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30 / 09 / 2022 | 128 vues
Jean Louis Cabrespines / Membre
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Le devenir du travail : des emplois et du sens !

Changer de vie est le slogan contemporain par excellence. Jamais les existences n’ont autant été alimentées par le besoin de se bouleverser elles-mêmes. Jusqu’à présent, les destins étaient en grande majorité linéaires : on voit maintenant des électriciens devenir professeurs de yoga et des enseignants ouvrir des fromageries. » Cette phrase de David Foenkinos dans son roman « numéro deux » (Gallimard) résonne dans cette période où se vérifie l’affirmation d’Alphonse Allais qu’ « On devrait construire les villes à la campagne car l'air y est plus pur ! » !

 

Il ne s’agit pas seulement de réorienter sa vie, il s’agit d’un changement plus profond qui fait voler en éclats le ciment de notre vie en société sous les coups répétés de la situation sociale et économique de plus en plus dégradée, qui conduit à la perte de repères idéologiques, philosophiques, sociétaux, qui remet en cause les modèles entrepreneuriaux..., qui entraîne une prise en compte, avant tout de soi, plutôt que de participer à un projet collectif,... Et dans le même temps, nous entendons dire combien chacun veut trouver une activité plus valorisante, plus proche de valeurs de partage, plus en phase avec des aspirations altruistes. Il y a, là, comme des contradictions difficilement compréhensibles.

 

Des faits qui interrogent

 

Tout cela, présenté comme une « grande démission », entraîne des conséquences sur la vie de chacun, sur la relation au travail, sur le choix des modes et des lieux de vie,...Les effets du changement se traduisent dans nombre de secteurs qui subissent des choix individuels remettant en cause les socles sur lesquels s’établissait la relation à l’emploi et au travail. Et ces bouleversements s’expriment dans des constats hétéroclites au sein du monde du travail qui, mis bout à bout, donnent un nouveau paysage du vivre ensemble : un accroissement du nombre des auto entrepreneurs, une baisse de l’inscription à Pôle Emploi, une difficulté de recrutement dans de nombreux métiers, un accroissement du nombre d’urbains vers le rural (et une confrontation entre cultures différentes ville/campagne).

 

Quentin Guilluy dans le Journal du Net (26/07/22) s’interroge sur cette éventuelle « grande démission » et les raisons qui peuvent en être à l’origine : « Plus de 24 mois de crise sanitaire, de confinements successifs, d’informations contradictoires, de tensions économiques et sociales ont profondément marqué les collaborateurs. Tenus à distance de leur entreprise, de leurs collègues, les aspirations de certains ont changé. Leur rapport même à l’exercice professionnel s’est transformé, laissant émerger une notion à la fois forte et floue : la quête de sens…

 

Selon la 9ème édition du baromètre Empreinte Humaine réalisé par OpinionWay, 41% des salariés (+3 points par rapport à octobre 2021) se disent en souffrance et celle-ci finit par s’exprimer, d’une façon ou d’une autre… »
 

Il est alors permis de questionner le fait que les salariés s’interrogent sur leur place dans l’entreprise, sur le sens de leur métier et plus encore de leur intérêt à poursuivre dans une carrière que l’on n’a pas suffisamment valorisée. D’autant que de nouveaux modèles de relation au travail et à l’emploi commencent à être privilégiés par les employeurs : on passe d’une relation employeur/salarié à une sous-traitance (cachée comme dans le cas de l’ubérisation), à des statuts intermédiaires où la responsabilité est seulement assumée par celui qui fait.

 

La « grande démission » ne serait-elle pas aussi la conséquence d’une volonté de revoir les modes d’organisation du travail et de tout ce qui fait le socle de la relation légale au sein de l’entreprise ? On dit le travail déstructuré, mais qui a voulu cette déstructuration, qui a voulu modifier les « rapports de classe » dans l’entreprise, et qui, par conséquent n’en a pas mesuré les conséquences ?

 

On constate que de nombreux ex-salariés sont en recherche de sens tant dans leur vie personnelle que professionnelle, faisant des choix donnant l’impression d’une meilleure maitrise de celles-ci (« plus de patron, plus d’horaires, plus de contraintes, je choisis ce que je veux faire, quand je veux le faire ! »).

