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31 / 10 / 2014 | 2 vues
Jacques Fournier / Membre
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Trois lectures sur la politique économique

Trois livres sont restés sur ma table ces derniers jours : 

  • la contribution militante d’un fidèle « hollandais » ;
  • la leçon pleine d’assurance de trois universitaires reconnus ;
  • la réflexion stimulante d’un chercheur hors norme.

La gauche qui gouverne

Dominique Villemot est un ami de longue date du Président Hollande. Il est, lui aussi, issu de la promotion Voltaire de l’ENA (encore un !).

Son ouvrage vise à justifier et mettre en perspective l’action menée par (c’est le titre de son livre, publié en août 2014 aux éditions Privat) La gauche qui gouverne. Hollande, nous dit Villemot, est social-démocrate mais, à la différence de son actuel Premier Ministre, il n’est pas social-libéral.

Il fait partie de la génération qui a abandonné toute référence marxiste. Nationalisation et  lutte des classes ne figurent plus dans son vocabulaire. Mais il est bien un héritier de Jaurès, Blum, Mendès-France et Mitterrand. Son objectif essentiel est de « préserver le modèle républicain français dans la mondialisation ».

Il croit à la nécessité d’un État stratège et il donne priorité au compromis social. Dans le corps du livre, solidement documenté, Villemot passe en revue les différents chantiers de la politique engagée depuis deux ans et demis, en les regroupant sous deux grandes rubriques : une politique économique social-démocrate ; une illustration des valeurs de la gauche française.

Dans le premier volet sont analysées les mesures de lutte contre le chômage (renforcement de Pôle Emploi, contrats d’avenir et contrat de génération ), l’effort engagé pour rétablir la compétitivité l’économie française (CICE et pacte de responsabilité), la maîtrise des dépenses publiques, la réforme du marché du travail, la transition énergétique, la réorientation de la zone euro et la redéfinition du rapport franco-allemand (l'« amicale tension » de la première année que l’on voudrait maintenant voir déboucher sur une convergence réelle).

Le second volet recouvre tout ce qui concerne l’école, grande priorité du Président, les réformes de société qui sont ici présentées sous l’angle de la mise en œuvre du principe de laïcité, la fiscalité, dont notre auteur est spécialiste (ce qui ne rend pas pour autant son discours sur le sujet plus accessible), la réforme territoriale, la liberté de la presse et l’indépendance de la magistrature, la politique étrangère enfin, analysée succinctement et dont je ne parlerai pas ici. Les appréciations sont le plus souvent positives : c’est la loi de ce genre d’ouvrages. Dominique Villemot cherche à nous persuader que François Hollande n’a pas dévié d’une ligne générale qui aurait été définie bien avant la campagne présidentielle, dans un discours prononcé à Lorient en juin 2009. Il l'embrasse sans états d’âme et il pense que l'année 2015 sera décisive car l'on verra alors mieux que l’on est sur la bonne voie.

Il peine cependant à nous convaincre que certains résultats ont déjà été obtenus (par exemple à propos de la réduction du déficit budgétaire dit « structurel » ou de l’inversion de la courbe du chômage qui n'apparaît pas dans les statistiques de Pôle Emploi mais qui s'esquisserait dans celles de l'INSEE). Il ne peut pas ne pas reconnaître que, pour le moment du moins, cette gauche qui gouverne arrive difficilement à persuader ceux qui l'ont portée au pouvoir qu'elle mène vraiment une politique de gauche.

Notre auteur reste donc lucide. Le portrait qu'il donne d'un Président qu'il connaît bien n'est pas à sens unique. Ainsi, nous explique-t-il, « François Hollande n'est pas un bon communicant… Nicolas Sarkozy savait vendre ce qu'il ne faisait pas, François Hollande ne sait pas vendre ce qu'il fait ». Est-ce la seule raison de sa déconfiture dans les sondages ? Dominique Villemot se demande, plus profondément, si la nature même de l'homme François Hollande et le style qu’elle imprime à sa présidence, sont compatibles avec les institutions de la Vème République. François Hollande refuse de se comporter comme un monarque républicain. Il ne se considère pas comme un homme exceptionnel. « Il dirige le pays comme le fait un Premier Ministre social-démocrate en Allemagne et en Suède ».

L’écart entre cette pratique et le vœu des Français, pour lesquels le chef de l’État doit s’élever au dessus du lot, expliquerait  une part de son impopularité.

