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08 / 01 / 2021 | 244 vues
Michele Millot / Abonné
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Les défis pour un renouveau du syndicalisme

L’avenir du syndicalisme et l’efficacité de son action supposent débats, expérimentations. Notre livre (Editions Le Passeur) présente les réflexions en cours dans les équipes confédérales et les nombreuses initiatives et réponses des sections syndicales de terrain.

Défis


 

Il y a peu, un leader syndical avertissait : les syndicats peuvent mourir. Ils peuvent aussi renaître, encore faut-il qu’ils changent de ‘logiciel’ (pour parler numérique !)  Le mot est révélateur. Le malaise qui ronge le syndicalisme ne réside-t-il pas déjà dans l’usage des mots, ne parle-t-il pas avec le langage d’hier ?

 

Pourtant sa raison d’être, sa mission, ses objectifs demeurent bien ceux des fondateurs au XIXème siècle : lutter pour plus de justice sociale, un plus juste partage des résultats, une durée et une organisation du travail meilleures. Autrement dit : être un acteur du progrès social.

 

Au moment de sa création le progrès social c’était : empêcher le travail en usine des enfants de moins de huit ans, ne plus travailler 70 heures par semaine pour un salaire ne permettant pas de nourrir sa famille, de n’avoir ni congés, ni assurances sociales, ni retraite.

 

Après plus d’un siècle de combat avec l’intervention parfois du législateur, la situation, s’est améliorée à un niveau auquel les pionniers n’auraient pas osé rêver. Pourtant de nouveaux besoins apparaissent. Ils exigent de nouvelles réponses.

 

Nous proposons une analyse de ces défis. A l’issue de nombreuses rencontres avec des sections syndicales et des syndicats de terrain, des réponses apparaissent. Ces premières expérimentations doivent susciter débats, échanges.

 

Pour alimenter la réflexion en voici quelques points en discussion
 

Quel niveau privilégier pour négocier ?


Le temps des accords nationaux interprofessionnels restent-ils d’actualité ? Sont-ils efficaces lorsqu’ils s’affichent « ni normatifs ni prescriptifs » ? Le niveau des branches va probablement jouer le rôle de supplétif (ou voiture balai) pour garantir un minimum aux salariés des TPE et même des PME démunies de présence syndicale. Reste donc l’entreprise. Là se posent et peuvent se régler les problèmes immédiats, souvent spécifiques, tant pour les conditions de travail, la formation, la répartition de la valeur créée. Les négociateurs syndicaux écoutent les besoins prioritaires, communiquent en direct pendant la négociation, peuvent expliquer l’accord obtenu et, parfois, les raisons de ses limites.


Ce niveau présente néanmoins plusieurs dangers, notamment le risque d’inégalité entre les salariés de différentes entreprises. Un autre danger réside à l’intérieur des syndicats et sections : la compétence. Le temps des slogans (les patrons peuvent payer) est bien dépassé au moment d’étudier un dossier de mutuelle santé ou un plan d’épargne. Est-ce choquant pour préparer une négociation technique, de voir les délégués syndicaux suivre une formation idoine comme chez PSA ? Emerge donc une nouvelle contrainte pour les militants. La générosité de l’engagement ne suffit plus. Faut-il au niveau de l’entreprise devenir des professionnels du syndicalisme ?
 

S’engager sur la voie du professionnalisme

 

Pour devenir des représentants reconnus, efficaces les délégués doivent acquérir des compétences diverses : l’économie de l’entreprise, l’évolution de la législation et de la jurisprudence du travail, l’orientation de l’épargne salariale, les enjeux de la stratégie de l’entreprise…
Depuis les ordonnances Travail (2017) ce ‘’capital connaissances’’ est à durée déterminée. Deux mandats puis retour à plein temps au poste de travail. L’entreprise ne se prive-t-elle pas d’un gisement de compétences ? Certaines commencent à reconnaître en termes de fonction et donc de coefficient (salarial) les compétences acquises pendant les mandats (cf. l’étude paritaire de l’IPSAS). Exemple ce délégué syndical CGT, véritable négociateur qui a l’issue de son mandat a intégré le service Achats, pour le plus grand profit de l’entreprise et la réalisation personnelle du délégué.


La voie de l’engagement dans une instance représentative peut ainsi devenir (sous certaines conditions) un tremplin pour une carrière plutôt qu’une impasse. Pas si simple pour certaines confédérations qui au nom de la pureté de l’engagement syndical refuse que celui-ci puisse paraître intéressé. Pourtant si cette reconnaissance des compétences syndicales, via une VAES se généralisait, ne susciterait-elle pas de nouvelles vocations pour le plus grand profit du renouveau syndical, attirant des jeunes désireux de concilier une carrière et pendant un temps un engagement au service des autres.
 

Repenser la conception syndicale de l’entreprise

 

Faut-il cultiver l’image de l’entreprise, lieu d’exploitation, de contrainte, laissant une ‘’direction assoiffée de profits’’ gérer à sa guise ou au contraire tenter de peser sur la stratégie avec un syndicalisme de propositions ? Le clivage reste fort entre ces deux conceptions qui opposent les fidèles du refus, de la compromission dans  la gestion et ceux qui estiment que ‘’l’entreprise c’est aussi notre affaire. » » Le syndicalisme acteur de la productivité ? Choquant ? ou bon aussi pour les salariés ?


