Le grand virage électrique : promesses et périls d’une transition accélérée
Le véhicule électrique s’impose comme le symbole éclatant de la transition écologique, présenté comme la solution d’avenir face au réchauffement climatique, mais derrière cette vitrine de modernité se cache une mutation qui remet en cause un siècle de structuration industrielle, d’organisation du travail, de savoir-faire et de répartition territoriale de l’emploi. Et pour la France, pays historiquement façonné par la puissance de son industrie automobile, le passage à l’électrique représente autant une promesse qu’un risque majeur. Dans le contexte actuel, nous avons tenu à en faire un dossier spécial de notre dernier Magazine pour éclairer les enjeux ..et les débats ..(1)
« Le 100 % électrique en 2035, on n’y arrivera pas. »
En inaugurant la quatrième édition de la Journée de la filière organisée par la Plateforme automobile (PFA), le 4 novembre, Luc Châtel donnait le ton, et traduisait surtout un sentiment de plus en plus répandu dans l’industrie automobile française.
Notre fédération le demande depuis longtemps, et tous le réclament à présent pour 2035 : la « neutralité technologique », autrement dit la possibilité d’autres motorisations que le tout-électrique, même si elles ne sont pas zéro émission.
La raison ?
Le consommateur ne serait pas au rendez-vous. Pourtant, derrière les affirmations fracassantes, la réalité est, comme souvent, plus complexe. La révolution électrique s’impose désormais comme un fait accompli.
En l’espace de quelques années, tout un écosystème industriel a été sommé de se transformer, sous peine d’obsolescence. Les industriels français ont engagé leur transition vers l’électrique en ordre dispersé.
Renault a pris une avance relative avec sa gamme E-Tech et la création d’Ampère, entité dédiée au véhicule électrique. Stellantis, de son côté, mise sur une stratégie multi-technologies et sur la mutualisation européenne. Mais la rapidité du changement a pris de court la chaîne de sous-traitance et sa multitude de PME et d’équipementiers qui vivaient du thermique.
Le moteur électrique, plus simple dans sa conception, requiert quatre à cinq fois moins de pièces qu’un moteur à combustion, ainsi qu’un entretien moindre. Cette simplification se traduit par une réduction du besoin de main-d’œuvre et un risque massif de suppressions d’emplois dans les territoires industriels et l’aval de la filière.
Le virage électrique, censé préparer l’avenir, fait déjà vaciller le présent de dizaines de milliers de travailleurs. La promesse d’avenir est donc aussi une menace immédiate. En ce sens, on peut se réjouir des réponses du ministre de l’Economie et du vice-président de la Commission européenne, Stéphane Séjourné, devant la PFA, et qui vont dans le sens de nos revendications (voir ci-dessous).
Pour autant, plusieurs questions de fond restent à résoudre.
LES FAILLES D’UNE INDUSTRIE FRAGILISÉE
Cette mutation accélérée agit comme un révélateur des faiblesses structurelles de l’industrie française. La France, naguère grande puissance automobile, a laissé s’éroder ses capacités de production au fil des délocalisations et des stratégies de court terme. « Les pertes d’emplois résultent de pertes de volumes qui sont antérieures à l’arrivée du véhicule électrique », rappelle le secrétaire fédéral Olivier Lefebvre.
L’industrie s’est fragmentée, la sous-traitance s’est mondialisée, les marges se sont effondrées. La financiarisation des groupes et le désengagement public ont achevé de réduire la capacité nationale à produire sur tout le spectre de la chaîne de valeur.
Résultat : la France aborde le tournant électrique en situation de dépendance technologique.
La batterie, organe vital du véhicule électrique, est aujourd’hui fabriquée à plus de 70 % en Asie, souvent dans des conditions sociales ou environnementales problématiques. L’Europe, qui avait dominé l’ère thermique, découvre son retard sur cette nouvelle frontière industrielle.
Certes, la France et l’Europe tentent de rattraper le temps perdu à coups de “gigafactories” portés par des alliances entre constructeurs, chimistes et acteurs énergétiques.
Mais il faudra des années pour qu’elles atteignent leur pleine capacité et rivalisent avec les géants asiatiques. Et surtout, les savoir-faire de la technologie des cellules, du recyclage et de la gestion énergétique, de l’échelle et de la maîtrise de la chaîne de valeur restent encore largement du côté asiatique.
Le pari de la souveraineté industrielle n’est certes pas encore perdu, mais il est loin d’être gagné.
UN SÉISME SOCIAL ET TERRITORIAL
La transition électrique bouleverse aussi les cartes sociales et territoriales de l’industrie automobile. Entre 2000 et 2020, la France perd plus de la moitié de ses capacités d’assemblage.
