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06 / 01 / 2026 | 13 vues
Valentin Rodriguez / Membre
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La grande désorganisation : quand la chaîne logistique se grippe

Sans titane, pas d’avion. Sans lithium, pas de batterie. Sans puces, pas d’électronique. Et la liste pourrait s’étendre sur des pages entières. Depuis que la crise sanitaire a révélé les failles d’un système mondialisé à l’extrême, les chaînes d’approvisionnement n’ont jamais retrouvé leur fluidité d’avant-crise. Cette dernière n’est d’ailleurs pas la seule explication à la situation actuelle : la guerre, les tensions géopolitiques, les bouleversements énergétiques et les transitions environnementales ont fini d’ébranler un modèle industriel bâti sur l’illusion de l’abondance. Ce dérèglement, dont les salariés subissent directement les conséquences, entre sous-charge d’activité, arrêts techniques ou restructurations, est-il devenu structurel ?


Notre fédération a tenu à faire le point et apporter des éléments de réponse à ces questionnements dans le dossier spécial que nous venons de publier dans le dernier numéro de notre revue.

 

 

Au printemps 2020, le monde industriel a brutalement pris conscience de sa vulnérabilité. Le moindre incident sanitaire, la fermeture d’un port ou la pénurie d’un composant suffisaient à désorganiser des chaînes de production qui s’étendent sur plusieurs continents.


Quatre ans plus tard, le constat reste sans appel : malgré les discours sur la “résilience”, les chaînes d’approvisionnement ne se sont jamais vraiment rétablies et restent le talon d’Achille de l’industrie. Les circuits logistiques demeurent désordonnés, les délais instables, les coûts prohibitifs.

 

Dans la métallurgie, cela se traduit par des cadences brisées, des carnets d’ordres décalés et une visibilité financière quasi nulle pour trop de sous-traitants.

 

Pour notre organisation syndicale , cette situation ne relève pas d’un aléa passager mais d’un modèle industriel arrivé à bout de souffle.   Nous payons aujourd’hui trente ans de délocalisations aveugles et de gestion à flux tendu. Les entreprises ont été poussées à produire toujours moins cher, toujours plus loin, sans tenir compte du risque.

 

Résultat : elles se retrouvent aujourd’hui sans filet.   L’organisation souligne également les effets sociaux de cette fragilité : incertitude sur les carnets, précarité accrue dans les sites sous-traitants, et montée du stress pour des salariés pris entre injonction de performance et aléas d’approvisionnement.

 

GUERRE, DÉPENDANCES ET PÉNURIES EN SÉRIE

 

À la désorganisation née du Covid est venue s’ajouter la guerre en Ukraine, qui a mis à nu la dépendance européenne à certaines matières premières stratégiques. Le titane russe, essentiel pour l’aéronautique et la construction de moteurs d’avions, s’est raréfié. L’aluminium et le nickel, dont la Russie est un producteur majeur, ont vu leurs prix s’envoler. Le palladium, indispensable aux pots catalytiques, a connu la même trajectoire. L’Europe s’est retrouvée contrainte de se tourner vers des marchés alternatifs, souvent plus chers, parfois moins sûrs, avec des conséquences en chaîne sur les carnets de commandes et la compétitivité des sites européens.

 

À cette fragilité s’ajoute une dépendance technologique majeure : celle des semi-conducteurs.

 

Le Vieux Continent n’a pas anticipé le boom de la demande ni sa dépendance à l’Asie. Aujourd’hui, plus de 80 % de la production mondiale est concentrée à Taiwan et en Corée du Sud. L’automobile, l’électronique embarquée, la robotique : tous ces secteurs se trouvent à la merci du moindre incident dans le détroit de Taïwan. « On ne peut pas parler de souveraineté industrielle si on dépend à ce point d’un seul fournisseur pour des composants essentiels », déplore notre fédération , qui avait pointé ces risques il y a presque 15 ans et réclame une accélération du Chips Act européen ainsi qu’une coordination européenne plus forte sur les investissements dans les microprocesseurs.

