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29 / 05 / 2026 | 13 vues
Valentin Rodriguez / Abonné
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Intelligence artificielle et emploi : entre fantasmes et vrais dangers

Avec l’IA, ce n’est pas seulement une révolution industrielle de plus, mais une révolution d’un nouveau genre qui commence. Pour notre organisation, la question de l’emploi y figure naturellement en position centrale, avec toutes ses composantes.


Mais pour savoir comment anticiper au mieux pour accompagner les salariés dans ce bouleversement du monde du travail, il peut s’avérer difficile de faire la part des choses, alors que chaque jour apporte son lot de commentaires. Aussi avons-nous souhaité en faire le dossier spécial du mois pour nourrir les réflexions et tenter d'apporter des éléments de réponses.

 

Dix-huit mois. C'est l'échéance à laquelle, à en croire Mustafa Suleyman, patron de Microsoft AI, « la plupart, sinon toutes les tâches » accomplies dans les bureaux pourraient être remplacées par l'IA.


Provocation ? Prophétie ? Délire techno-mystique ?


Les prédictions chiffrées se succèdent depuis plusieurs mois pour tenter de quantifier l'impact de l'IA sur l'emploi. Déjà, dans son rapport de 2023 sur l’avenir de l’emploi, le Forum économique mondial évaluait à 83 millions le nombre de postes supprimés dans le monde « au cours des cinq prochaines années ». Il est un autre chiffre, plus récent, auquel il faut tordre le cou, à la fois pour rendre sa juste mesure au problème, mais aussi montrer les causes de l’emballement. Une étude publiée le 18 mars 2026, réalisée conjointement par Coface et l'Observatoire des Emplois Menacés et Émergents, a analysé 923 professions décomposées en tâches élémentaires.

 

Résultat : 3,8 % des emplois sont actuellement « fragiles » face à l'IA générative, et ce chiffre pourrait grimper à 16,3 % d'ici 2 à 5 ans, soit environ 5 millions de postes sur un marché de 30 millions d'actifs.

 

Une possibilité, donc, et non une photographie de l'avenir. L'étude précise elle-même que « menacé » ne signifie pas « supprimé », mais que plus de 30 % des tâches du poste sont automatisables. Ce qui disparaît en premier, ce sont ces dernières, pas nécessairement les postes entiers. Il a suffi qu'une grande partie de la presse oublie cette nuance pour que s'agite le spectre des 5 millions d'emplois supprimés. Les pertes d’emploi actuelles demeurent faibles, et pour le moment, l’IA est surtout un prétexte commode pour masquer le caractère avant tout financier de restructurations qui n’ont rien à voir avec les algorithmes.
Derrière le sensationnalisme, ces prédictions servent aussi des intérêts bien identifiés.

 

Selon McKinsey, 6 700 milliards de dollars seront investis d'ici à 2030 dans les datacenters, dont 5 200 milliards dédiés à l'IA. Annoncer des impacts massifs sur l'emploi revient à promettre aux investisseurs que les entreprises paieront volontiers des services d'IA jugés indispensables. Les discours alarmistes sont tenus en premier lieu par les promoteurs de ces technologies qui, vu le niveau des investissements engagés, ont besoin de faire perdurer l'idée d'une rentabilité à court terme, qui n’existe pas encore. Avec, en toile de fond, un risque de bulle spéculative : une étude du MIT parue en juillet 2025 indiquait que 95 % des projets d'IA générative en entreprise ne génèrent pas de retour sur investissement. En France, l'Insee évalue à 0,1 point seulement la contribution de l'IA à la croissance en 2025, très loin des 0,7 % américains. Elle est donc, pour le moment, inversement proportionnelle à la taille de son espace médiatique.


UN DÉPLOIEMENT ENCORE EMBRYONNAIRE


Derrière le bruit de l’audimat, la réalité des entreprises est plus tempérée. En 2025, seulement 7 % des salariés français utilisaient quotidiennement l'IA générative au travail, et la moitié n'y avaient pas encore touché, selon une étude du cabinet PwC.
 

Et dans l’industrie ? L’étude publiée par l’observatoire paritaire de la métallurgie en février relève que l’usage de l’IA concerne près de la moitié des salariés de la branche, surtout les cadres, qui représentent… la moitié de ses effectifs.


Pour autant, le déploiement de l’IA industrielle nécessite plusieurs prérequis, à commencer par la collecte de jeux de données pertinentes, propres, organisées et actualisées, qui nécessite un certain avancement des entreprises dans leur transformation numérique. Il induit aussi des coûts notables, qui viennent grever sa rentabilité, par ailleurs faible.


