RPS, contractuels, urgences : quand l’organisation publique transforme ses fragilités en responsabilités individuelles
À partir de plusieurs contributions publiées sur Miroir Social, notamment celles de Jacky Lesueur sur la montée en puissance des agents contractuels dans la fonction publique et de Jean-Claude Delgenes sur les conséquences de la dégradation des conditions de travail à l’hôpital, une colonne vertébrale commune apparaît assez nettement : lorsque l’organisation publique se fragilise, elle a encore trop souvent tendance à faire porter le coût de ses dysfonctionnements aux individus.
Ces individus peuvent être des soignants épuisés, des patients ou des proches confrontés à des services saturés, des agents publics en surcharge, ou encore des contractuels recrutés pour tenir des postes devenus difficiles à pourvoir. Mais le mécanisme de fond se ressemble : l’institution fonctionne grâce à eux, puis les expose lorsque ce fonctionnement atteint ses limites.
Des RPS qui débordent toujours du seul individu
Dans l’article de Jean-Claude Delgenes, la dégradation des conditions de travail à l’hôpital ne produit pas seulement de la souffrance. Elle produit des incidents, des accidents, des tensions, des fautes, des procédures, de la judiciarisation et des coûts publics importants.
Ce point est central. Les risques psychosociaux ne restent pas confinés à l’intériorité des agents. Ils débordent. Ils finissent dans les couloirs des urgences, dans les arrêts de travail, dans les plaintes, dans les enquêtes administratives, devant les tribunaux, et parfois dans la perte de confiance durable envers l’institution.
Les contractuels : indispensables au service public, mais plus exposés
Dans la contribution de Jacky Lesueur, la montée en puissance des agents contractuels pose une autre question essentielle. Les contractuels ne sont plus marginaux dans le fonctionnement réel des administrations. Ils représentent une part croissante des entrées dans la fonction publique et deviennent indispensables dans de nombreux secteurs en tension.
Dans la fonction publique territoriale, ils sont souvent recrutés pour répondre à des besoins urgents, à des difficultés de recrutement, à des vacances d’emplois ou à des besoins de compétences particulières.
Mais cette montée en puissance n’est pas seulement un sujet de ressources humaines ou de masse salariale. C’est aussi un sujet de protection réelle.
Car le contractuel occupe une position particulière. Il peut être indispensable au fonctionnement quotidien du service public, tout en restant plus exposé qu’un titulaire. Il n’est pas titulaire à vie, il n’est pas pleinement intégré dans le moule statutaire traditionnel, et son maintien dépend souvent d’une chaîne hiérarchique ou politique courte, surtout dans les petites et moyennes collectivités territoriales.
Quand le signalement RPS met en cause l’organisation elle-même
C’est précisément là que le sujet rejoint celui des signalements RPS.
Lorsqu’un agent contractuel alerte sur une surcharge durable, une organisation instable, des responsabilités mal clarifiées, une absence de protection effective ou des pratiques internes problématiques, son alerte ne met pas seulement en cause une situation individuelle. Elle met potentiellement en cause l’organisation elle-même.
Et lorsque l’organisation est mise en cause, le réflexe institutionnel peut changer de nature.
Au lieu de regarder prioritairement les causes de fond — charge de travail, gouvernance, moyens, délégations, chaîne hiérarchique, arbitrages, protection, réexposition au risque — l’administration peut déplacer le sujet vers la personne qui alerte : son comportement, son ressenti, son style, sa fragilité supposée, son adaptation, son contrat, sa place dans la structure.
L’alerte organisationnelle devient alors une difficulté individuelle. Le signalement RPS devient un conflit interpersonnel. Le problème de travail devient un problème de personne.
Enquête administrative : protection effective ou cadrage du dossier ?
C’est le mécanisme que j’essaie moi-même de documenter, sous forme anonymisée, à partir d’un retour d’expérience en collectivité territoriale : un signalement RPS ne devrait pas être absorbé par une simple logique de gestion de crise. Il devrait conduire à une analyse sérieuse du travail réel et à des mesures de protection effectives, suivies dans le temps.
Or, trop souvent, le dispositif existe formellement, mais la protection reste fragile substantiellement.
Une enquête administrative peut être ouverte. Des agents peuvent être entendus. Des échanges peuvent avoir lieu. Des mesures temporaires peuvent être prises. Sur le papier, l’institution peut alors dire qu’elle a traité le sujet.