 

Nous payons aujourd’hui trente ans de délocalisations aveugles Autre point critique : les métaux et terres rares nécessaires à la transition énergétique et numérique. Lithium, cobalt, manganèse, graphite ou nickel sont désormais au cœur de la fabrication des batteries, des moteurs électriques et des dispositifs électroniques. Or leur extraction et leur raffinage sont, pour l’essentiel, contrôlés par la Chine. Pékin détient encore près de 90 % des capacités mondiales de transformation des terres rares.

 

Cette dépendance nous  inquiète profondément  : « L’Europe doit retrouver une capacité à maîtriser ses approvisionnements, que ce soit par l’extraction sur son sol, le développement de circuits de recyclage ou la constitution de stocks stratégiques. Il faut également de véritables investissements pour une R&D digne de ce nom, qui permette de mettre au point des alternatives crédibles. Nous ne pouvons pas bâtir la transition écologique sur une dépendance géopolitique aussi forte. »

 

L’ÉNERGIE, FACTEUR AGGRAVANT DU DÉSORDRE

 

L’explosion des prix de l’énergie est venue amplifier la crise d’approvisionnement. Dès 2022, le coût du gaz et de l’électricité a mis des coups dans les jambes de nombreux sites métallurgiques, particulièrement énergivores : aciéries, fonderies, laminoirs, ateliers de traitement thermique. Certaines entreprises ont ralenti leurs cadences, d’autres ont dû arrêter temporairement leurs installations. Le transport, également frappé par la flambée du gazole et la hausse des coûts maritimes, a aggravé la facture.

 

Résultat : les matières premières arrivent plus chères, plus tard, et les marges se réduisent à vue d’œil.

 

Pour notre organisation, le danger est celui d’une désindustrialisation accélérée, doublée d’un affaiblissement des capacités productives européennes. Notre organisation plaide pour un “bouclier industriel” durable, garantissant un tarif de l’énergie stable et prévisible pour les gros consommateurs. Elle réclame aussi une politique volontariste d’investissements publics dans les infrastructures électriques et les capacités bas carbone. «  Si l’énergie reste hors de prix, les relocalisations dont on parle tant resteront une chimère », prévient la Fédération.

 

L’ENVIRONNEMENT, NOUVELLE CONTRAINTE LOGISTIQUE

 

L’impératif environnemental vient ajouter une couche de complexité à l’équation. Les donneurs d’ordres exigent désormais des bilans carbone détaillés, des matériaux “verts” et une traçabilité complète des métaux utilisés. Mais verdir une chaîne logistique mondialisée tout en maintenant la compétitivité relève de la quadrature du cercle.

 

Les industriels doivent revoir leurs procédés, investir dans le recyclage, réduire les distances de transport et prouver à leurs clients –comme aux investisseurs– que chaque maillon de la chaîne respecte les standards environnementaux. Ici comme dans d’autres domaines, les solutions proposées par notre organisation, par exemple privilégier les circuits courts et intégrer une plus grande part de contenu local, montrent que les métallos FO avaient anticipé la situation. Pour notre fédération , cette mutation ne peut se faire sans accompagnement. On ne peut pas demander à nos entreprises de décarboner en important des aciers chinois produits au charbon. Aussi défendons nous  défend une transition industrielle juste, articulée autour de soutiens publics ciblés, de règles commerciales équitables et de clauses sociales et environnementales aux frontières.

 

Notre Fédération rappelle aussi que les efforts environnementaux doivent s’accompagner de garanties sociales pour les salariés concernés, notamment en matière de formation et de reconversion.

 

DES STRATÉGIES D’ADAPTATION, MAIS PAS ENCORE DE SORTIE DE CRISE

 

Face à ces multiples contraintes, les entreprises cherchent à limiter la casse. Beaucoup ont adopté une stratégie de multi-sourcing, en diversifiant leurs fournisseurs pour réduire la dépendance à un seul pays ou continent. D’autres ont renoué avec le stock tampon, après des années de flux tendus. Ces pratiques permettent de limiter les interruptions de production, mais elles renchérissent les coûts et accentuent la pression sur les trésoreries.

 

La relocalisation, enfin, s’impose comme l’horizon évident d’une industrie en quête de contrôle.