Chez Hill Rom il y a quelques années la direction misait sa stratégie sur des lits d’hôpitaux haut de gamme à forte marge. Le syndicat (CGT) s’en inquiète, tente en vain d’alerter. Ses militants (en R&D) travaillent pendant leurs loisirs sur un projet de lit économique. Le produit de la direction ne trouve pas son marché. L’entreprise rencontre des difficultés. Le syndicat présente son prototype. Il est adopté, connait le succès, les emplois sont sauvés.


A la même époque les Chantiers de l’Atlantique ne sont plus compétitifs. Ils vont perdre un contrat vital de paquebots de croisières. Le syndicat majoritaire CFDT signe un accord d’entreprise qui rassure les clients.  Le plan de charge est alors assuré pour plusieurs années. L’accord prévoit des sacrifices : abandon de jours de RTT, gel des salaires. Les signataires doivent justifier, expliquer, convaincre les salariés face à un syndicat qui dénonce ces ‘abandons’.


La défense de l’emploi peut-elle aller, lorsqu’une direction générale décide la fermeture d’une usine, jusqu’à chercher un repreneur ? Dans des situations aussi critiques des syndicats répondent oui, comme chez Bosch. A cette occasion avec Syndex les syndicalistes inventent un outil : le CV de site qui présente les savoir –faire et atouts collectifs de l’usine susceptibles de convaincre un repreneur.


La participation à la gestion constituera-t-elle le nouvel horizon du syndicalisme en France ? (comme c’est le cas dans les pays rhénans et scandinaves).
 

Maitriser le numérique

 

Nouvel outil ou grave menace ? Que vaut un tract distribué péniblement à l’entrée face à des informations diffusées à tous par la Direction via l’intranet ? Déjà par ce canal des DRH peuvent souligner le non fondement ou le danger de revendications portées par les militants syndicaux. Avant une négociation la direction peut organiser un sondage via le numérique pour recueillir les ‘’vraies‘’ attentes des salariés déstabilisant ainsi les délégués pendant la négociation. Le combat n’est plus à armes égales.
Aux syndicalistes d’acquérir la maîtrise des outils numériques et de conquérir le droit de les utiliser. Pour beaucoup de militants ce n’est pas encore gagné. Pourtant les syndicalistes disposent eux aussi de la même arme pour informer, consulter au cours d’une négociation pour sentir si le compromis envisagé parait acceptable, un moyen aussi de toucher des salariés isolés ou travaillant dans de petites entreprises sans présence syndicale. Apparaissent ainsi des adhésions via le numérique. Comment garder le contact, leur apporter l’aide aux moments nécessaires, reste en grande partie à imaginer.


Les syndicats de base, les fédérations se découvrent une mission supplémentaire : convaincre les adhérents d’apprendre à maitriser l’information. Le digital devient aussi un thème de négociation. La révolution culturelle qui s’engage se révèlera mortelle pour les retardataires.
 

Séduire les nouveaux prolétaires

 

On en compte 1,3 million. Ils gagnent en moyenne 500€ par mois sans couverture sociale, ni droit à congé ou retraite. Ils paient leur instrument de travail. Les travailleurs des plateformes, coursiers, chauffeurs d’Uber, micro-travailleurs du clic et autres freelance constituent un nouveau prolétariat. Une loi, en 2007, les a promus ‘’autoentrepreneurs’’ alors qu’ils s’auto-exploitent. Rien ni dans l’histoire, ni dans la culture syndicale n’incitait à tenter s’investir pour ces victimes du capitalisme numérique. Avec un handicap ces prolétaires du numérique rejettent souvent le syndicalisme perçu comme un ‘’embrigadement ‘’. Insupportable pour ces amoureux de la liberté. Pourtant des tentatives, souvent originales, apparaissent du CLAP à Union ou sous forme coopérative avec Smart. Reste donc à inventer un néo-syndicalisme pour ces néo-travailleurs.

Combat social ou sociétal ?

L’entreprise reste le lieu privilégié de l’action syndicale, celle-ci peut-elle s’élargir pour accompagner le salarié dans sa vie hors de son lieu de travail ? Depuis mars 2019 le débat est ouvert. Trois syndicats CFDT, CFTC, UNSA signent et diffusent le ‘’Pacte pour le pouvoir de vivre » ». Ils seront suivis, un an plus tard, par la CGT avec le Manifeste ‘’Plus jamais ça’’. Ces documents présentent deux originalités. Ils ont été co-écrits et co-signés avec des associations, plus de cinquante pour le Pacte pour le pouvoir de vivre et une douzaine pour celui initié par la CGT. Deuxième innovation : penser le « travailleur dans sa globalité comme un citoyen qui consomme, qui se déplace, qui se loge, qui a un rôle dans la société, »
Ces propositions ‘’sociétales’’ frôlent le politique mais elles peuvent mobiliser l’intelligence, l’énergie des militants, en attirer d’autres. Mais alors que l’action syndicale  dans l’entreprise s’enracine dans l’immédiateté, le projet sociétal s’ouvre sur des futurs plus ou moins accessibles. La démarche ne porte-t-elle pas en elle le risque d’un syndicalisme ‘’hors sol’’. Un nouveau débat donc.
 

Dans sa quête de renouveau le syndicalisme devra trancher plusieurs autres défis : doit-il s’engager dans la voie des services à rendre aux (seuls) adhérents, ou encore construire un solide syndicalisme de branches à l’échelon européen ou mondial pour trouver les moyens de devenir un interlocuteur crédible et redouté face aux décisions des multinationales qui ferment une usine ou déplacent une activité dans un autre pays.
 

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