 

Rien de nouveau ?

 

Alors que nous pensons à un grand bouleversement, les travaux de la DARES laissent penser que cette situation n’est pas nouvelle et qu’elle est due à une reprise après une crise (« La France vit-elle une "Grande démission ?" - DARES – 18 AOÛT 2022) : « Le taux de démission est élevé mais pas inédit. Afin de tenir compte des fluctuations de l’emploi, le nombre de démissions peut être rapporté à celui des salariés.

 

Le taux de démission ainsi obtenu atteint 2,7% en France au 1er trimestre 2022. Il est au plus haut depuis la crise financière de 2008-2009, mais reste en deçà des niveaux qu’il avait atteints juste avant, « La  début 2008 (2,9%). Sur les seules entreprises de 50 salariés ou plus, le taux de démission est actuellement parmi les plus élevés depuis 1993 : avec 2,1%, il est toutefois inférieur à celui observé au début des années 2000 (2,3% au 1er trimestre 2001). »

 

Mais ces deux crises sont-elles comparables : l’une financière (2008), l’autre plus profonde, sanitaire, sociale, écologique, économique (2022) ?

 

« ... Le taux de démission est un indicateur cyclique précise la DARES. Il est bas durant les crises et il augmente en période de reprise, d’autant plus fortement que l’embellie conjoncturelle est rapide. Durant les phases d’expansion économique, de nouvelles opportunités d’emploi apparaissent, incitant à démissionner plus souvent.
 

Dans le contexte actuel, la hausse du taux de démission apparaît donc comme normale, en lien avec la reprise suite à la crise du Covid-19. Elle n’est pas associée à un nombre inhabituel de retraits du marché du travail. » Il semblerait que la croissance existe tant en France qu’en Europe et que le marché du travail soit dynamique dans sa forme habituelle, au point que dans nombre de métiers, il y ait pénurie, remise en cause des modes de fonctionnement des entreprises, revalorisation des postes, révision des cadres d’emploi...

 

Un changement de comportement nécessaire... mais de qui ?

 

Il s’agit, alors, que les relations sociales au sein des entreprises changent, que les employeurs prennent en compte de nouvelles propositions et réponses à l’égard des salariés : « C’est désormais à l’employeur de s’inscrire dans un effort constant de séduction pour attirer et retenir des talents qui ont les moyens conjoncturels d’être volages. Col bleus ou cols blancs, la tendance est identique. Si la perspective d’une Grande Démission massive semble peu probable en France, les organisations doivent néanmoins s’adapter et s’armer pour répondre à ces nouveaux paradigmes. C’est à chaque entreprise d’accompagner ce changement culturel en créant son propre écosystème d’emploi flexible au regard de son cadre social et des exigences de son industrie, pour répondre au mieux aux nouvelles attentes des collaborateurs, et garantir la performance globale de son activité. » (Quentin Guilluy dans le Journal du Net (26/07/22))

 

La DARES montre son optimisme (trop ?) face à l’avenir de la situation actuelle : « Dans un contexte de difficultés de recrutement toujours élevées, les salaires d’embauche sont susceptibles d’augmenter, en particulier pour les personnes nouvellement démissionnaires. Outre cet effet potentiel sur les salaires, les enquêtes Acemo-Covid montrent que, début 2022, certaines entreprises réalisent des concessions sur les conditions ou l’organisation du travail (télétravail) ou sur la forme des contrats d’embauche pour conserver ou attirer des salariés. »

 

Face à cette désaffection des emplois traditionnels et avant que n’arrivent les changements ci-dessus évoqués, certains choisissent le chemin d’un entrepreneuriat plus individuel, en pensant se libérer des « carcans » de leur ancien emploi. Ce que semble montrer l’accroissement de la création d’entreprises et particulièrement d’auto entreprises, répondant ainsi au désir d’indépendance : « En 2021, le nombre de créations d’entreprises en France atteint un nouveau record avec 995900 créations, soit 17% de plus qu’en 2020, année du précédent record malgré un fort recul des créations pendant le premier confinement en 2020.
 

Le nombre de créations d’entreprises est ainsi supérieur de près de 80% à son niveau moyen sur la période 2010 à 2017, avant l’expansion récente du nombre de créations d’entreprises. Comme les années précédentes, la forte hausse de 2021 est portée par les immatriculations d’entreprises individuelles sous le régime du micro-entrepreneur (+ 17%).
 