Des bassins entiers, bâtis autour de la mécanique et de la métallurgie, voient leurs repères s’effacer. Dans les Hauts- de-France, le Grand Est ou les vallées industrielles de la région lyonnaise, les ateliers ferment ou se reconvertissent dans la précipitation et l’incertitude. La plupart des sous-traitants, spécialisés dans la fonderie ou la fabrication de composants moteurs, peinent à trouver leur place dans la chaîne de valeur du véhicule électrique et s’avèrent être les plus vulnérables.
Poussés à la compétitivité par les prix plutôt que par l’innovation, beaucoup manquent des moyens d’investir dans la recherche, l’automatisation ou la reconversion vers de nouveaux produits. La mutation exige des compétences inédites (électronique de puissance, chimie des batteries, automatisation des process) qui nécessitent une politique de formation ambitieuse et coordonnée, mais malheureusement pas toujours au rendez-vous.
Notre fédération plaide depuis des années pour une approche anticipée et concertée des transitions industrielles.
Car si l’industrie change, la question demeure : quelle place pour l’emploi dans cette nouvelle ère ?
L’électrification ne doit pas être un prétexte à la casse sociale, mais une opportunité de redéfinir le modèle productif . Pour cela, il faut sécuriser les parcours professionnels, accompagner les reconversions et garantir que les nouveaux emplois créés (souvent dans les start-up ou les usines de batteries) offrent les mêmes droits, salaires et protections que les anciens. Sans cette vigilance, la transition écologique se traduira par une fracture sociale accrue, opposant les “pionniers” de la nouvelle industrie aux “oubliés” du moteur thermique. Il faudra aussi, au plan industriel, retrouver les volumes de production sans lesquels il n’est pas d’emploi.
L’ÉNERGIE, TALON D’ACHILLE DE LA TRANSITION ?
L’un des grands paradoxes du véhicule électrique réside dans sa dépendance… à l’énergie. Son empreinte carbone dépend directement du mode de production de l’électricité qui le fait rouler.
En France, le nucléaire permet d’afficher un bilan carbone favorable, mais l’équation énergétique reste complexe.
L’explosion de la demande électrique liée, entre autres, à la mobilité, conjuguée aux besoins des gigafactories et à la réindustrialisation espérée, fait planer le risque d’une tension sur le réseau.
L’électricité verte, indispensable pour une transition réellement durable, suppose de lourds investissements dans les réseaux, le stockage et les énergies renouvelables. Sans maîtrise du mix énergétique, l’électrification pourrait bien déplacer le problème plutôt que le résoudre. Les errements autour de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) n’ont, sur ce plan, rien de rassurant, tant pour les consommateurs que pour les investisseurs et les industriels.
«Notre organisation syndicale demande avec constance que soit sécurisé un tarif préférentiel pour les industriels, déplore Olivier Lefebvre, et pendant ce temps, l’Allemagne s’apprête à subventionner l’électricité à destination de l’industrie pour en réduire le prix… ».
La transition énergétique impose donc un défi global : produire plus d’électricité décarbonée, sécuriser les approvisionnements en matériaux critiques et investir massivement dans la recherche. Là encore, une véritable politique industrielle fait défaut. Faute de coordination, le risque est grand de voir la France importer non seulement ses batteries, mais aussi l’électricité nécessaire à leur fabrication, perdant ainsi sur les deux tableaux de la souveraineté.
L’OFFENSIVE ASIATIQUE : UN CHOC DE COMPÉTITIVITÉ
Pendant que l’Europe peine à se structurer, débat et se bat avec elle-même, la Chine avance à grands pas. Elle a bâti une domination sans partage sur la chaîne du véhicule électrique, créant un écosystème complet, du lithium au véhicule fini, et impose désormais ses marques (BYD, Nio, MG…) sur les marchés occidentaux.
Soutenue par un État stratège, dotée d’une planification à long terme et d’un marché intérieur gigantesque, elle exporte aujourd’hui des véhicules à bas prix mais de qualité croissante. Ses constructeurs ne se contentent plus de copier : ils innovent, maîtrisent leurs batteries, et investissent dans les usines européennes.
Cette offensive met à nu les faiblesses d’une industrie européenne fragmentée, qui paye le prix d’une transition mal coordonnée, entre contraintes environnementales élevées, coûts énergétiques records et un marché du travail qui peine à s’adapter.
Pour regagner du terrain, la France doit miser sur l’innovation, des choix de gamme et la relocalisation sélective.
Les leviers existent : excellence technologique, mix énergétique décarboné, savoir-faire industriel. Mais ils nécessitent une stratégie cohérente, soutenue par l’État et les acteurs sociaux. Le mot “relocalisation” est devenu un mantra, qu’il ne suffit pas de prononcer pour qu’il produise des usines.
