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17 / 09 / 2020 | 69 vues
Christian Oyarbide / Membre
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Déséconomisons l’action mutualiste : un geste barrière post-confinement

Le désencastrement de l’économie des faits sociaux a notamment pour effet de placer la société sous l’emprise de ce qu’Alain Supiot a nommé la « gouvernance par les nombres ».


Dans un article consacré à la pandémie, Bruno Latour a pointé les conséquences de cette situation (AOC, juin 2020).


« On se dit maintenant que quelque chose cloche dans la définition même du monde par l’économie. Quand on dit que « l’économie doit reprendre », on se demande pourquoi et si c'est une si bonne idée que ça ? ».


Que l’économie puisse paraître comme détachée de l’expérience usuelle des humains, bien des chercheurs et activistes le savaient déjà, bien sûr, mais la douloureuse expérience de la pandémie a popularisé ce décalage.


Jusqu’ici, le terme spécialisé pour parler de ce décalage était celui d’économisation. Par elle-même, la vie matérielle n’est pas faite de relations économiques. Les humains entretiennent entre eux et avec les choses dans lesquelles ils s’insèrent une multitude de relations qui mobilisent une gamme extraordinairement large de passions, d’affects, de savoir-faire, de techniques et d’inventions.

Personne ne peut devenir un individu détaché, capable de calculer son intérêt égoïste et d’entrer en concurrence avec tous les autres, à la recherche d’un profit Il en est de l’homo economicus comme des lignées pures de bactéries cultivées dans une boite de Pétri : il existe mais il n’a rien de naturel, de natif ou de spontané. Relâchez la pression et voilà qu’il s’émancipe, comme les virus soudainement abandonnés dans un laboratoire dont on aurait coupé les crédits, prêts à faire ensuite le tour du monde.

 

Dans un livre plein d’humour (et dans un récent article de Libération), David Graeber suggerait que la « mise en économie » est d’autant plus violente que le formatage est plus difficile et que les agents « résistent » davantage à la discipline. Moins l’économisation paraît réaliste, plus il faut d’opérateurs, de fonctionnaires, de consultants, de comptables et d’auditeurs de toute sorte pour en imposer l’usage. Si l’on peut assez facilement compter le nombre de plaques en acier qui sortent d’un laminoir (un œil électronique et une feuille de calcul y suffiront) pour calculer la productivité d’une aide-soignante, d’un enseignant ou d’un pompier, il va falloir multiplier les intermédiaires pour rendre leur activité compatible avec un tableau Excel. D’où, d’après Graeber, la multiplication des « jobs à la con ».

 

Oui, c’est vrai, on ne peut pas bien calculer exactement la productivité des enseignants, des infirmières et des femmes au foyer. Quelle conclusion en tirons-nous ? Qu’ils sont improductifs ? Qu’ils méritent d’être mal payés et de se tenir au bas de l’échelle ? Ou que c’est sans importance parce que le problème n’est pas là ? Quel que soit le nom que vous donniez à leur « production », elle est à la fois indispensable et incalculable. Cela veut simplement dire que ces activités appartiennent à un genre d’action « inéconomisable ».


Ce que la pandémie rend plus intense n’est donc pas simplement un doute sur l’utilité et la productivité d’une multitude de métiers, de biens, de produits et d’entreprises : (c’est un doute sur la saisie des formes de vie dont chacun a besoin pour subsister par les concepts et les formats venus de l’économie. La productivité (son calcul, sa mesure et son intensification) est peu à peu remplacée par une question toute différente, grâce au virus : une question de subsistance…


Pas plus qu’on ne peut continuer de « faire la guerre » au virus en ignorant la multitude des relations de coexistence avec eux, on ne peut pas plus continuer « à produire » en ignorant les relations de subsistance qui rendent toute production possible. Voilà la leçon durable de la pandémie.


En sus de la crise sanitaire, le nouveau régime climatique fait peser un doute si fondamental sur toute question de production qu’il n'a fallu que deux mois de confinement pour en renouveler l’enjeu.

 

C’est très bien de produire mais encore faut-il subsister. Quelle étonnante leçon que celle de la pandémie : on croit qu’il est possible d’entrer en guerre avec les virus alors qu’il va falloir apprendre à vivre avec eux sans trop de dégâts pour nous ; on croit qu’il est souhaitable d’effectuer une reprise économique alors qu’il va probablement falloir apprendre à sortir de l’économie, ce résumé simplifié des formes de vie ».


Nous devons combattre l'idée que l’économiquement mesuré et mesurable serait la seule valeur à prendre en compte pour deux raisons qui, sémantiquement, s’accrochent au terme même de « valeur ».


La valeur est à la fois « ce qui vaut » et « combien cela vaut ». L’économisation a imposé l’idée que si l’on ne sait pas calculer « combien cela vaut » alors cela signifie que « cela ne vaut pas ».


Comment mesurer la solidarité, l’engagement au profit des autres ?


Voilà la question qui se pose particulièrement à nous, mutualistes qui prétendons précisément défendre des valeurs.


Quand nous critiquons l’étroitesse de la vision de Solvabilité 2, nous peinons à proposer un autre cadre d’appréciation. Cet article est une tentative (très embryonnaire) de poser les bases de cet autre cadre. Quand on agit pour la santé (entendue au sens très large) pour mesurer la valeur de nos offres, la première chose à observer n’est pas leur prix ou leur coût mais leurs effets sur la vie des gens concernés. À cet égard, nous ne pouvons donc pas nous contenter de référentiels qui ignorent l’expérience sensible des bénéficiaires.


