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27 / 10 / 2011
Didier Cozin / Membre
Articles : 59
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Du travail et des compétences au pays de Descartes et des 365 fromages

Un débat semble agiter depuis quelques semaines de nombreux médias (Le Monde notamment) : faut-il rompre avec le « culte de la performance » (ou la compétence) ?

Celle-ci, jugée trop stigmatisante par Dominique Méda (« Le nouveau critère de triage serait donc devenu le travail et la capacité à travailler dur et à se lever tôt pour gagner la bataille économique dans laquelle on nous somme de nous maintenir depuis plus de trente ans … »), ou au contraire doit-on favoriser les meilleures pratiques professionnelles au risque d’agrandir le fossé entre les plus qualifiés (experts dans leurs domaines) et une masse de travailleurs disqualifiés de fait par la société de la connaissance et de l’information ?

Entre les tenants du « care » (une variante de l’État providence) et de l’homogénéisation, tels que nous les avons connus au XXème siècle, et ceux qui pensent que sans de considérables efforts de remise à niveau, notre pays pourrait vivre une véritable descente aux enfers économique et sociale, les débats sont ouverts et le monde du travail plus que jamais à la croisée des chemins.

Pour éclairer ces questions de la compétence, de la concurrence et des performances, nous aimerions illustrer notre propos par une dizaine de faits divers récents :

  • Air France ou la chute d’Icare
Un dialogue surréaliste entre les « pilotes » de l’airbus d’Air France qui s’est abîmé dans l’Atlantique en 2009 (« tu tires le manche ou tu pointes, on va taper… ») : moralité, 220 passagers et membres d’équipages perdus et un bureau d'enquête accident qui ne comprend pas qu’un tel niveau d’incompétence ait été réuni dans un même cockpit. La réputation d’Air France est entamée et elle a rejoint depuis des années le piteux classement des compagnies à la sécurité médiocre (classement C).
  • Le chantier Areva de l’EPR en Finlande

L’enlisement dans la tourbe finlandaise pour un surcoût estimé à 3,6 milliards d’euros. Ce contrat du siècle va se traduire par une perte de plusieurs milliards d’euros  pour l’État (actionnaire à 80 % d’Areva). Plusieurs milliers d’emplois sont perdus. La France aurait-elle le don de s’accrocher à des techniques dépassées pour conforter ses citadelles et certitudes économiques ?

  • Le secteur du tourisme n'est plus la poule aux œufs d'or de la France » (Le Monde du 13 octobre 2011)

La France dégringole de la première à la troisième place du tourisme mondial. Moralité : plutôt que de dépenser des sommes astronomiques (plus d’1 milliard d’euros par an) dans la promotion de la France, nous ferions mieux d’apprendre à recevoir nos hôtes étrangers (et à parler anglais).

  • Jérôme Kierviel : l’homme qui ne valait pas 4,9 milliards d’euros
En 2008, un trader casinotier engage toute sa banque dans des coups de pokers hasardeux. La banque, après avoir fermé les yeux durant des années, prend peur, se dégage très vite et perd au passage 4,9 milliards d’euros. Moralité : le secteur bancaire français a perdu pour des années sa crédibilité au sein de la planète financière et les attaques contre les banques françaises depuis la rentrée ne sont sans doute pas étrangères à cette déroute industrielle de la Société Générale.
  • La banque franco-belge Dexia vend des produits toxiques à des collectivités irresponsables.


Villes, départements, hôpitaux publics, centres de secours ou territoires d’outre-mer (Tahiti, par exemple) empruntent à tout va, sans comprendre ni mesurer les risques encourus. Moralité : Notre pays est bien plus endetté qu’il ne l’avoue et au lieu de se réformer depuis 30 ans, il a emprunté à tort et à travers.

  • La France de nouveau épinglée pour ses médiocres résultats scolaires et universitaires.
Moralité : on peut dépenser beaucoup pour l’éducation sans guère engranger de résultats probants. On met souvent plus d’énergie en France à cacher la misère de l’Éducation nationale qu’à la combattre (Jacques Julliard dans Le Nouvel Obs).

 

  • Le DIF (droit individuel à la formation) a 8 ans (accord interprofessionnel de septembre 2003).
Plutôt que de mettre en œuvre ce à quoi elles s’étaient engagées huit ans plus tôt, les entreprises en France (une immense majorité d’entre elles) ont fait semblant, ont mal fait ou n’ont rien fait du tout en matière de réforme de la formation professionnelle. Moralité : un pays dont les qualifications des travailleurs sont aujourd’hui insuffisantes pour affronter la compétition internationale.
  • La compétitivité française en berne (« enjeux Les Échos »).

Notre commerce extérieur s’affaisse. Notre positionnement commercial sur des produits moyens de gamme se révèle calamiteux. Moralité : nous sommes positionnés sur des marchés qui battent de l’aile et ne représentent plus l’avenir (qui passe par les énergies vertes, l’agriculture bio ou les produits industriels de haute qualité).

