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19 / 01 / 2026 | 9 vues
Sandrine Tellier / Membre
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Soumettre pour dominer : Quand l’obéissance construit le pouvoir

Au sein de la société, des services de l’État, de l’Entreprise, on peut constater que le responsable, le manager, le dirigeant ou le système peut être perçu ou présenté pour une autorité incontestable, détentrice de la « Vérité » sur ce qu’il faut faire, penser ou produire.  Dans les entreprises, la verticalité du pouvoir a muté. Elle est moins bruyante qu'avant, plus feutrée, mais reste omniprésente et basée sur les mêmes principes qu’autrefois. Elle se reflète notamment par une petite musique insidieuse qui résonne dans les couloirs de nos entreprises.  Celle des objectifs qui tombent d'en haut comme des Tables de la loi, des tableaux Excel qui dictent la conduite à tenir et ne souffrent d’aucune remise en question. Enquête sur ces nouvelles formes de soumission qui broient le sens du travail, et sur l'urgence vitale de raviver notre esprit critique...


Il faut parfois s'arrêter un instant.
Lever la tête du guidon, lâcher la souris ou la caisse à outils.
Regarder ce qui se passe réellement autour de nous.

 

Dans l’entreprise, dans les services, dans les équipes de travail. Que peut-on observer ?

 

Des collègues qui courent après le temps, des procédures qui s'empilent jusqu'à l'absurde, et cette sensation diffuse, mais tenace, de ne plus avoir la main sur son métier tout en appliquant les ordres, les directives, les demandes données par une personne représentant « l’Autorité » par les fonctions qu’elle occupe.


Cela se traduit au sein des entreprises, par un mur d'injonctions paradoxales imposées aux salariés. Il est souvent exigé de garantir une sécurité absolue tout en réduisant les temps d'intervention. On demande une qualité de service public tout en coupant dans les effectifs statutaires et en réduisant drastiquement les coûts de fonctionnement.

 

L’autonomie est mise en avant et dans le même temps chaque geste fait l’objet de reportings incessants. Les objectifs sont présentés et ne supportent aucune remise en question par ceux qui les imposent.

 

Ce système s’appuie sur la figure du manager, du dirigeant, de la personne chargée d’une mission ou plus abstraitement du « Système », qui est présentée et/ou souvent perçu comme une autorité incontestable, seule détentrice de la « vérité » sur ce qu’il faut faire, penser ou produire.

 

Cette posture d’omniscience a changé de visage.

 

Elle ne s'incarne plus seulement dans le « petit chef » d'antan occupant une fonction mais peut être exercée par d’autres acteurs identifiés ou responsables de missions au sein de la société, de l’entreprise ou dans d’autres organismes.

Le résultat ?


Un affaiblissement dramatique du libre arbitre.


Cette posture d’omniscience – parfois incarnée par des algorithmes, des tableaux de bord, des consultants, des méthodes d’intimidations, du harcèlement moral – affaiblit le libre arbitre. Dans ce climat, remettre en question une directive devient synonyme d’opposition, le doute de ce qui est affirmé est perçu comme une faiblesse, et l’allégeance est récompensée.

 

Pourtant, individuellement ou collectivement ne devrions-nous pas se poser une question fondamentale : peut-on encore penser librement au travail ?

 

L'ombre de Milgram

 

Pour comprendre comment des individus sensés, compétents et attachés à leurs valeurs peuvent en arriver à appliquer des décisions absurdes, il faut plonger dans la psychologie humaine. En 1961, Stanley Milgram révélait à travers une expérience devenue célèbre que des individus ordinaires pouvaient infliger des souffrances à autrui, simplement parce qu’une figure d’autorité leur en donnait l’ordre. Rappelons les faits, car ils sont glaçants.


Le protocole demandait à des volontaires d'envoyer des décharges électriques à un inconnu (un comédien) en cas d'erreur. Malgré les cris de douleur simulés, 65 % des participants allaient jusqu’à administrer des décharges électriques maximales.

 

Pourquoi ? Parce qu'un homme en blouse blanche leur répétait calmement : « L'expérience exige que vous continuiez ». On aimerait croire que c'était une autre époque, que nous sommes aujourd'hui plus éclairés, plus résistants... L'expérience a été reproduite partout dans le monde, à différentes époques.

 

Plus près de nous, la réplication de Jerry Burger en 2009 suggère que les mécanismes d’obéissance à l’autorité mis en évidence par Milgram restent largement opérants dans la société contemporaine. Ce constat trouve un écho troublant dans le monde du travail d’aujourd’hui. Bien sûr, nous n'envoyons pas de décharges électriques à nos collègues.

 

Combien de fois avons-nous validé une décision inique, appliqué une procédure absurde ou fermé les yeux sur une souffrance au travail parce que « ça vient d'en haut » ?


L'obéissance automatique, la soumission aux consignes et la croyance en une vérité imposée étouffent la pensée critique. Et dans nos métiers de l'énergie, où la responsabilité technique et humaine est immense, cet effacement de la conscience individuelle est un danger.


Le regard critique ou l’art de penser librement Face à cette machine à conformer, il ne s'agit pas de prôner l'anarchie, mais de réhabiliter une compétence essentielle, presque vitale : le regard critique.

 

Dans un monde où les automatismes dominent, c'est notre seule bouée de sauvetage.


Avoir l'esprit critique, ce n'est pas être le « râleur de service » qui conteste par principe.


