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19 / 05 / 2020 | 313 vues
Marc Dupuis / Membre
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Inscrit(e) le 16 / 05 / 2020

Pandémie : quelles conséquences sur les mutations dans la distribution ?

La terrible crise que nous traversons avec la pandémie du coronavirus met paradoxalement le rôle clef des circuits de distribution en exergue, qu’il s’agisse des produits du quotidien ou des produits de la santé et de la protection.


D’une part, les différents acteurs (notamment les employés des circuits de distribution) sont aux premières lignes face aux consommateurs. D’autre part, le confinement et ses suites vont accélérer les mutations en cours et vont profondément modifier le paysage commercial.
 

Pour les acteurs sociaux du commerce des salariés et dirigeants, la réflexion sur les conséquences des mutations sur l’emploi, le contenu du travail et à la condition de vie n’en prend que plus de relief.
 

Le débat engagé sur l’initiative de l’intersyndicale CLIC-C avec l’aide de Bruno Deporcq et la contribution du Professeur Philippe Moati mérite d’être poursuivi à la lumière de la catastrophe que vit l’humanité.
 

Trois points nous paraissent importants dans cette discussion :

1- la pandémie souligne le rôle vital des activités de distribution ;

2- en quoi la pandémie va-t-elle accélérer les mutations en cours ?

3- quelles en seront les conséquences sur l’emploi, les métiers et le contenu du travail des salariés du commerce ?

 

1- La pandémie souligne le rôle vital des activités de distribution.
 

La rapide propagation de la pandémie en Asie puis en Europe et dans la plupart des pays a mis le rôle clef de la distribution en évidence comme simple condition de survie du genre humain. Qu’il s’agisse des produits de consommation de base ou des produits indispensables aux soins des nombreuses victimes de ce fléau qui peut en annoncer d’autres pour l’avenir.
 

Dans le domaine de l’approvisionnement quotidien des populations, comme dans chaque grande crise, on a vu les clients se précipiter dans les magasins pour stocker les marchandises de base en prévision d’un long confinement. Très vite, on a pu mesurer que, si les employés du transport, des entrepôts et des magasins cessaient à leur tour d’être présents, les fonctions vitales ne seraient plus assurées.
 

Même chose du coté de la santé : toute une chaîne, de l’usine à l’officine, des soignants d’hôpitaux aux soignants à domicile, se trouvait dépendante non seulement de la production mondialisée mais des moyens d’acheminement à travers leur propre circuit de distribution des biens indispensables et des services vitaux.
 

Pour accélérer la rotation des produits, la distribution s’est habituée à fonctionner en flux tendus et s’est trouvée confrontée au spectre de la rupture, mettant de nombreuses vie humaines en jeu. C’est particulièrement vrai de la santé où la notion de stock stratégique en cas d’épidémie s’est apparemment évanouie dans un pays comme la France.
 

Pour le moment, le danger d’une rupture massive de stock a été écarté. Mais pour combien de temps ? Déjà, des organisations internationales s’inquiètent d’un risque de rupture des approvisionnements en cas de résurgence ou de nouvelles pandémies.


Dans ce contexte, il convient de rappeler les missions principales de la distribution et les conséquences de la catastrophe actuelle sur celles-ci.
 

Traditionnellement, on peut considérer quatre missions essentielles de la distribution.
 

  • Concevoir et gérer des formats de vente
     

Un format de vente n’est pas seulement un type de magasin (supermarché, hypermarché, grandes surfaces spécialisées etc.) ; ce n’est pas seulement ce que voit le client mais aussi tout ce qui est derrière, notamment sa logistique.
 

Historiquement, ce que l’on peut appeler distribution organisée est apparu à la fin du XIXe siècle, avec le grand magasin qui a réuni une grande partie de l’offre commercialisable au détail sous un même toit.
 

L’invention du libre service (1916) puis du supermarché (1930) ont marqué des tournants importants dans la distribution. Les années 1960 ont vu l’apparition de l’hypermarché (1963) et des grandes surfaces spécialisées en France. Ces différents formats ont été les fers de lance de la distribution de masse, basée notamment sur une rotation rapide des produits et des marges basses, jusqu’au début des années 2000.
 

  • Gérer des flux
     

Des flux physiques d’abord de l’usine au magasin voire au domicile du consommateur, des flux financiers (basés notamment sur le paiement comptant par le consommateur et le paiement différé du fournisseur par le distributeur), des flux d’information enfin, permettant de savoir de plus en plus finement qui consomme quoi, à quel moment et à quel endroit.


Avec  la combinaison périphéries/grandes surfaces, le rôle de la voiture s’imposait et la livraison à domicile demeurait marginale. Cette dernière a connu un rebond avec la pandémie, avantageant le commerce électronique et obligeant nombre de commerces, petits et grands, à réintégrer cette fonction jusqu’alors prise en charge par le consommateur.

 

Par ailleurs, la numérisation de l’économie s’accélère avec la pandémie et, avec elle, la manière de gérer les flux d’information (traitement à partir des méga-bases de données), financiers (généralisation du paiement par carte de crédit sans contact ou directement via smartphone et, enfin, des flux physiques (circuits courts et automatisation des entrepôts)
 

  • Concevoir et gérer des organisations
     

Au fur et à mesure qu'elle se concentrait, la distribution a conçu différentes formes d’organisation plus ou moins centralisées et de nature capitalistique différente, allant du succursalisme à réseaux centralisés, aux coopératives, puis aux groupements d’indépendants et à la franchise.
 

La pandémie de peut qu’accélérer la création de nouveaux modèles d’organisation limitant les stocks au minimum, comme les plates-formes utilisées par l'e-commerce.
 