Changer de modèle ?

Les réformes d'inspiration social-démocrate engagées par le Président Hollande sont-elles suffisantes pour permettre à notre pays de retrouver son rang dans le monde ? Même s'ils lui donnent au passage quelques satisfecit, Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen ne le pensent manifestement pas. Il faut Changer de modèle, c’est le titre de l’ouvrage que ces trois économistes de renom ont publié aux éditions Odile Jacob en avril 2014.

Le lecteur croule sous les affirmations péremptoires. Il est assailli par les tableaux et les graphiques qui, presque à chaque page du livre, viennent lui démontrer combien la France est une mauvaise élève dans la classe des pays confrontés aux exigences de la mondialisation. Le modèle français est confronté à trois autres : le modèle scandinave (Danemark, Finlande et Suède) qui est effectivement assez homogène et avec lequel notre pays a d'ailleurs pas mal de ressemblances ; le modèle rhénan où la Belgique se retrouve aux côtés de l'Allemagne et des Pays-Bas dont elle est pourtant assez différente ; enfin, le modèle anglo-saxon qui agrège bizarrement les données venant de trois pays (États-Unis, Canada, Royaume-Uni) que beaucoup de choses séparent. Nos carences et nos vices sont étalés.

Tout y est : PIB par habitant qui décroche, effondrement de la compétitivité, dégradation de la situation financière des entreprises, recherche en panne, chômage élevé, déficit des finances publiques, inégalité des chances croissantes. Tout au plus avons-nous réussi, au moins pour les salariés à temps plein et grâce aux prestations sociales pour le reste de la population, à contenir les inégalités de revenu.

Le moment est donc venu de « penser autrement » : rompre avec un keynesianisme primitif, cesser d’utiliser l'impôt pour réduire les déficits, repenser le rôle du SMIC, repenser la politique industrielle, refonder l'école afin de relancer l’ascenseur social.

Les auteurs se défendent d’être des libéraux à tout crin. Ils veulent plus d’efficacité économique mais aussi plus d’équité, ces objectifs étant, à leur avis, simultanément atteints par les pays nordiques, tandis que les pays méditerranéens ratent les uns comme les autres et que les autres sont meilleurs tantôt dans l’économique (pays anglo-saxons) tantôt dans le social (pays continentaux).

À partir de là sont formulées des propositions regroupées autour de trois grandes orientations : la réforme de l’État, les réformes structurelles (ou l’on parle un peu de tout, de l’éducation à l’ouverture des professions règlementées en passant par le marché du travail et la lutte contre la pauvreté) et la réforme fiscale. Pour couronner l’ensemble, nos auteurs se sont donné le luxe de faire fonctionner un modèle économétrique qui leur permet d’évaluer, à horizon d’un an, cinq ans et dix ans, les résultats auxquels conduirait la réalisation de leur programme.

Sur dix ans et par rapport à l'évolution tendancielle, cela donne 7 points de PIB en plus, 6 % d’emploi en plus, 14 points de dette en moins etc. Comme un autre tableau nous l'a montré au passage, à partir des exemples de l’Australie, du Canada et de la Suède que « la poursuite des réformes aide à la réélection », il ne reste plus qu’à se demander pourquoi François Hollande et Manuel Vals ne se précipitent pas pour appliquer les recettes du docteur ACC  (Aghion, Cette et Cohen). J’ai conscience d’être quelque peu sévère dans la critique d’un livre dont la lecture m’a, c’est vrai, parfois irrité, mais qui contient aussi beaucoup de bonnes choses : approches originales, comparaisons instructives et suggestions pertinentes.

Sur deux sujets que je connais un peu (l’analyse des dépenses publiques et le système éducatif), mes appréciations sont contrastées. J’ai trouvé très bons les développements consacrés à l’éducation et à la formation. L’exemple de l'école de base finlandaise y est mis en avant à juste titre. La critique de la dualité actuelle entre grandes écoles et universités est juste. Il est vrai que la réforme de la formation professionnelle, esquissée par l’accord national interprofessionnel de décembre 2013, devra être approfondie.

Ces questions sont fondamentales et le livre les traite intelligemment. Je n’en dirai pas autant de l’analyse sommaire et biaisée des dépenses publiques présentées dans le chapitre sur la réforme de l’État. Les chiffres avancés p. 111 concernant le coût de production des services publics, extraits d’une étude sans valeur scientifique, sont éminemment contestables. Les développements qui suivent mélangent allègrement les différentes catégories de dépenses sans s’interroger sur leur justification politique et leurs conséquences économiques.

