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25 / 05 / 2023 | 104 vues
Céline Bernard / Membre
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Fidélisation, motivation, équité : Comment l’intéressement des salariés fait son chemin en entreprise

La pratique est en train d’entrer dans les mœurs des dirigeants d’entreprise français, l’État ayant même voté une loi en 2022 pour favoriser le partage de la valeur avec les salariés. Un très bon calcul à long terme.

 

Sur le moment, le Medef n’a pas accueilli la nouvelle avec le sourire, ayant eu l’impression d’être mis devant le fait accompli. En 2022, le gouvernement d’Élisabeth Borne cherchait des solutions pour redonner un peu de pouvoir d’achat aux salariés français. Il avait plusieurs cartes dans son jeu, comme les chèques ciblés – que nous avons pu le voir pour l’essence – ou de nouvelles obligations visant les entreprises, avec le versement de ce que le ministre de l’Économie Bruno Le Maire[i] a appelé « le dividende salarié ».

 

Des calculs en fonction de plusieurs paramètres

 

Selon l’URSSAF[ii], ces « primes versées au titre de l’intéressement permettent d’associer collectivement les salariés aux résultats ou aux performances de l’entreprise sur la base d’une formule de calcul issue de critères objectifs et présentant un caractère aléatoire. Depuis sa création, le dispositif a été complété par l’intéressement de projet et le supplément d’intéressement, qui ne peuvent être mis en place que dans les entreprises disposant déjà d’un accord d’intéressement ‘classique’. » Ce type de primes – jusqu’alors facultatif – n’était pas automatique, dépendait du type d’entreprise et restait le fruit d’un accord conclu entre les patrons et les salariés.

 

Pour encourager cette pratique, le gouvernement a donc voté, en août 2022, loi n°2022-1158 – dite Loi Pouvoir d’achat –, destinée à donner une bouffée d’oxygène aux salariés français. Dans son article 1[iii], celle-ci prévoit un plafond de 3000 euros par bénéficiaire et par année civile, en-dessous duquel la prime à l’intéressement est exonérée de toutes charges et impôts. Et un autre plafond fixé à 6000 euros pour les entreprises ayant déjà conclu un accord d’intéressement ou de participation, préalablement à la loi. « Son montant peut différer selon les bénéficiaires en fonction de la rémunération, du niveau de classification, de l'ancienneté dans l'entreprise, de la durée de présence effective pendant l'année écoulée ou de la durée de travail prévue au contrat de travail », précise le texte. Le gouvernement s’est engagé à remettre au Parlement, avant le 31 décembre 2024, un rapport d’évaluation sur l’impact de cette incitation financière. Si vous êtes curieux de savoir ce que vous pourriez toucher, vous pouvez effectuer des simulations[iv] en ligne.

 

Ces entreprises qui ont répondu présentes

 

Pour les salariés de certaines entreprises, ces dispositions ont ressemblé à un vrai jackpot. Dans l’industrie du luxe par exemple, Hermès a accordé, en février dernier, une prime exceptionnelle suite aux bons résultats de l’entreprise en 2022[v], dont le résultat net a bondi de 38%. Au total, les 19700 collaborateurs d’Hermès ont été concernés par cette mesure bienvenue. « Une prime exceptionnelle de 4000 euros sera versée à l’ensemble des collaborateurs dans le monde à la fin du mois, a alors annoncé Axel Dumas[vi], PDG du groupe Hermès. Hermès aborde l’année avec confiance, fort de son modèle d’entreprise unique et particulièrement solide. »

 

Dans l’industrie automobile également, les résultats de 2022 ont poussé les grands groupes à favoriser les salariés. Chez le constructeur Stellantis (né de la fusion de Groupe PSA et de Fiat Chrysler Automobiles), cela s’est fait en deux temps : d’abord avec un accord avec les principaux syndicats sur une augmentation de 5,3% des salaires[vii] l’an dernier, puis par le versement d’une prime minimum de 4300 euros, à la faveur d’une année largement bénéficiaire (16,8 milliards d’euros). « Grâce aux résultats record de Stellantis en 2022, nous allons redistribuer plus de 2 milliards d’euros aux salariés à travers le monde via les dispositifs de rémunération variable, individuelle et collective, s’est félicité Carlos Tavares[viii], PDG de Stellantis. C’est une juste reconnaissance de la contribution de tous les collaborateurs de l’entreprise pour faire gagner Stellantis dans un contexte économique très exigeant. Lorsque l’entreprise se porte bien, tous les employés en bénéficient. » Selon Xavier Chéreau[ix], directeur des Ressources Humaines et de la Transformation chez Stellantis, cette prime représente « 2,4 mois de salaire » pour les plus bas salaires. Un vrai coup de pouce dans le contexte d’inflation que l’on connaît depuis 2022.

