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04 / 05 / 2022 | 98 vues
Nicolas Faintrenie / Membre
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Instituts de sondage : chronique de la paupérisation d'un métier

Il y a 50 ans, les sondages existaient déjà, réalisés par des équipes de salariés qui collectaient la matière à l’occasion d’entretiens réalisés en face-à-face. Ces équipes échangeaient en amont sur le sujet de l’étude, ses enjeux et les moyens à mettre en œuvre pour la réaliser.
 

De profondes transformations


Au début des années 2000, le téléphone se développe pour l’administration des enquêtes de terrain. Avec les années 2010, l’informatique a accéléré l’évolution de la manière dont les études sont réalisées. Le travail de terrain est devenu minoritaire et nombre de sondages sont réalisés avec un panel constitué en amont, par des citoyens s’étant déclarés disponibles avant toute étude pour être sollicités par voie informatique. À rebours de l’idée d’explosion du secteur des sondages, la réalité est une évaporation de l’activité. Elle s’accompagne d’un isolement des travailleurs, à la fois au regard de salariés effectuant une même activité, mais même au regard de leur entreprise


Profonde mutation de l’organisation du travail


Si les grands noms des instituts de sondage demeurent très présents, une profonde révolution de l’organisation du travail a eu cours dans les vingt dernières années. Parmi les grands instituts, l’IFOP demeure avec Ipsos les dernières à avoir conservé une part sensible d’enquêteurs. 


Les élections du CSE n’existent pas
 

Dans ces petites entités où l’on recense la majorité des chargés d’enquête, les élections du Comité social et économique (CSE) n’existent pas, car ces entités n’atteignent pas le seuil de 11 salariés pour l’organisation de ces élections. Une entreprise comme l’IFOP – qui a conservé pour partie un mode « traditionnel » – permet de prendre la mesure de la mutation de l’organisation du travail. L’entreprise comptait aux dernières élections du CSE 196 inscrits sur les listes électorales. Sur cet effectif, environ 140 salariés bénéficiaient d’un CDI temps plein et travaillaient dans les locaux de l’entreprise. Une partie des effectifs était en CDD. Enfin, une quarantaine d’enquêteurs en équivalent temps plein (ETP) étaient en contrat avec l’entreprise. En réalité, ils étaient environ 400 enquêteurs pour constituer cette quarantaine d’ETP. 74 enquêteurs étaient inscrits sur les listes électorales. FO a obtenu un excellent score sur le collège des enquêteurs, quand une organisation syndicale catégorielle a raflé la mise dans le cadre des permanents et est devenue majoritaire. Dans cette entreprise qui a conservé une population d’enquêteurs, cette dernière est majoritaire en nombre de salariés, mais minoritaire en voix. Ici aussi, la représentativité coupe la voix des travailleurs… Dans la majorité des autres entreprises, les enquêteurs sont externes à l’entreprise, sans pouvoir prétendre à des avantages comme la mutuelle ou encore l’intéressement. La représentation de ces salariés est donc globalement très faible. L’enquêteur occupe une place résiduelle Du point de vue de l’organisation de l’activité, l’enquêteur occupe dorénavant une place résiduelle. Il lui revient en effet l’administration du questionnaire, selon des méthodes où l’entretien en face-à-face est devenu exceptionnel. La réponse à l’appel d’offres, la réalisation du questionnaire, l’analyse du questionnaire et le travail de restitution de l’étude par la société d’études relève de l’activité d’un chargé d’étude, salarié de la société d’études. La répartition des activités a donc profondément évolué
 

Profonde mutation des conditions de travail et de rémunération
 

Les instituts s’emploient à opérer une rotation des travailleurs afin qu’ils ne puissent jamais prétendre à un statut plus protecteur que celui de vacataire. Le métier du chargé d’enquête a toujours été précaire. Il l’est devenu davantage car le métier a connu une double évolution : l’une technologique ; l’autre organisationnelle. En conséquence, l’activité des chargés d’enquête s’est réduite et la précarité s’est accrue.
 