Ce qui explique que beaucoup, en particulier les PME/PMI, sont encore loin de la « zone IA » : plus des deux tiers de leurs dirigeants n'utilisent pas l'IA et ne prévoient pas de le faire prochainement. Aucune adoption de l’IA à grande échelle n’est en cours. Nous n’en sommes qu’aux prémices, et les obstacles techniques et organisationnels restent nombreux : un bureau d'études qui veut déployer l'IA agentique doit d'abord réorganiser son activité, redéfinir la place des interventions humaines, concevoir des procédures de vérification. Rien de mécanique ni d'instantané.

 

UN MOUVEMENT DE FOND


Les prédictions catastrophistes ont, de plus, une fâcheuse tendance à sous-estimer la diversité des tâches au sein de chaque métier. Un récent rapport du Boston Consulting Group cartographie quatre destins possibles pour les emplois exposés à l'IA : substitution, amplification, reconfiguration, ou faible exposition. Cette grille décrit le mouvement déjà à l'oeuvre : le travail se polarise, les tâches répétitives et codifiables sont progressivement absorbées, tandis que celles qui exigent jugement, coordination et responsabilité deviennent plus centrales.


L'IA ne se substitue pas au travail humain en général ; elle remplace certaines formes et en valorise d'autres.


Les prédictions ont toujours accompagné les révolutions technologiques : à la fin des années 1980, elles annonçaient des destructions massives d'emploi avec l'ordinateur personnel. Pourtant, l'informatique n'a pas fait disparaître le marché du travail.


Une étude du MIT Future Tech rappelait en 2024 que, pour l’instant, l’IA reste le plus souvent moins rentable que les travailleurs. En effet, les coûts d’investissement élevés (infrastructures, maintenance, entraînement des systèmes, facture énergétique) et les limites de l’autonomie de l’IA dans des scénarios imprévus font que les humains restent essentiels dans de nombreux secteurs. Le constat est implacable : les entreprises expriment un besoin de compétences liées à l’IA, mais qui ne se traduisent actuellement que très peu en créations de postes.


LA FAUSSE ÉVIDENCE DES ÉQUILIBRES SPONTANÉS


L'argument optimiste repose sur une logique simple : si l'IA augmente les profits des entreprises, celles-ci auront les moyens et la volonté de recruter davantage. Mais cela n'a absolument rien d'automatique. Les gains de productivité vont plus souvent à la réduction des coûts et l’augmentation des marges.


L'argument du « résultat à l'équilibre » occulte que cet équilibre a reposé, par le passé, sur des déplacements brutaux du travail : les paysans contraints de rejoindre les villes, les industries textiles délocalisées vers l'Asie. Les ouvriers qui ont perdu leur emploi à Roubaix ne se sont pas convertis par magie en data scientists à La Défense. Il a fallu soixante-dix ans pour que les apports de la révolution industrielle anglaise profitent à la société.


En attendant, la plupart des Britanniques ont été appauvris. Ces périodes de transition, humainement coûteuses, sont loin d’être politiquement neutres : la montée de l'extrême droite, aux États-Unis comme en Europe, a été nourrie par la désindustrialisation.


UNE NOUVEAUTÉ HISTORIQUE : LES CADRES DANS LE COLLIMATEUR


Ce qui distingue fondamentalement la révolution IA des précédentes, c'est qu'elle s'attaque à un territoire jusqu'ici préservé. L'ordinateur et la robotisation ont remplacé des tâches routinières dans les bureaux et dans les usines. L'IA générative, elle, peut prendre en charge des tâches non répétitives, comme celles des comptables, juristes, chefs de projet, etc. Pour la première fois, les cols blancs, et parmi eux les plus hauts revenus, sont en première ligne. L'étude Coface-OEM le confirme : les 10 % des plus hauts revenus sont menacés à hauteur de 22,1 %. Ce mouvement remet en cause le narratif sur les hautes qualifications censées justifier des rémunérations parfois indécentes au sommet de la pyramide. Et pose la question du partage de la valeur avec une acuité nouvelle.


