de police au recrutement plutôt local. Le devoir de mémoire et les commémorations semblent plus développés qu’en Europe où cet affichage pourrait paraitre presque comme du …militarisme.


Pour la majorité des américains, il ne faut pas le voir ainsi. La fierté d’être américain, c’est aussi celle d’honorer la mémoire de ceux qui ont sacrifiés leurs vies pour la bannière étoilée et les principes de la démocratie et de la liberté. En cela, ne voyons pas de la naïveté ni de la violence mais un attachement certes parfois démonstratif mais la plupart du temps sincère. Ce patriotisme de la mémoire combattante demeure probablement l’axe majeur de l’unité actuelle du « peuple américain » dans toutes ses composantes ethniques, sociologiques et politiques.


Il n’y a pas de hasard à l’expression forte de J.F.Kennedy le 21 janvier 1961 lors de la cérémonie d’investiture présidentielle « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. ». C’est cela qui fait aussi le sens du « rêve américain ». Comme l’espoir renouvelé par le flamboyant discours de Martin Luther King pour les afro-américains le 28 août 1963.


Mais aujourd’hui, ce « rêve » n’apparait plus comme celui d’un « collectif national » qui agrège. Le fractionnement opéré par le mandat présidentiel de Donald Trump semble renvoyer cette grande nation démocratique (seconde démocratie au Monde après la confédération indienne) vers une situation se rapprochant de la période pré-guerre civile américaine. Et toutes les nations démocratiques de notre planète peuvent redoutées une dégradation du climat politique aux USA, quels que soient nos préjugés, les caricatures, les bêtises, les outrances, les violences et les intérêts étasuniens….

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