Paupérisation des travailleurs
 

La conséquence de ces évolutions est la paupérisation des travailleurs. Alors qu’un chargé d’enquête vivait correctement de son métier, avec un salaire de base et des avantages substantiels complétant sa rémunération, il subit à présent une pluriactivité lui assurant difficilement le niveau du SMIC et souvent sans bénéficier des avantages des travailleurs concourant au sondage. Avec cette vague de paupérisation, la population a profondément évolué.

Le métier est féminisé à 75%. Il s’est polarisé autour d’une population d’étudiants d’un côté et de seniors de l’autre. Les enquêteurs sont la plupart du temps multi-employeurs, afin d’augmenter leur intensité d’emploi. L’activité est constituée d’un travail à la vacation, rémunéré au questionnaire plutôt qu’à l’heure, avec de forts enjeux autour de la valorisation du temps pour dérouler un questionnaire.
 

Une perversion des règles sociales
 

Les vacations sont définies dans la convention collective comme « imprévisibles, temporaires et discontinues, donc précaires et aléatoires ».

Avec une population de 10 à 15  000 salariés, la population exerçant pour les instituts de sondage relève de la convention collective des Bureaux d’études (CCN BETIC), laquelle regroupe environ un million de salariés. Ces salariés des instituts « bénéficient » de stipulations particulières sur nombre de sujets, à commencer par les contrats de travail. Dès 1991, le contrat de vacation a ainsi été prévu à partir des règles régissant le CDD d’usage. Les vacations sont définies dans la convention collective comme « imprévisibles, temporaires et discontinues, donc précaires et aléatoires »*. Mais il n’est pas le seul contrat possible pour asseoir l’activité de l’enquêteur.


D’autres statuts existent, comme les chargés d’enquêtes intermittents à garantie annuelle (CEIGA) avec un temps de travail mensuel de 169 heures ou les chargés d’enquêtes exclusif avec un temps de travail de 151,67 heures. Avec les mutations organisationnelles, les règles sociales ont été tordues afin de dégager une rentabilité maximisée, au détriment des travailleurs. La situation dans l’entreprise IFOP illustre à nouveau cette situation. Parmi les chargés d’enquêtes, 96% sont vacataires. 6 à 7 salariés bénéficient d’un CEIGA. Le dernier chargé d’enquêtes exclusif est parti à la retraite.


Quelles que soient les spécificités du modèle économique et social de l’institut de sondage, l’entreprise s’emploie à opérer une rotation des travailleurs afin qu’ils ne puissent jamais prétendre à un statut plus protecteur que celui de vacataire. Sur une même étude d’une durée longue, un enquêteur peut ainsi cumuler des dizaines de vacations, sans jamais pouvoir prétendre à un statut de chargé d’enquêtes.
 

Quelles pistes ?
 

Ayant constaté le caractère symptomatique de ces pratiques, notre organisation a fait appel à l’inspection du travail, laquelle avait relevé son caractère anormal. À la suite de ce constat, nous avons saisi la DREETS (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités, ex-DIRECCTE). Deux années ont passé depuis le déclenchement de cette affaire, sans que les services de l’Etat ne souhaitent répondre… Quant aux tribunaux, un salarié s’est tourné vers le Conseil de prud’hommes. Après un an et demi de procédure, il est en attente d’un départage, qui interviendra dans deux ans.
 

Pendant ce temps, ce travailleur n’est plus sollicité par l’entreprise partie au litige… Il faut rappeler que – malgré le champ relativement circonscrit du secteur des sondages – celui-ci est lourd d’enjeux. L’ex-Présidente du Medef était directrice d’un institut de sondage et a défendu avec acharnement la dérogation de ce secteur du système de bonus-malus proposé par FO. Ce secteur bénéficie, en outre, d’une forte visibilité médiatique .
 

Des solutions existent :
 

  • La mise en place d’un système de bonus-malus sur ces instituts. 
  • L’augmentation de l’indemnité de fin de mission de 4% à 10%.
  • Nombre d’activités ne dépendant pas d’un seul client, l’embauche de chargés d’enquêtes en CDI devrait être la norme et les cas de dévoiement sanctionnés.
  • La sensibilisation des clients de ces instituts à mettre dans les marchés publics et appels d’offres des clauses sociales protectrices pour les chargés d’enquêtes.

 

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