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11 / 05 / 2021 | 151 vues
Jean-Philippe Milesy / Membre
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Plaidoyer pour l'ENA

Aventurons-nous aujourd’hui sur un domaine où certains des nôtres ont sans doute plus de légitimité à le faire mais l’annonce de la suppression de l'ENA, faite par le Président de la République, semble bien inquiétante.

 

Initialement la fondation de l’École, à la Libération, se voulait un projet républicain pour pourvoir les grandes administrations publiques à partir d'un vivier recruté par concours, rompant avec des choix plus arbitraires au sein des élites. Elle visait à être le reflet le plus brillant de la « méritocratie » républicaine et, de fait, si des enfants des élites se retrouvaient en son sein, une bonne part du recrutement se faisait parmi les enfants de professeurs ou de moyens fonctionnaires.
 

Ces derniers pouvaient l'intégrer par la voie du deuxième concours. En 1984, Anicet Le Pors, ministre délégué auprès du Premier Ministre, chargé de la Fonction publique, a créé un troisième concours ouvert à des responsables syndicaux et autres acteurs de la société civile. Force est cependant de constater que cet effort de « diversité » a progressivement cédé devant les évolutions élitaires (voire censitaires) du recrutement dans les écoles qui sont souvent en amont de l’École (Sciences Po, HEC...).

 

Les errements de la IVe République (comme la défiance du Général de Gaulle à l’égard des « politiques ») donnent une part de plus en plus importante aux hauts fonctionnaires et experts (Louis Armand, Pierre Guillaumat, Jacques Ruef…) au sein des arcanes du pouvoir.
 

En 1967, paraissait « L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise » signé Jacques Mandrin, pseudonyme bien rebelle d’un Jean-Pierre Chevènement qui se donne aujourd’hui des airs de « statue du Commandeur ».
 

Au sein des enseignements, le droit et les institutions avaient une part prépondérante. Puis l’économie, très conformiste, s'est progressivement taillé la part du lion et l’École s'est soumise à l’esprit du temps, notamment à la percée des nouvelles idées libérales.
 

Ces évolutions et les possibilités du « pantouflage » font que de très nombreux postes de direction (voire des présidences) des grandes entreprises privées sont progressivement occupés par des énarques et Ernest-Antoine Seillères illustre ce mouvement, certes « fils de famille » a, le premier, présidé le nouveau MEDEF. Mais le « pantouflage » n’est pas assorti de « cliquet » et les allers-retours se multiplient entre la haute-fonction publique, les cabinets ministériels et les grandes entreprises privées. Cette interpénétration se révèle assez vite être au profit des grands groupes capitalistes.
 

Les structures de l’État s’ouvrent aux méthodes du secteur privé, avec les notions de « gouvernance » et de « new public management » et les évolutions de l’ENA accompagnent ces changements de paradigmes. Ce qui filtre du nouvel institut (substitut de l’École) semble avoir « management » pour maître-mot, confirmant une évolution qu'Alain Supiot décrit fort bien dans son cours au Collège de France, avec un passage du « gouvernement par la loi » à la « gouvernance par les nombres » (La gouvernance par les nombres, éditions Fayard).


Alors, faut-il encore défendre une École dont le recrutement devient de fait de plus en plus endogame ? La refondation républicaine n’est-elle pas souhaitable et pour cela du passé ne faut-il pas faire table rase ?

 

Les chroniqueurs et politiques « populistes » ne manqueront pas de se réjouir de cette disparition présentée comme un tribut payé aux « gilets jaunes ». Mais « le pire est toujours possible » et, en l’occurrence, plus que probable. Il nous faut considérer les dernières prises de position du Président et les récentes évolutions gouvernementales pour s’en convaincre.

Ces dernières années, la Cour des comptes a amplement montré son tournant libéral en justifiant et en accompagnant les réductions aveugles des dépenses publiques. Ce n’est pas assez, dit le Président, qui évoque la remise en cause de ses missions et de son existence même.
 

Les grands groupes transnationaux d’expertise pénètrent les administrations publiques, notamment Bercy. C’est à McKinsey (cabinet qui fait l’objet de graves mises en cause pour la part qu’il a prise dans la dramatique vague des opioïdes aux Etats-Unis) que le Président confie une mission sur le covid-19 !

 


Dans ce contexte, l’ENA et la Cour des comptes ne seraient-elles pas encore trop « républicaines » et trop « ancien monde » ? Dès lors, il faut nous inquiéter. Ces remises en cause ne sont-elles pas le prélude à une généralisation de la prise du pouvoir par Accenture, Deloitte et PWC et consorts ?

 

L’évolution n’est pas propre à la France. Mario Draghi, à qui la Banque centrale européenne avait naguère été confiée, n’est-il pas un ancien dirigeant de Goldman Sachs, malgré les critiques légitimes qui ont été adressées à la banque d’affaire en 2008 ? Mise en cause dans la déforestation amazonienne, la multinationale BlackRock n’est-elle pas le conseil de l’Union européenne pour l’environnement ?

 

Pour en revenir au champ de nos humbles compétences, quand des dirigeants de l’économie sociale et solidaire persistent à situer celle-ci entre l’État et le marché, comment doit-elle se situer quand l’État devient, à chaque décision prise par le pouvoir, l’État du marché ?

 

Refondons l’ENA autour de la démocratie mais ne la supprimons pas. C’est un vœu, hélas, pieux...

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