 

Une pratique pas si nouvelle que ça

 

Si de nombreuses entreprises se sont converties un peu contrainte et forcées à cette redistribution des richesses, d’autres en avaient imposé le principe il y a déjà bien longtemps, dans le cadre de leur politique de RSE en appliquant leurs propres critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG). C’est le cas par exemple des entreprises figurant – ou ayant figuré – au portefeuille du fonds de capital-investissement Ardian, nº1 français de ce secteur. La stratégie est simple : au moment de la revente d’une entreprise prise sous gestion, ce fonds de private equity alloue une partie des bénéfices à une prime versée aux salariés. Ce qu’Ardian appelle « le partage de la valeur ». Au total, plus de 28 000 salariés de 37 entreprises ont bénéficié de cette prime depuis l’instauration de la Charte sur le partage des plus-values de cession en… 2008.

 

Cette redistribution des plus-values réalisées lors des cessions se fait mécaniquement en fonction des objectifs de performance, une fois atteints. « Nous tenons à ce que tous ceux qui travaillent dans nos sociétés en portefeuille soient récompensés pour leur contribution à la réussite de l’entreprise, explique April Tissier[x], senior manager Sustainability chez Ardian. En bénéficiant du mécanisme de partage de la valeur lors des cessions, les collaborateurs se sentent valorisés et récompensés de leurs efforts. De notre point de vue, en tant que société d’investissement privé, nous considérons notre engagement à valoriser les collaborateurs de nos sociétés en portefeuille par le biais du partage des bénéfices – ou les plans d’actionnariat – comme un élément important de notre légitimité. »

 

Désormais, des mécanismes légaux existent pour inciter les entreprises à faire profiter leurs salariés en cas de bons résultats. Mais ce combat – qui semble plus que légitime – n’était pas gagné d’avance. « Il y a dix ans, participant comme orateur à une conférence, je disais à une salle médusée que tous les salariés devaient tirer parti de la création de valeur à laquelle ils ont contribué et pas seulement quelques cadres triés sur le volet, se souvient Philippe Rosenpick[xi], avocat d’affaires chez RK-Rosenpick & Associés. Les réactions furent amusées, pas très amènes. J’avais appelé cela les ‘dividendes du travail’, terme aujourd’hui repris par certains économistes pour illustrer la nécessité d’améliorer les mécanismes actuels d’intéressement des salariés. Il convient de réaligner les intérêts de tous et de donner espoir. » En sous-texte, « les intérêts de tous » sont synonymes de stabilité de l’économie en général, et donc de démocratie. Car l’absence de partage de valeur, du point de vue des salariés qui se serrent de plus en plus la ceinture, pourrait servir de combustible à une grogne sociale qui dérape. Dans le contexte de tension que l’on connaît, ce principe de partage de la valeur a plus d’une vertu.

 

[i] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/nous-mettrons-en-place-le-dividende-salarie-confirme-bruno-le-maire-20230120

[ii] https://www.urssaf.fr/portail/home/employeur/calculer-les-cotisations/les-elements-a-prendre-en-compte/lepargne-salariale/linteressement-des-salaries.html

[iii] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000046186741

[iv] https://www.toutsurmesfinances.com/placements/prime-d-interessement-2018-2019-calcul-plafond-fiscalite-et-deblocage.html

[v] https://assets-finance.hermes.com/s3fs-public/node/pdf_file/2023-02/1676618218/slides-fy-2022-vf-vdef.pdf

[vi] https://www.charentelibre.fr/charente/montbron/hermes-4000-euros-de-prime-pour-tous-les-salaries-de-montbron-et-d-ailleurs-apres-une-annee-record-14096248.php

[vii] https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/stellantis-trois-syndicats-sur-cinq-signent-une-augmentation-generale-des-salaires-de-5-3_AD-202212120518.html

[viii] https://www.stellantis.com/fr/actualite/communiques-de-presse/2023/fevrier/les-salaries-du-monde-entier-de-stellantis-recompenses-par-une-somme-record-de-2-milliards-d-euros-pour-les-performances-de-l-annee-2022

[ix] https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/stellantis-une-prime-d-interessement-minimum-de-4300-euros-pour-les-salaries-francais_AV-202302220213.html

[x] https://activity-sustainability-reports-2021.ardian.com/fr/partage-de-la-valeur/

[xi] https://www.entreprendre.fr/comment-les-lbo-peuvent-reduire-les-inegalites-sociales/

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