Cette bataille est aussi celle de la souveraineté : savoir produire, décider et maîtriser sur son propre territoire. A cet égard, notre organisation ne peut que se réjouir de voir les constructeurs enfin adopter sa proposition de fixer une part de contenu local dans les véhicules revendiquant l’appellation « fabriqué en France ».
L’EUROPE À LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE
L’Europe est prise en étau entre deux impératifs qui la font avancer sur une ligne de crête : tenir ses engagements climatiques et préserver ses emplois industriels. Le Pacte vert européen fixe des objectifs ambitieux, mais parfois déconnectés des réalités productives.
En outre, sa réussite implique de mobiliser des fonds massifs pour la formation, la reconversion et la recherche, mais aussi de concevoir une protection commerciale adaptée pour éviter le dumping social et environnemental.
La concurrence mondiale impose d’assumer une politique industrielle offensive, quitte à rompre avec les dogmes du libre-échange. Dans ce débat, la France a un rôle à jouer : elle dispose d’une culture industrielle, d’un syndicalisme structuré et d’une expérience de la concertation qui peuvent servir de modèle. La dépendance vis-à-vis des technologies et matériaux étrangers risque de transformer la transition écologique en dépendance énergétique.
Dans ce contexte, l’Union doit apprendre à conjuguer ambition écologique et pragmatisme économique, sous peine de voir s’éloigner à la fois la neutralité carbone et la souveraineté industrielle.
VERS UNE TRANSITION JUSTE ET MAÎTRISÉE
Au fond, la question n’est pas de savoir si la transition électrique aura lieu, mais comment elle se fera. Sa réussite dépendra moins de la vitesse que de la méthode.
Seule une transition maîtrisée, concertée et anticipée peut au contraire redonner du sens au travail industriel et ouvrir une voie durable vers la réindustrialisation.
Cette approche, défendue par notre organisation, doit s’imposer comme une priorité politique. « La transition énergétique ne peut être durable que si elle est socialement juste et économiquement souveraine »,
C’est dans cet équilibre que se jouera l’avenir de la filière automobile, et au-delà, celui du modèle industriel français. Le virage électrique est un miroir tendu à la France. Il révèle la fragilité d’un pays qui aspire à l’indépendance industrielle mais peine à la reconstruire.
Il rappelle aussi la force d’un tissu social et syndical qui refuse la fatalité. Le véhicule électrique ne doit pas être le symbole d’une nouvelle dépendance, mais l’occasion de refonder un modèle productif plus juste, plus durable, plus souverain. Entre promesse technologique et exigence sociale, la transition électrique n’est pas seulement une affaire de moteurs et de batteries : elle est, plus que jamais, une question de volonté collective
L’EUROPE SUR LA VOIE DE LA RAISON ?
L’Union européenne a fixé le cap : fin des moteurs thermiques en 2035. Face à ce couperet, des assouplissements ont été récemment réclamés, tant par les indus- triels que par l’Elysée, notamment en réponse aux demandes de notre organisation syndicale chez Renault et Stellantis le 23 octobre.
Mais s’il est nécessaire de reporter les contraintes, le faire sans une stratégie industrielle robuste ne ferait que repousser les difficultés. Pour autant, les déclarations du ministre de l’Economie et du vice-président de la Commission, Stéphane Séjourné, devant la PFA le 4 novembre, rassurent un peu.
Car plusieurs revendications de notre organisation syndicale trouvent enfin un écho auprès des pouvoirs publics et de l’Europe, comme des adaptations réglementaires pour favoriser l'émergence d'une catégorie de petites voitures électriques abordables, instaurer une obligation de contenu local pour soutenir l’emploi et l’industrie sur nos territoires, détacher les véhicules utilitaires légers de la trajectoire de 2035, sans oublier le principe de neutralité technologique pour élargir la recherche de solutions au-delà du tout-électrique.
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BATTERIE : UNE ACTIVITÉ SOUS TENSION
Au cœur de l’automobile de demain, la batterie fait l’objet d’une bataille mondiale dans laquelle la France ne cache pas ses ambitions. Enjeu industriel, géopolitique et social central dans la réussite (ou l’échec) de la transition électrique française, elle fait figure d’enjeu stratégique.
LES LEVIERS D’UNE TRANSITION INDUSTRIELLE RÉUSSIE
La mutation vers le véhicule électrique impose à la France — et à l’Europe — de repenser la manière dont elle produit, investit et protège ses industries.
Il faut bâtir une véritable stratégie nationale et européenne, fondée sur la souveraineté, la planification et le dialogue social. Autrement dit, il faut redonner à l’industrie un cap, et aux salariés une perspective.
(1) pour prendre connaissance du dossier complet:
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