Les créations de sociétés progressent aussi fortement (+ 24%), tandis que les créations d’entreprises individuelles classiques augmentent plus modérément (+ 2%). » (« Essor des créations de sociétés et de micro-entrepreneurs en 2021 » - Eric Hofstetter - INSEE PREMIÈRE N o 1892 - 02/02/2022)

 

Le miroir aux alouettes

 

Mais le travers de ce développement est la fragilité des structures et la relative faiblesse des chiffres d’affaires.
 

Ainsi, le site Portail auto entrepreneur (https://www.portail-autoentrepreneur.fr/academie/gestion-auto-entreprise/chiffre-daffaires/salaire-autoentrepreneur) indique que « l’INSEE se penche régulièrement sur le revenu des auto entrepreneurs et selon une étude réalisée en 2019, le revenu moyen d’un auto entrepreneur, que l’on pourrait comparer à un salaire, se situe autour de 590 euros par mois. Néanmoins, les auto entrepreneurs cumulent souvent leur activité avec un autre statut comme celui de salarié (29%).
 

En ajoutant les deux rémunérations moyennes, on obtient alors un revenu nettement plus élevé : 2280 euros ! »
 

Disons-le, cet argument pour valoriser le développement de ce type d’entreprise n’est pas sans nous laisser dubitatif dans un contexte où, justement, les salariés quittent les entreprises.
 

Alors, si ce statut ne permet pas d’avoir des ressources suffisantes, quel autre choix est fait ?
 

Cette question est d’autant plus à l’ordre du jour que l’INSEE souligne que « Cinq ans après leur immatriculation au premier semestre 2014, un tiers des auto entrepreneurs ayant démarré leur activité sont toujours actifs. Pour la même génération, la proportion d’entrepreneurs individuels classiques pérennes à cinq ans est beaucoup plus élevée (53 %). » (« Le chiffre d’affaires des auto entrepreneurs immatriculés en 2014 croissait continûment avant la crise sanitaire » - Sylvain Juliachs - INSEE PREMIÈRE N o 1873 - 20/09/2021)

 

Dans l’ESS aussi, des changements

 

Il ressort largement la recherche de « sens » dans de nouvelles activités pour beaucoup de ces nouveaux entrepreneurs.

 

L’ESS pourrait permettre cet investissement nouveau qui donnerait ce sens recherché. La possibilité de se responsabiliser, d’être plus acteur de son parcours personnel, de partager des valeurs et de mettre en œuvre des projets que l’on peut considérer comme plus valorisants sont autant d’éléments qui pourraient attirer ceux qui ont fui les entreprises traditionnelles. Oui, mais voilà, même l’ESS est touchée et nous devons nous interroger sur les pistes à réfléchir pour redonner de l’appétence d’un engagement dans les entreprises de l’ESS..

 

Ainsi, dans une tribune des Echos, Jean-Philippe Teboul, Lisa Belkaïd, Sophie Lemaire (« L'ESS ne pourra pas offrir les mêmes salaires qu'ailleurs mais pourrait ré enchanter le monde du travail. (iStock) » - 15 juin 2022) posent la question : « Baisse des candidats dans l'ESS : et si le sens ne suffisait plus ? » Pour eux, « L'ESS est aussi touché par la pénurie de candidats

 

Derrière ce phénomène massif, les structures de l'Économie Sociale et Solidaire (associations, fondations, coopératives, entrepreneuriat social…) pourraient voir une formidable opportunité avec des salariés du privé lucratif qui déserteraient par manque de sens et viendraient faire la queue devant leur porte grande ouverte. Mais il se trouve que, loin de cela, le secteur des associations de l'ESS figure parmi les plus touchés par la baisse des candidatures.

 

Dans notre cabinet de recrutement, nous avons constaté en une année, depuis juin 2021, une baisse des candidatures qui peut atteindre 60% pour certains postes et une croissance exponentielle des demandes de missions de recrutements des acteurs de l'ESS confrontés à des difficultés jamais vues. Si on ne peut donc accoler au bouleversement en cours, l'arlésienne de « salariés en quête de sens », il faut bien en chercher ailleurs les vraies raisons. »

 

Se pose alors la question des motivations de ces retraits.