 

Plusieurs industriels ont entrepris de réinternaliser des étapes de production ou de rapatrier des maillons critiques pour sécuriser leurs approvisionnements. L’exemple le plus visible est Airbus, longtemps dépendant du titane russe fourni par VSMPO-Avisma. Depuis 2022, l’avionneur a diversifié ses sources (Timet, Howmet, Toho Titanium), soutenu le renforcement de la filière européenne autour d’Aubert & Duval, et augmenté en interne certaines capacités de transformation : forging, usinage de pièces structurelles, consolidation d’opérations critiques sur les sites de Nantes et Saint-Nazaire, afin de mieux sécuriser les programmes A320neo et A350.

 

Le mouvement touche aussi l’automobile, où Renault a relocalisé en France l’assemblage de moteurs électriques à Cléon et réinternalisé certaines pièces clés pour réduire la dépendance asiatique, tandis que Stellantis investit dans une filière européenne de composants électroniques à travers sa coentreprise avec Intel et Foxconn.

 

Dans l’électronique, STMicroelectronics et Soitec renforcent leurs capacités en France (Crolles, Bernin), réintégrant des étapes de production de puces et de substrats autrefois sous-traitées en Asie. Enfin, le groupe Schneider Electric a rapatrié en Europe la fabrication de variateurs et d’onduleurs pour limiter l’exposition aux perturbations logistiques. Ces relocalisations, ciblées mais stratégiques, traduisent un changement d’approche : la sécurisation des flux prime désormais sur l’optimisation pure des coûts. Si l’on peut y voir une évolution que notre organisation syndicale  revendique de longue date, la réalité reste cependant celle d’une dépendance aux intrants importés considérable, tandis que les compétences nécessaires à ces relocalisations font souvent défaut.

 

 Relocaliser, ce n’est pas seulement rapatrier des machines. C’est aussi reconstruire des filières, des savoir-faire et des emplois stables. Cela demande une politique industrielle cohérente, pas une succession de projets symboliques. 

 

REPRENDRE LE CONTRÔLE

 

Quatre ans après le choc du Covid, le constat est clair : la désorganisation des chaînes d’approvisionnement est devenue une norme. Pour notre organisation, il ne s’agit plus seulement de réparer les maillons cassés, mais de redéfinir la souveraineté industrielle européenne. La Fédération appelle à une planification des ressources critiques, à un tarif énergétique industriel compétitif et à un effort public massif pour soutenir l’investissement, la relocalisation et la formation.

 

La relocalisation s’impose comme l’horizon évident d’une industrie en quête de contrôle.


Car au-delà des chiffres, c’est l’indépendance productive et la stabilité de l’emploi qui se jouent. La métallurgie, par sa position stratégique dans toutes les grandes filières (automobile, aéronautique, défense, énergie, électronique…) reste le baromètre de cette dépendance globale. Reprendre le contrôle des chaînes logistiques, c’est assurer à la fois la continuité industrielle et la justice sociale. C’est aussi, en somme, notre combat !

 

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Dans l’économie du XXIème siècle, les métaux stratégiques sont partout et sont devenus le nouveau pétrole ; la ressource clé autour de laquelle s’organisent les puissances, les alliances et les dépendances et la production industrielle. Pour l’Europe, et la France en particulier, la bataille est loin d’être gagnée.

 

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Depuis la pandémie, une série de matières premières stratégiques connaissent des tensions chroniques qui fragilisent l’ensemble du tissu industriel européen. Le titane, utilisé dans les alliages aéronautiques, reste étroitement lié à la Russie et au Kazakhstan.

Le nickel et le palladium, tous deux essentiels à l’automobile, ont vu leurs marchés bouleversés par la guerre. Le cuivre, omniprésent dans les câblages et les moteurs électriques, connaît une flambée continue de la demande liée à la transition énergétique. Quant à l’aluminium, il paie de plein fouet la hausse des coûts énergétiques, qui freine la production européenne.

Derrière ces métaux critiques se dessine une dépendance structurelle.

Le magnésium, le zinc ou le tungstène proviennent à plus de 80 % de Chine. La moindre perturbation logistique ou décision politique prise à Pékin suffit à provoquer une onde de choc sur les marchés mondiaux.

Nous tenons à souligner   la nécessité d’une véritable politique européenne des matériaux stratégiques, capable d’assurer un accès sûr et durable aux métaux indispensables à la transition énergétique et numérique. Tant que ces dépendances perdureront, la souveraineté industrielle européenne restera un vœu pieux

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