Participatif
ACCÈS PUBLIC
28 / 04 / 2023 | 443 vues
PASCAL DELMAS / Membre
Articles : 35
Inscrit(e) le 13 / 01 / 2018

L’intelligence artificielle (IA) et la santé au travail, risques et opportunités

Dans une publication du Ministère du Travail publié le 28 mars 2023 portant sur « le déploiement des IA dans les organisations », nous relevons que « les systèmes d’IA ont des effets sur l’ensemble des dimensions du travail, telles que le sens, l’autonomie, la responsabilisation des salariés, les relations sociales, mais aussi et surtout sur l’évolution des compétences et des savoir-faire ».


Nous avons souhaité nous concentrer sur l’impact de l’IA en matière de SSCT.


Dans la revue « Semaine Juridique -social n° 18 de mai 2021 » , un titre prémonitoire : « le monde du travail à l’ère de l’IA, menace ou opportunité » vient en contrepoint de l’article de François Desnoyers paru dans « le Monde » le 25 janvier 2023 intitulé « Santé au travail  les promesses de l’intelligence artificielle pour améliorer la prévention ».

 

Il y est relevé que « les laboratoires scientifiques développent des innovations technologiques qui se donnent pour objectif de perfectionner la prévention en termes de santé et de sécurité des salariés, notamment dans le secteur industriel.

 

L’IA peut-elle être un atout pour la santé et la sécurité des travailleurs ? C’est ce que pensent aujourd’hui nombre de scientifiques, qui observent le potentiel croissant de solutions technologiques et les perspectives prometteuses qu’elles dessinent pour la prévention en entreprise. « Les avancées sont impressionnantes, note Martin Bieri, chargé d’études au sein du laboratoire d’innovation numérique de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Dans des organisations qui comptent des métiers à risque, où l’on observe beaucoup d’accidents, l’IA peut être une aide précieuse pour exploiter les données et mieux comprendre la multiplication d’incidents. » .

 

C’est le cas  aussi des équipements connectés capables de mesurer et de transmettre des données biométriques du salarié (la fréquence cardiaque, par exemple) et des positions articulaires. « L’IA sera en capacité de donner l’alerte sur la fatigue d’un travailleur en combinant l’analyse de différents paramètres, explique Timothée Silvestre, chargé de prospective au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA). L’enregistrement de certains mouvements ou du cumul de poids portés pourront par ailleurs être réalisés avec des capteurs portés, afin de prévenir des risques pour le corps du salarié, notamment de troubles musculosquelettiques. » .

 

Enfin, des solutions de robotique recourant à l’IA suscitent également l’intérêt des chercheurs, en poursuivant deux objectifs. Le premier : permettre aux salariés de bénéficier d’une assistance pour les épauler dans l’exécution de certaines tâches.

 

Des robots collaboratifs œuvrent à leur proximité afin de les délester de différentes opérations (port de charges…). « Grâce à leur polyvalence et leur facilité de programmation, ils vont progressivement ne plus se cantonner aux grosses unités de production, explique Michaël Sarrey, responsable d’études à l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Ils vont investir de nouvelles structures, des boulangeries par exemple, ainsi que des PME de l’industrie. A l’horizon 2035, ils assureront des petites tâches, répétitives ou exigeantes pour les corps, le transport de pièces par exemple. Cela permettra d’améliorer les conditions de travail. ».

 

Deuxième axe de ces recherches futuristes en robotique : limiter la présence des salariés dans des espaces de travail jugés à risque, les environnements radioactifs par exemple. « Ce type de mission est confié à des robots dotés de capacités de réaction et de représentation de leur environnement immédiat. Ils mèneront sur place les observations et les captations de données nécessaires » .

 

Des solutions d’IA en devenir pourraient ainsi favoriser la sécurité et la santé des salariés. Mais une grande incertitude demeure : se déploieront-elles sur le terrain ? Sur le sujet, rien n’est joué d’avance, préviennent les scientifiques. « Ce n’est pas parce qu’une technologie est mature qu’elle est adoptée, rappelle M. Silvestre. Il faut qu’elle rencontre son marché, des besoins utilisateurs et qu’elle soit acceptée par les opérateurs. »


Pour rappel :
 

  • 604 565
    C’est le nombre d’accidents du travail reconnus dans le secteur privé en France en 2021, selon le rapport annuel de l’Assurance-maladie - Risques professionnels.
  • 645
    C’est le nombre de personnes décédées d’un accident du travail, dans le secteur privé, en 2021.
  • 86 %
    C’est le pourcentage de maladies professionnelles reconnues qui résultent de troubles musculosquelettiques (40 852 cas sur un total de 46 448).


Une acceptation de ce que peut apporter l’introduction de dispositifs issus de l’IA s’avère donc essentielle et nécessite, en amont, un vrai travail d’échange. « C’est tout particulièrement le cas pour les robots collaboratifs : leur intégration peut entraîner des risques psychosociaux si l’accompagnement des équipes n’est pas mené avec attention »
 

D’après la sociologue Danièle Linhart (dans la revue précitée) « toute progression scientifique, technique, ne constitue pas nécessairement un progrès : elle peut représenter un danger du point de vue des valeurs fondamentales de nos sociétés ».  « L’IA risque d’ être mise à profit dans une perspective liée à la rationalité économique ultralibérale, c’est-à-dire dans le but principal d’accroître la rentabilité et la profitabilité à court terme bien plus que pour améliorer les conditions de travail, son contenu et la qualité de ce qui est réalisé ».  « La montée en abstraction qu’implique l’IA, le sentiment de déréalisation qui l’accompagne, voire celui de dépendance, d’impuissance, risque d’aggraver et de généraliser dans notre société, le vécu de subordination qui opprime les salariés ».
 

Pour elle, un « des risques est que l’IA soit utilisée dans le cadre d’une organisation du travail unilatéralement conçue et mise en place par les directions avec l’aide de consultants à distance de la réalité des métiers et des contraintes du terrain (…) en fonction d’une vision du travail partant du travail prescrit et non du travail réel, au service de critères d’efficacité, qualité et productivité du travail socialement contestables ».
 

Dans le rapport de France Stratégie  paru en mars 2018 intitulé « Intelligence artificielle et travail », si « l’IA va affecter le poids relatif de certaines compétences. Les compétences relationnelles, l’empathie, le sens artistique et créatif, certaines tâches manuelles, seront revalorisés du fait de l’IA. Ainsi des activités qui n’utilisent pas l’IA deviendront proportionnellement plus attractives. Dans la relation client, les compétences techniques étant prises en charge par des dispositifs d’IA, les compétences relationnelles et l’attachement au client ou des compétences plus proches de la vente sont susceptibles de voir leur importance croître ». « Être capable de remettre en question les recommandations de l’expertise d’une IA pour décider en toute connaissance de cause est aussi une question liée à la responsabilité individuelle dans un domaine professionnel. Cette responsabilité peut s’exercer pleinement si les algorithmes sont traçables jusqu’à remonter toute la chaîne du processus de décision. La régulation humaine – compréhension, vérification de la structuration des données et des critères sur lesquels se fonde le raisonnement de la machine – est donc nécessaire ». Il y est aussi relevé que « Un chatbot qui répond automatiquement à minuit peut malgré tout nécessiter un humain capable de prendre le relai en cas de besoin. Et si la machine vient en effet à soulager les hommes des activités les plus routinières, ces derniers risquent de ne traiter que des tâches complexes, d’où une intensification du travail et un risque de surcharge cognitive ».

Pas encore de commentaires