On aurait souhaité, dans un ouvrage de ce niveau, un examen plus balancé qu’auraient pu nourrir les statistiques de l’INSEE et d’Eurostat et les études de France stratégie.

C’est ce que nous sommes en train d’essayer de faire avec l’association Services Publics.

Le bel avenir de l’État-providence

Le titre du livre d'Éloi Laurent, publié lui aussi en 2014, aux éditions Les liens qui libèrent, est provocant. Le premier chapitre est excellent. Ceux qui viennent ensuite sont plus difficiles à suivre.

Mais la réflexion est à coup sûr salutaire en cette période de libéralisme triomphant et elle mérite d’être signalée. Éloi Laurent est économiste à l’OFCE. Il dresse de ce que l’on a appelé l’État-providence un tableau d’ensemble dont les dimensions dépassent heureusement, dans l’espace comme dans le temps, le champ des discours centrés sur la situation présente des seuls pays européens.

L’État-providence s’est construit, de Bismark à Beveridge, pour répondre à la demande de protection collective engendrée par la première mondialisation, celle de la fin du XIXème siècle.

Il a été fortifié par la solidarité née des épreuves des deux grandes guerres mondiales. Loin de nuire au développement économique, il l’a au contraire rendu possible. L'auteur explique que :« Le point crucial n’est pas de savoir s’il favorise le développement mais de comprendre qu’il est lui-même le développement ». Comme le montre l’exemple des pays nordiques, il se révèle parfaitement compatible avec la seconde mondialisation, celle que nous connaissons aujourd’hui. Pourquoi donc vouloir, nous, Européens, nous en débarrasser au moment où, constate-t-il (et ces pays ne sont pas cités au hasard) « la planète entière converge ou rêve de converger vers la protection sociale, de la Chine aux États-Unis, du Vietnam au Rwanda » ?

Il faut lire les pages de ce premier chapitre, à forte vertu pédagogique, pour comprendre combien les discours à la mode passent à côté de l'essentiel. Mais les risques prennent aujourd'hui de nouvelles formes et Éloi Laurent appelle à une évolution de l’État-providence à dominante sociale vers ce qu’il appelle un « État socio-écologique ».

Si l’on veut éviter que les crises écologiques, laissées à elles mêmes, finissent par venir à bout de la prospérité, il faut intégrer la dimension environnementale dans les politiques de protection sociale et de recherche du bien-être qui sont à la base de l’État-providence.

L’ouvrage développe longuement ce thème à partir d'exemples concrets, depuis le  tremblement de terre de Lisbonne, à propos duquel il oppose l'esprit de responsabilité de Rousseau à la fatalité de Voltaire, jusqu’aux catastrophes environnementales qui se sont multipliées ces dernières années. L'État social-écologique a commencé à se construire en France avec la loi de 1983 sur l’indemnisation des catastrophes naturelles. Il trouve son assise à partir du moment où le calcul du risque permet de mutualiser les coûts et il suppose que l'on puisse se référer à de nouveaux indicateurs de bien-être et de soutenabilité

L'auteur s'emploie à décrire les voies que sa construction peut emprunter tant au niveau central qu'à celui des territoires et il souligne l'importance de l'avantage comparatif que l'Europe s'est acquis dans ce domaine. C'est en liant les dimensions sociale et environnementale des politiques publiques que l’on pourra passer « de l'écologie qui accuse à l'écologie qui protège ».

La lecture des trois chapitres qui développent ces thèmes est parfois laborieuse. La « gouvernance social-écologique multi-niveaux » qu'Éloi Laurent appelle de ses vœux est manifestement encore en rodage. Lorsqu'elle se tourne vers l'avenir la pensée de l'auteur est moins limpide que dans le retour qu'il a fait sur le passé et le présent.

Les questions qu'il formule sont pourtant bien de celles que l'on doit se poser et les réponses qu'il donne méritent d’être méditées.  

En conclusion

  • Si vous voulez essayer de garder quelque sympathie vis-à-vis du pouvoir socialiste, lisez Villemot ;
  • si vous êtes à la recherche des bonnes réformes structurelles, consultez votre ACC ;
  • si vous souhaitez élargir votre angle de vue, ouvrez Laurent.
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