Dès ce stade, on peut objecter qu’un sentiment de « mieux-être » n’est pas « objectivement » mesurable et qu’il est plus simple, pour l’appréhender, de savoir à quel prix quelqu’un est prêt à acheter les prestations ayant permis de l’obtenir.


Le premier problème avec la santé est que son bénéfice est souvent plus grand pour ceux qui ont le moins les moyens de se l’acheter.


Mais le vice de fond n’est pas là. Il vient de ce que, en grande partie, ce qui « soigne » ne s’achète pas : l’attention que l’on me porte, à moi, individu singulier et être irrationnellement souffrant, est aussi essentielle à ma guérison que l’empilement de traitements formatés dans un bon nombre de cas.


Si je dois acheter cette attention alors elle ne vaut plus rien puisque, précisément, sa valeur est dans son incommensurabilité.


Alors va-t-on apprécier la qualité de l’attention de mon praticien par des étoiles google ?


Là encore, cette réduction n’a aucun sens puisque, précisément, la valeur de l’attention est dans sa singularité : une singularité, par définition, impossible à partager et à comparer.


Singularité de l’attention à la singularité de l’autre. Ne serait-ce pas une nouvelle formulation possible de la « proximité » mutualiste ?


Quoi qu’il en soit, cultiver cette attention singulière serait une consigne mutualiste à donner aux plateaux téléphoniques, aux conseillers en agence et aux concepteurs de produits et services. On « mesure » l’ampleur de la tâche.


L’action mutualiste « déséconomisée » a historiquement pour vocation de se déployer sur d’autres dimensions « incommensurables » par nature. Citons-en quelques-unes :
 

  • l’engagement solidaire, entendu comme capacité à entreprendre et/ou susciter des actions « non personnellement profitables » au seul bénéfice des « autres » ;
  • la pratique de la démocratie mutualiste qui, dès lors qu’elle n’est pas formelle, cristallise la valeur de cet engagement, en reconnaissant à celui-ci un droit à la parole.
  • la démocratie mutualiste qui porte l’ambition de l’émancipation : par la formation, par la discussion, par l’expression et la reconnaissance des savoirs issus de l’expérience sensible. Dans les normes comptables actuelles, la prise en compte des valeurs ci-dessus relèverait au mieux d’une comptabilisation en tant qu’actifs immatériels, actifs qui, en réalité ne sont jamais reconnus par les régulateurs, notamment parce qu’ils n’ont pas de valeur de marché. Pourtant, si j’ai la capacité de mobiliser des centaines de bénévoles est-ce que ceci ne vaut rien ? Si mon engagement attentif (parce qu’il est performatif comme on dit savamment aujourd’hui) fait, au sein de la société, exemple de solidarité et démocratie, est-ce que ceci ne vaut rien ?
  • même le néo-manager le plus libéral me répondra que « oui, cela vaut quelque chose » mais il ajoutera immédiatement : « et tu le mesures comment ? »

 

Si, d’emblée, je rentre dans son jeu (par exemple en évaluant le nombre d’heures données par les bénévoles multiplié par un taux horaire), l'étau utilitariste à peine desserré se referme sur moi.

 

Pourquoi ?

  • Parce que ce raisonnement évalue le bénévolat à l’aune du temps passé. Le meilleur bénévole sera celui qui donne le plus de temps et pas la meilleure attention. Parce qu'on ne sait pas évaluer le différentiel de valeur entre l’attention singulière et le service préformaté.
  • De surcroît, ce raisonnement mène inéluctablement à poser une question : tous le temps passé au service des autres a-t-il la même valeur ? Faut-il le valoriser différemment selon son utilité ? Mais quelle utilité ? Celle que l’on sait mesurer selon les critères actuels.
    Là encore, piège : le geste du médecin bénévole vaudra alors toujours plus que celui du voisin, porteur de journaux ? Pourtant, tout va dépendre... Mais de quoi ? D’une chose qui échappe par nature à toute mesure : la dimension symbolique du geste. Si l’on admet que ce sont les symboliques partagées qui réunissent les humains pour constituer une société, on « mesure » alors toute l’importance de ce qui n’est pas pris en compte par la science économique, par la valeur de marché, par les modèles des actuaires et par les raisonnements dérivés de la gouvernance par les nombres. Pour conclure provisoirement, si l’on revient à l’objet de cet article, nous devrions avant toute chose nous attacher à comprendre :
  • l’effet de nos actions sur les gens concernés en partant de leur expérience vécue (et pas de modèles extérieurs à cette même expérience) ;
  • la valeur symbolique de l’engagement, support de ces actions au regard de ce qui fait société (et pas de ce qui fait « marché »).

 

Spéculation philosophique ? Utopie sans lendemain ?


Souvenons-nous que les premiers économistes libéraux se vivaient comme des philosophes. Pourtant, ils ont ouvert la voie à des siècles de travaux d’économie calculatoire et de débats jamais achevés sur la pertinence des modèles mathématiques dérivés de leurs spéculations.


Faudrait-il renoncer à imaginer et à travailler sur ce que serait une société « déséconomisée » sous prétexte de complexité ou, pire, de défaut d’application immédiate ?


Ce serait commettre une faute contre l’esprit que d’être moins ambitieux que les premiers libéraux dont nous dénonçons les épigones néo-libéraux et néo managériaux...

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