À cette nouveauté de fond s'en ajoute une de rythme. Les cochers ont eu vingt ans pour devenir chauffeurs. Les professions menacées par l'IA ne disposent pas de ce temps. Les solutions classiques –formation, reconversion, apprentissage tout au long de la vie– sous-estiment la vitesse du phénomène et surestiment la capacité d'adaptation des populations. Apprendre à « collaborer avec l'IA » ne se réduit pas à maîtriser un outil : cela suppose de reconstruire un rapport au travail fondé sur l'initiative et le jugement critique, ce que deux jours de formation ne transmettent pas. De toute façon, trop peu de formations sont pour le moment disponibles. Moins du quart des clusters IA et programmes portés dans le cadre du PIA ou du plan France Relance, et qui visent à structurer l’offre de formation IA à l’échelle nationale et européenne, révèle l’observatoire paritaire de la métallurgie, développent des projets explicitement orientés vers l’industrie…


DES COMBATS À MENER, DES REVENDICATIONS À PORTER


Lorsque des emplois sont détruits, ce n'est pas parce que la technologie l'impose seule, mais parce que quelqu'un le décide, de la même manière qu'on ferme un site et délocalise sa production. Ce qui signifie des combats à mener et des revendications à porter, renvoyant à l'indispensable rôle de notre organisation. D’autant que l'IA modifie aussi, dès maintenant, la nature même du travail. Le sociologue Juan Sebastián Carbonell parle de « taylorisme augmenté » : l'IA prolonge et renforce les logiques du taylorisme classique, décomposant le travail en tâches standardisées et contrôlées, captant les gestes et les savoirs des travailleurs pour les intégrer dans des systèmes automatisés. Les salariés risquent d'être réduits à suivre des instructions produites par des algorithmes, appendices des machines plutôt que leurs opérateurs, avec pour corollaire la dégradation de la qualité des emplois. Selon lui, l’avènement de l’IA est à inscrire dans une histoire longue de l’organisation du travail qui montre combien le changement technologique a toujours été le produit de choix qui peuvent être combattus.


Notre organisation syndicale  a pris la mesure de ces enjeux de longue date.


Dès 2023, FO-Cadres publiait son plaidoyer sur l'IA et le travail. En février 2025, à l'occasion du Sommet international sur l'IA à Paris, la Confédération organisait sa propre journée sur l'IA et le monde du travail. « Elle s'impose, de gré ou de force, dans le quotidien de plus en plus de salariés, déclarait Frédéric Souillot, secrétaire général FO. Nous ne lutterons pas contre, mais nous devons lutter contre une IA dérégulée, une IA hors de contrôle. »


Le congrès confédéral de Dijon a inscrit cette vigilance dans sa résolution générale : consultation obligatoire des instances représentatives, intégration de l'IA dans les négociations annuelles obligatoires, accord national interprofessionnel. Sur le terrain fiscal, une revendication mérite d'être portée : veiller à ce que la fiscalité ne favorise pas l'IA au détriment de l'humain. Aujourd'hui, l'investissement dans un robot est amortissable, tandis que le travail est soumis à des cotisations. Une neutralité fiscale entre capital technologique et travail humain est une exigence de justice.


SEULEMENT LE COMMENCEMENT…


Plusieurs scénarios restent ouverts. Dans le meilleur, l'IA augmente la productivité, crée de nouveaux métiers et améliore les conditions de travail, à condition que les gains soient mieux partagés. Dans un scénario intermédiaire, elle polarise davantage le marché du travail, creuse les inégalités et fragilise les classes moyennes. Dans le pire, elle alimente un chômage structurel que ni la formation ni le marché ne parviennent à absorber. Seule certitude : les changements induits par l’IA débutent à peine. Et contrairement à ce qu'on entend souvent, les ouvriers ne sont pas à l'abri : le rapprochement entre les modèles d'IA et les progrès rapides de la robotique ouvre la voie à l'automatisation de métiers manuels cognitivement complexes. La robotisation accélérée que connaît la Chine offre à cet égard un exemple qu’il ne faut pas ignorer.


Il a fallu combattre - avec succès - l’idée d’une France sans usines. Il faut à présent démonter le fantasme d'entreprises sans salariés. Car comme le souligne Mustafa Suleyman lui-même, si les employés représentent 75 % de la consommation aux États-Unis, les mettre au chômage conduirait à un effondrement des achats et un krach boursier. L'IA ne tuera pas l'emploi, mais elle peut tuer l'emploi tel que nous le connaissons, si nous laissons d'autres décider à notre place de ce qu'il doit devenir.

 

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(1) Le dossier
https://www.calameo.com/federation-fo-metallurgie/read/0073370993f85845bcf14

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