  • La fonction relationnelle
     

C’est sans doute la fonction la plus marquante au plan sociologique : celle de la relation client en aval et de la relation fournisseur en amont, de plus en plus la relation avec l’environnement. C’est ici que le personnel « en contact » joue un rôle clef mais aussi que d’autres techniques plus récentes (comme celle du marketing relationnel ou expérientiel) interviennent  pour faire venir, satisfaire et fidéliser la clientèle.

L’irruption du numérique, de l’intelligence artificielle et du traitement de masse des données bouleversent le modèle de la grande distribution qui a pris un essor particulier dans les années 1960.

La remise en cause de notion de la distribution de masse au profit d’une segmentation et d’une personnalisation de l’offre met la domination de l’hypermarché et des grands centres commerciaux en cause.

Les fonctions/mission de la distribution sont fortement touchées ; les formats de vente, la gestion des flux, l’organisation et les modes de relation avec les clients s’en trouvent profondément affectés.
 

2- Une accélération des mutations en cours et un énorme effet d’apprentissage
 

Le confinement d’une partie importante de l’humanité accélère la numérisation de l’économie et modifie les modes d’approvisionnement.
 

  • Les ventes par internet explosent et des groupes comme Amazon (États-Unis) ou Ali Baba (Chine) renforcent leur emprise au niveau mondial. Ainsi, Amazon prévoit de recruter 100.000 personnes dans le monde , l'e-commerce qui représentait déjà 90 milliards de chiffre d’affaires en France en 2018 aura probablement une croissance à deux chiffres en 2020.

     
  • Une partie du travail qui se situait dans les magasins remonte dans les entrepôts des e-commerçants où les conditions de travail mettent la santé des salariés en danger et renforce la demande de polyvalence des employés du commerce ainsi que les cadences de travail.

     
  • Le secteur du gros (qui était jusqu’à une époque récente peu mécanisé) va perdre une partie de son contenu en emploi avec l’automatisation partielle ou totale des entrepôts mais d’autres types d’emploi liés à la numérisation vont se développer.

     
  • Le « drive », qui combine la commande par internet et la livraison sur les parkings des grandes surfaces alimentaires explose lui aussi, déplaçant une partie du personnel du « front office » (face au consommateur)  vers le « back office » (préparation des commandes) voit ses ventes exploser, ce qui peut paraître comme un relai de croissance pour les hypermarchés en déclin.
  • La  recherche par la grande distribution de magasins à personnel réduit, voire sans personnel, supprimant la fonction de caissière à travers l’automatisation de l’encaissement, s’est également accélérée dans la période de pandémie. Plusieurs arguments sont avancés par les distributeurs en faveur des caisses automatiques  comme moyen de paiement alternatifs : outre le fait de fluidifier les files d’attentes et de réduire le temps passage aux caisses, elles permettent d’élargir l’amplitude d’ouverture (les ouvertures de magasins sans personnel le dimanche par des chaînes comme Monoprix ou Casino) avec des répercussions sur les cadences d’approvisionnement des points de vente pouvant à leur tour être étalées. En revanche, elles constituent l’un des enjeux importants en matière d’emploi dans le commerce des prochaines années.
     

Les syndicats ont pris conscience du danger en freinant l’utilisation de ces caisses mais, paradoxalement, lors de la pandémie, on a vu certains d’entre eux se déclarer favorables à leur utilisation pour des raisons d’hygiène.
 

  • La transaction directe par smartphone, déjà fortement développée en Chine, est également appelée à un grand essor dans une période où le contact physique devient synonyme de risque.

     
  • Enfin l’une des conséquences les  plus importantes de la pandémie sur la distribution est celui d’un énorme effet d’apprentissage. Confinés, bien des salariés et des consommateurs ont appris à mieux se servir des outils numériques pour commander et se faire livrer, que ce soit les actifs utilisant ces outils pour le télétravail ou les retraités jusqu’alors réticents à leur utilisation. De même, les commerçants de toute taille ont dû s’adapter en organisant eux-mêmes les commandes et la livraison à domicile.


3- Quelles conséquences sur l’emploi, les métiers et le contenu du travail ?
 

Comme beaucoup d’activités, la distribution, au sortir de la pandémie doit profondément se repenser. Il en est de même des salariés du commerce.
 

Secteur d’emplois fortement précarisés à faible niveau de qualification, le commerce va subir les effets de l’énorme récession en cours, même s'il est moins affecté que d'autres activités.
 

Avec l’accélération de la numérisation de l’économie, de nouvelles compétences seront recherchées sur les fonctions informatiques et logistiques mais aussi en matière de contrôle de la qualité des produits en termes d’écologie et de santé des consommateurs. Les postes créées seront probablement moins nombreux que ceux détruits. Le commerce, jusqu’alors créateur net d’emplois, risque non seulement de ne plus en créer de nouveaux mais de voir le solde net création/destruction d’emplois devenir négatif.
 

Toute la question est de savoir si et comment les groupes de la grande distribution vont se redéployer dans leur formats, leur gestion des flux, leur organisation et la gestion de la relation client face aux nouveaux géants mondiaux tels qu'Amazon et Ali Baba qui ont pris une avance considérable sur ces différentes fonctions. Il sera nécessaire de disposer d’études prospectives d’impact des mutations qui font actuellement défaut.
 

Déjà, la pandémie met cruellement l’exposition du personnel, l’importance de leur protection et la nécessité d’une revalorisation de leur rôle en avant. À plus long terme, il conviendra de s’interroger sur la mobilité et la polyvalence des intervenants (salariés en particulier) vers de nouveaux métiers accompagnants la démassification de l’offre et la numérisation de l’économie.
 

Plus que jamais, le rôle de la formation et un dialogue social de qualité seront essentiels pour accompagner ces mutations.

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