 

Ce qui ressort majoritairement est le bouleversement du rapport au travail qui n’est plus forcément un lieu d’épanouissement (aussi) personnel, mais un gagne-pain : « Ce qui est en train de craquer sous nos yeux, c'est la tension entre d'un côté une demande sociétale de s'identifier à son job et de l'autre des métiers de plus en plus normés qui donnent de moins en moins envie de s'y identifier. » Face aux nécessaires changements à intervenir dans l’ESS pour la rendre plus attirante, les auteurs considèrent qu’il faut « un changement de paradigme particulièrement profond car il fait trembler sur ses bases l'un des piliers de son modèle de recrutement : des salaires en dessous du privé contre une réponse à une « quête de sens ».

 

Car il est vrai que le justificatif donné dans certaines structures sur le fait que le « sens » remplacerait le salaire a fait long feu et n’est plus suffisamment motivant pour attirer.

 

Nous savons combien il est difficile, pour beaucoup d’entreprises de l’ESS, de trouver les moyens de leur action tant elles sont soumises à un modèle économique qu’elles ne maîtrisent qu’en partie : dans le secteur social et médico-social, ce sont les pouvoirs publics qui décident et qui attribuent les financements pour les missions confiées aux associations et les négociations sont souvent au désavantage des structures.

 

La logique du projet (« on ne finance que le projet, pas les charges de structure ») et de l’appel d’offres sont autant de pièges qui ne permettent pas un réel développement harmonieux.

 

Quel avenir pour le travail ?

 

Proposer un cadre de travail épanouissant porteur de valeur de « construire ensemble » peut être un des axes de développement des entreprises de l’ESS.

 

La Fondation Jean-Jaurès, dans une note de juillet 2022 (« Plus rien ne sera jamais comme avant » dans sa vie au travail » - Romain David – Fondation Jean-Jaurès – 01.07.2022 - https://www.jean-jaures.org/publication/plus-rienne-sera-jamais-comme-avant-dans-sa-vie-au-travail/) précise que « Cette nouvelle relation dépassionnée au travail a pour corollaire une envie de bien-être au quotidien. Il ne s’agit plus tant « de se réaliser » par le travail que, plus modestement, de s’y sentir bien. » Ce n’est donc pas seulement le sens qui doit être trouvé, c’est la réalisation personnelle.

 

Mais cela pose nécessairement la question de la possibilité d’implication dans un projet de société partagé qui permettrait à tous de tenir une place à la fois épanouissante pour soi et solidaire avec l’ensemble. Cela veut dire, particulièrement pour l’ESS, de s’interroger sur les freins pouvant exister pour un plus grand investissement dans un projet collectif.

 

Redisons-le : un changement de paradigme est nécessaire et il ne suffit pas d’incantation, mais de rechercher ensemble une autre manière de concevoir l’investissement pour éviter que se créent des « petits archipels » individuels qui ne permettraient plus de créer une véritable cohésion.

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Démissions en chaîne, refus des bullshit jobs, méfiance vis-à-vis des grandes entreprises, préférence pour le télétravail, réhabilitation des activités manuelles, réorientations en milieu de carrière : les questionnements sur le sens du travail n’ont jamais été aussi nombreux.

 

La pandémie a provoqué un débat sur les travailleurs « essentiels », qui sont pourtant moins payés et considérés que les « premiers de cordée ». Quant à la crise écologique, elle impose de réorienter nos emplois.

 

À l’heure où le management par les chiffres a envahi le secteur privé comme la fonction publique, il est crucial de s’interroger sur le contenu et la finalité de nos activités professionnelles. Il fut un temps où l’on cherchait avant tout à occuper un emploi.

 

Aujourd’hui, il se pourrait bien que la priorité soit donnée au sens du travail.

 

C’est là que se produit actuellement une révolution, guidée par les nouvelles exigences sociales et les défis écologiques.

 

Les auteurs :

- Thomas Coutrot est statisticien et économiste, chef du département Conditions de travail et santé de la DARES au ministère du Travail de 2003 à 2022.

- Coralie Perez est socio-économiste, ingénieure de recherche à l'université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du Centre d'économie de la Sorbonne.

Publié aux Editions sociales