Mais la vraie question est ailleurs :
- les causes du risque ont-elles été corrigées ?
- l’agent a-t-il été protégé dans la durée ?
- la réexposition à la situation initialement dénoncée a-t-elle été évitée ?
- la chaîne hiérarchique a-t-elle été adaptée lorsque c’était nécessaire ?
- les responsabilités organisationnelles ont-elles été regardées en face ?
Si la réponse est non, alors le dispositif n’a pas réellement protégé. Il a surtout permis de cadrer le dossier.
Variable d’ajustement, puis fusible institutionnel
C’est là que les trois sujets se rejoignent : RPS, contractuels, dégradation des conditions de travail.
À l’hôpital comme dans une collectivité territoriale, le risque est de transformer une défaillance organisationnelle en responsabilité individuelle. Le soignant qui craque. Le proche qui s’oppose. L’agent qui alerte. Le contractuel qui dérange. La personne visible devient le problème, pendant que les conditions qui ont rendu la crise possible restent en arrière-plan.
Dans le cas des contractuels, ce mécanisme est encore plus sensible. Le contractuel peut devenir une variable d’ajustement des effectifs, mais aussi une variable d’ajustement des responsabilités. Il est utile lorsqu’il absorbe la charge. Il devient gênant lorsqu’il nomme les causes de cette charge.
Et si son alerte menace trop le récit institutionnel, sa sortie peut apparaître comme une solution commode : non-renouvellement, isolement, mise à l’écart, effacement progressif du problème.
Autrement dit, le contractuel peut devenir un fusible.
Non pas parce qu’il serait moins légitime, moins compétent ou moins attaché au service public. Au contraire, il peut parfois être précisément celui qui, parce qu’il vient avec une compétence spécifique ou un regard moins installé, voit plus clairement ce qui dysfonctionne. Mais sa fragilité statutaire permet plus facilement de protéger l’institution contre ce que son alerte révèle.
Le risque d’une prévention seulement formelle
C’est pourquoi il faut sortir d’une lecture trop simple.
Les RPS ne sont pas seulement des souffrances individuelles. Les contractuels ne sont pas seulement une solution de flexibilité. Les enquêtes administratives ne sont pas toujours de simples outils neutres d’objectivation.
Dans certains cas, l’ensemble forme un système de gestion du risque institutionnel : contenir l’alerte, qualifier les faits, isoler la personne, produire un récit maîtrisé, puis refermer le dossier.
Le problème n’est donc pas seulement l’absence de dispositifs. Le problème peut aussi être l’existence de dispositifs qui fonctionnent formellement, mais pas substantiellement.
La prévention réelle commence lorsque l’administration accepte de regarder ses propres causes de fragilité : surcharge, sous-effectifs, désorganisation, injonctions contradictoires, responsabilités floues, défaut de protection, gouvernance défaillante.
Elle commence lorsque l’on cesse de faire porter aux agents, aux contractuels, aux soignants, aux proches ou aux lanceurs d’alerte le poids d’un système qui s’est lui-même dégradé.
Prévenir coûte moins cher que réparer, comme le rappelle très justement Jean-Claude Delgenes. Mais prévenir suppose aussi une exigence plus difficile : accepter que la responsabilité ne soit pas toujours là où l’institution aimerait la placer.
Et c’est peut-être le vrai point commun de ces réflexions participatives : une organisation publique ne devrait pas avoir besoin de fusibles humains pour préserver son image. Elle devrait avoir le courage de traiter ses défaillances avant qu’elles ne deviennent des drames, des contentieux ou des récits institutionnels verrouillés.
Pour aller plus loin
- Retour d’expérience anonymisé sur les signalements RPS en collectivité territoriale :
https://recits1stitutionnels.substack.com/ - Version audio anonymisée :
https://open.spotify.com/show/033nWxPTYwf2jh9Ormtno2 - Contribution de Jacky Lesueur sur la montée en puissance des agents contractuels dans la fonction publique :
https://miroirsocial.com/participatif/la-montee-en-puissance-des-agents-contractuels-dans-la-fonction-publique-vrai-sujet#comment-8656 - Contribution de Jean-Claude Delgenes sur la dégradation des conditions de travail conduisant aux urgences et devant les tribunaux :
https://miroirsocial.com/participatif/quand-la-degradation-des-conditions-de-travail-conduit-aux-urgenceset-devant-les#comment-8655