ESS : une conjoncture inquiétante
Chaque fin d’année voit son lot d’analyses sur l’économie et l’emploi de l’année écoulée et les prévisions pour l’année à venir. Cette fin d’année 2026 n’échappe pas à cette tradition.
Un marché du travail malmené
Ainsi, l’OFCE (1) nous donne un aperçu synthétique de la situation de l’économie en France pour 2025 et ses conséquences pour l’année à venir : « Selon la comptabilité nationale (2) , environ 96 000 emplois ont été détruits en moyenne au cours des six premiers mois de l’année, la baisse étant principalement marquée au premier trimestre. La majeure partie de ces destructions nettes concerne les salariés du secteur marchand non agricole (-60 000 emplois), tandis que le nombre de salariés du secteur non marchand a progressé de 9 000 emplois. Enfin, les comptes nationaux indiquent une baisse de l’emploi non salarié au premier semestre : - 40 000 en moyenne.
En prévision, nous anticipons 171 000 destructions nettes d’emplois dans le secteur marchand entre fin 2024 et fin 2026.
Près de la moitié serait imputable à la réduction massive des dispositifs de politique de l’emploi. Le secteur non marchand serait également affecté par la baisse des contrats aidés, avec 23 000 suppressions sur deux ans.
Toutefois, il créerait en moyenne 2 000 emplois par trimestre sur la période en raison de la poursuite des recrutements dans ce secteur qui compenseraient partiellement la baisse des contrats aidés. L’emploi non salarié, en revanche, évoluerait à contre-courant de l’emploi salarié, avec 5 000 créations nettes par trimestre, portant sa part dans l’emploi total à 11,2% à l’horizon de notre prévision, ce qui traduirait une certaine contracyclicité de ce type d’emploi. » (3)
Face à cette situation de l’ensemble des emplois en France, ESS France nous informe de la situation de l’économie sociale et solidaire à partir des données fournies, annuellement, dans sa note de conjoncture portant sur le premier semestre de l’année écoulée.(4)
Si l’économie générale de la France, sur l’année 2025, a connu de nombreuses destructions d’emploi, nous pouvons préciser qu’au cours du 2ème trimestre 2025, 14 000 emplois ont été détruits, en particulier pour des non-salariés tandis que le nombre d’emploi salariés est resté quasi-stable: + 3 000.
Le taux de chômage représentait 7,5 % de la population active, stable par rapport au trimestre précédent mais en hausse sur le semestre.
L’évolution de la situation dans l’ESS
Notre regard porte sur les 4 dernières années et part des notes de conjoncture produites par ESS France, sur les principaux secteurs d’activité de l’ESS. Chacune de ces notes est inscrite dans son époque et il est extrêmement intéressant de voir combien en 4 ans, l’ensemble de l’ESS est touché par la situation de l’économie en général. La majeure partie des secteurs sont ceux du service ou de l’aide à la personne.
Cette baisse notable en 2025 questionne fortement sur la volonté ou non des financeurs (en particulier publics) de répondre aux besoins des populations, risquant d’accroître les disparités de bienêtre pour une grande partie de la population.
L’analyse par secteurs reflète ces changements. La seule particularité sur ces 4 années est celle de l’aide à domicile qui a connu une forte baisse en 2023, poursuivie les années suivantes mais de manière moindre. Pour les autres secteurs, une certaine stabilisation existe, sauf sur l’année 2025 qui est très préoccupante, car elle est le signe d’une dégradation importante de l’emploi. Le tableau ci-dessous et le graphique rattaché montrent ces évolutions.
Conjoncture des emplois dans l’ESS (5)
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Emplois créés ou perdus 2022 2023 2024 2025
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Hébergement social
et médico-social 3603 6195 11579 7678
Action sociale sans hébergement 1623 2070 5374 3671
Santé 3559 5102 8887 3604
Arts et spectacles 2479 1621 3888 1401
Commerce Non renseigné 424 706 655
Hébergement et restauration 1964 158 811 -96
Aide à domicile Non renseigné -2178 -191 -533
Activités financières et d'assurance 1912 1194 1570 -1206
Sports et loisirs 5302 4017 1586 -2132
Enseignement 4997 3194 2111 -2551
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Une perte progressive des emplois
Ainsi, on peut noter un solde positif dans les embauches au cours du premier semestre de chaque année entre 2022 et 2024, mais une baisse notable en 2025 tenant à la situation économique de notre pays et au manque de financement de nombre d’actions de la part des pouvoirs publics sur des activités tenant à l’intérêt général : 2022 : 35 308 ; 2023 : 28 981 ; 2024 : 31 257 ; 2025 : 5 101.
Ces fluctuations annuelles sont liées à des facteurs différents selon chaque année.
En 2022, il est souligné le maintien d’une bonne dynamique de création d’emplois dans l’ESS sur les deux premiers trimestres de l’année 2022 d’une manière générale avec la poursuite de la relance des activités associatives (sport et loisirs, culture, tourisme) et le développement continu des activités sanitaires et sociales, au début de l’année 2022.
En 2023 : Trois tendances sont notées :
- une trajectoire de stabilisation de la croissance des effectifs (entre +1,2 et +1,6% par trimestre)
- un nombre d’établissements employeurs qui augmente de +1% pour l’ESS sur un an à fin juin 2023
- une prise en compte des effets de l’inflation dans l’ESS avec un salaire moyen par tête (SMPT) de +6,2% sur un an.