  • La retraite

Tout l’année 2010 : les Français, obsédés par le débat sur les retraites. Comme Harpagon qui répète « ma cassette, ma cassette », ils ont couru les médias et les manifs avec la « moderne » retraite. Deux milliards de Terriens n’ont pas accès à l’eau courante, 1 milliard vivent dans des taudis et nous luttons pour arrêter de travailler dès 60 ans. Moralité : alors que tout autour de la Terre on cherche à conserver une bonne santé physique et intellectuelle pour rester actif et entreprenant, les Français ont gardé comme horizon les modèles sociaux du XIXème siècle. Peu heureux au travail ils ne cherchent qu’à le quitter au plus vite pour vivre de leurs rentes (sociales ou économiques).

  • Les fonctionnaires

Un pays où les fonctionnaires ont fleuri depuis quarante ans. En Allemagne, il y a 50 fonctionnaires pour 1 000 habitants, en France presque le double, avec 90 fonctionnaires pour 1 000 habitants. La France dépense 12 % de son PIB pour sa fonction publique, l’Allemagne 7 % et 80 % des jeunes écoliers rêvent de devenir fonctionnaires. Sans plombiers, boulangers ou entrepreneurs comment les Français créeront-ils des richesses ? Peut-on éternellement importer ce qu’on n’a plus le courage de produire ?

  • La productivité

La productivité française : « notre productivité horaire apparente élevée (la valeur ajoutée par heure de travail) n'est qu'un indicateur d'exclusion. En raison du coût élevé du travail avec les charges (pour financer les 35 heures, payées 39, et des dépenses publiques de 10 points supérieurs à l'Allemagne), on ne garde que ceux qui travaillent le plus vite. Et l'on remplace les autres par des machines ou des emplois délocalisés. » Michel Godet, Le Monde du 20 octobre 2011


La question mérite donc d’être posée en cette fin d’année 2011, loin des débats politiques actuels : sommes-nous prêts à affronter ce siècle économique et social  exigeant ?

 Même si un sursaut est encore possible, nos habituels retards économiques et sociaux (nous adoptons le progrès ou les changements bien après les autres nations de la planète), ne sont-ils pas porteurs de tous les dangers ? Sur une planète devenue un vaste village mondialisé, où toutes les compétences et tous les systèmes sont constamment mis en concurrence, le village gaulois, entouré de profondes défenses (les frontières d’autrefois) et de forêts, n’est plus d’actualité et si nous ne nous mettons pas très rapidement à niveau, plus personne ne fera crédit à la France, cette ex-belle nation, endormie sur sa gloire passée, la patrie des Droits de l’Homme et de Victor Hugo, mais qui aurait oublié que sans travail ni efforts soutenus, aucune position sociale ou économique n’était jamais définitivement acquise.


C’est une constante de notre pays depuis des siècles : nous prenons avec retard la mesure des progrès ou des changements (les techniques d’assolement avant la Révolution, la faible mécanisation dans les campagnes, nos retards industriels d'avant guerre, le manque d’armements modernes en 1939–1945 ou l’illusoire ligne Maginot…). Ces retards accumulés depuis 20 ou 30 ans face à la société de la connaissance et de l’information sont d’autant plus redoutables qu’ils sont presque invisibles. La compétition entre pays ne se fait plus sur le terrain des armes (on envahit le plus faible) mais sur le terrain économique (on inonde le marché de l’incapable). Plus de bombardements donc ou de massacres de populations (et c’est heureux), mais une perte progressive d’indépendance et de souveraineté économique (et politique car le pouvoir appartient toujours à celui qui détient l’argent).


Aujourd’hui, de nombreuses grandes entreprises françaises, n’ont plus que leur nom de français, les grands du CAC 40 font l’essentiel de leurs affaires hors de France et plus de 60 % du capital des grandes entreprises françaises est détenu à l’étranger. Nous courrons donc le risque d’être tout simplement évincés de notre propre pays, du fait de nos langueurs, nostalgies et incapacités à changer et à nous adapter.

Nous avons certes l’habitude de ces longues périodes d’attente et de pression sociale, suivies par des explosions brutales (la Révolution de 1789, les secousses du XIXème siècle, mai 1968...), mais aujourd’hui avec une planète surpeuplée et où des milliards d’humains ne cherchent qu’à survivre, pouvons-nous nous payer le luxe de travailler globalement peu, plus mal et moins longtemps que les autres ?

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Je comprends que le "prêt à penser" puisse siphonner tous les faits ou les organiser de telle façon qu'on pourrait penser à un raisonnement. Cet article se fonde sur des faits et c'est bien. Il en existe d'autres. Par exemple; en 30 ans la France à une dette de 1600 milliards dont 1400 représentent les seuls intérêts à payer aux détenteurs de la dette. Si la France avait conservé son organisation économique d'avant 1973 elle n'aurait pas de dettes aujourd'hui. Autres faits: Lire pour cela le numéro spacial d'alternatives économiques sur les inégalités en France. Vous mesurerez tous les écarts de revenus qui augmentent. Les plus riches sont plus riches. Les plus pauvres sont plus pauvres. Un autre chiffre. En France la production d'une heure de travail représente 40 euros. La moyenne de l'europe est de 28 euros! J'ai eu le plaisir d'écrire un livre que je vous recommande "Libérez-vous de l'éonomie contre le travail" aux éditions Le Manuscrit à Paris. Vous pourrez constater que la dictature de l'économie ne doit en rien culpabiliser ceux qui en sont les victimes.