« Entre les premiers semestres 2022 et 2023, toutes les régions françaises maintiennent une dynamique de création d’emplois positive (+ 1,3 % en glissement annuel) supérieure à celle de l’économie privée hors ESS (+ 0,9 %). Une trajectoire de stabilisation de la croissance des effectifs comprise entre + 1,2 et + 1,6 % semble se confirmer pour l’ESS depuis le troisième trimestre 2022. Néanmoins, cette trajectoire de stabilisation est à confirmer pour l’ESS dans un contexte économique qui reste incertain, d’autant qu’elle se situe au-dessus de l’évolution annuelle moyenne de ses effectifs sur 10 ans (de 2011 à 2021) de l’ordre de + 0,7 % pour l’ESS et de + 1 % pour le privé hors ESS. À fin juin 2023, l’emploi dans l’ESS progresse de + 1,3 % sur l’année, contre + 0,9 % dans le reste du privé. »
En 2024 : la plus forte variation des effectifs correspond à celle des fondations employeuses avec + 4,1% au premier semestre 2024 en glissement annuel. Les effectifs des fondations sont concentrés dans les secteurs de l’action sociale (47,9%) et la santé (32,7%) qui ont de fortes dynamiques d’emploi. « Le nombre de postes augmente de + 2,7% sur un an au premier semestre 2024 dans les mutuelles, surtout dans les activités sanitaires portées (+ 3,7% pour les activités hospitalières, + 10,2% pour l’hébergement médicalisé). Le nombre de postes dans l’activité des mutuelles d’assurances connaît toujours une croissance beaucoup plus faible (+ 0,9% sur un an). Les effectifs des coopératives ont augmenté de + 1,9% au premier semestre 2024 poursuivant une dynamique structurelle. Les associations connaissent une croissance de l’emploi avec + 1% au premier semestre 2024 en glissement annuel.
Cette tendance est dynamisée par une reprise des emplois dans les associations culturelles (+ 7,1%) après deux trimestres marqués par des baisses d’effectifs et un maintien des dynamiques de hausse dans les secteurs de la santé (+ 3,2%) et de l’hébergement médico-social (+ 2,2%). Les secteurs moins dynamiques, comme l’action sociale sans hébergement (+ 1%) ou l’aide à domicile (- 0,6%) maintiennent leur rythme d’évolution ». En 2025 : après la progression constatée en 2024, un coup de frein brutal dans les financements des pouvoirs publics marque une perte d’emplois importante dans tous les secteurs. Le solde de création d’emplois est négatif ou en très forte régression.
« Sur un an, le solde net d’emplois a été divisé par deux par rapport au second semestre 2024 et par six par rapport au premier semestre 2024, traduisant un net ralentissement de la dynamique de création d’emplois. »
Les alertes émises, en particulier par le Mouvement Associatif, sont justifiées car visibles dans les recrutements avec une baisse importante des effectifs associatifs. Rien de tel ne s’est produit depuis la crise sanitaire de 2020 (-1,2 %).
Les secteurs les plus impactés par cette baisse de recrutement sont ceux de l’hébergement-restauration, de l’aide à domicile, des activités financières et d’assurance, du sport et des loisirs, ainsi que de l’enseignement.
Proposer une autre société
Ce constat est à mettre en rapport avec les différentes alarmes que les organisations de l’ESS ont pu faire (en particulier la journée du samedi 11 octobre « Ça ne tient plus » organisée par le Mouvement Associatif). De nombreux plans sociaux sont en cours et les informations que nous avons sur les orientations budgétaires de l’État comme des collectivités locales ne font que rajouter à ces préoccupations. Benoit HAMON, Président d’ESS France souligne : « Ce ralentissement est sur le point de se transformer en un choc social de grande ampleur, frappant d’abord les plus précaires que l’ESS accompagne au quotidien. Il est urgent de revoir radicalement le financement de la solidarité pour éviter une régression durable. »
Au-delà des aspects de financement, ce sont des politiques publiques en faveur des personnes et/ou de l’intérêt général qui sont remises en cause. La dimension de la solidarité est de plus en plus oubliée ou occultée. Là où l’ESS pouvait répondre aux ruptures, à la lutte contre la pauvreté, à la résorption des inégalités et proposer des solutions dans les territoires, nous nous retrouvons face à un accroissement des disparités, des injustices entre les êtres humains. C’est une véritable société d’inégalité qui s’accroit de jour en jour.
Nous devons pouvoir, ensemble, proposer une autre société
(1) OFCE = Observatoire Français des Conjonctures Économiques
(2) Voir Insee, Pas de confiance, un peu de croissance, Note de conjoncture, 11 septembre 2025.
(3) Perspectives 2025-2026 pour l’économie française : https://www.ofce.sciences-po.fr/prev/prev2509/france/emploi.html#pas-desoutien-des-politiques-de-lemploi
(4) Conjoncture de l’emploi dans l'ESS à la fin du premier semestre 2025 : https://www.ess-france.org/co
(5) Source notes de conjoncture. Observatoire de l’ESS – ESS France (années 2022, 2023, 2024, 2025)