C'est bien plus noble que cela.
 

C'est la capacité de penser par soi-même, de questionner le sens de ce qu'on nous demande, et de rester fidèle à ses valeurs. C'est refuser de prendre les choses pour acquises.


Concrètement, cela signifie qu'avant d'agir, tout salarié devrait pouvoir se poser trois questions fondamentales, véritables garde fous contre l’aliénation :
 

  • Est-ce juste ? Cette question interroge l’équité, la morale, la légitimité d’une action ou d’une décision.
  • Est-ce nécessaire ? Ici, on distingue l’essentiel du superflu. On remet en cause les routines, le reporting pour le reporting, la bureaucratie qui nous étouffe.
  • Est-ce conforme à mes valeurs ? Elle recentre l’individu sur son éthique personnelle, sur ce qui fait sens pour lui.

 

Ces interrogations permettent de résister à la pensée unique et aux pressions implicites.

Elles sont ce qui nous empêche de devenir de simples exécutants déconnectés du sens de nos actes.

Exercer son discernement, c'est étudier ce qui est présenté en s’interrogeant de manière contradictoire, et en refusant les réponses toutes faites, les slogans et les dogmes. C'est assumer la responsabilité de ses choix, en pleine conscience. Cela demande du courage, c'est certain. Mais c’est ce courage qui confère toute sa dignité à notre engagement professionnel.

 

L’action syndicale, un rempart contre la soumission
 

Soyons réalistes, avoir du courage tout seul, face à une « Autorité » est une épreuve.


L’expérience de Milgram l'a prouvé : l'individu isolé se soumet souvent à l'autorité, même contre ses propres valeurs. La pression de la hiérarchie, la peur de la sanction ou de l'isolement sont des leviers puissants. Ce constat scientifique sur la soumission trouve un écho puissant dans le monde du travail et dans nos organisations. C'est précisément là que l'action syndicale prend tout son sens.

 

Face à des hiérarchies rigides, le syndicat joue un rôle indispensable : il permet de briser l’isolement. Il transforme un refus individuel, en une force collective. Le syndicat, en tant que collectif organisé, offre cet espace de débat, de résistance et de réflexion qui manque cruellement dans les organigrammes officiels.

 

Dans un monde où les logiques de performance, de rentabilité ou de contrôle peuvent parfois étouffer la voix individuelle, le syndicalisme rappelle que penser par soi-même est un acte politique. Il ne s’agit pas seulement de défendre des conditions de travail, mais de préserver la conscience, la dignité et la liberté de chacun. En cela, le syndicalisme agit comme un contre-poids démocratique essentiel. Il est le garant du libre arbitre dans des structures où la pression est maximale.

 

La vérité n’est pas une note de service

 

Nous vivons une époque où certains se présentent comme détenteurs d'une vérité absolue qu’elle soit économique, stratégique, technologique, environnementale ou politique.


Face à cela, il est primordial de préserver des espaces de contradiction. Il faut le dire haut et fort : la vérité n’est jamais unique, et la pensée ne doit jamais être confisquée. Cette prétention à l’omniscience affaiblit la capacité de jugement individuel de tous. Elle peut conduire à des décisions absurdes, parfois dangereuses, acceptées sans débat simplement parce qu’elles sont présentées comme rationnelles, inévitables ou comme la vérité absolue.

 

Cette manipulation a pour seul objectif : soumettre pour que l’autre obéisse.

 

L'obéissance, lorsqu'elle devient automatique, est un poison.

Dans l’entreprise comme dans la société civile, penser par soi-même est l'acte de résistance ultime. Et l’action syndicale, loin d’être un « vestige du passé », est l’un des outils les plus modernes et les plus puissants pour défendre cette liberté fondamentale.

 

Penser, c'est agir

 

Dans ce monde normé, piloté par des indicateurs froids, des procédures et des logiques de contrôle, le libre arbitre n’est pas un luxe intellectuel. C’est une urgence démocratique. Il est le dernier rempart pour préserver l’humain face à la machine, la conscience face à la conformité, la parole face au silence.

 

Refuser l’obéissance automatique, c’est refuser d'être un rouage passif d’un système qui impose ses vérités. C’est se protéger des manipulations et des injonctions qui heurtent nos valeurs profondes. L’action syndicale, en défendant le droit imprescriptible de penser, de contester et de proposer, réaffirme une vision haute du travail.

Celui-ci ne doit jamais être un espace de soumission. Il doit être un lieu de responsabilité partagée, de conscience collective et de liberté revendiquée.

 

Dans un monde où certains prennent le pouvoir en exigeant l’obéissance, penser par soi-même est plus que jamais un acte de résistance. Ne laissons personne penser à notre place.

 

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LE PIÈGE DE L'ÉTAT AGENTIQUE : Stanley Milgram a théorisé un concept clé pour expliquer pourquoi nous obéissons : l'état agentique. Dans cet état, l'individu ne se considère plus comme responsable de ses actes. Il se voit comme un simple « agent » exécutant la volonté d'autrui. Il délègue sa conscience morale à l'autorité supérieure. C'est le fameux « je n'ai fait que suivre les ordres ». Au travail, ce basculement est subtil : on se cache derrière la procédure, le logiciel ou la note de service pour ne pas assumer les conséquences humaines d'une décision. Le rôle du syndicaliste est de nous sortir de cette transe pour nous rendre notre responsabilité d'acteur.

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SANTÉ AU TRAVAIL ET PERTE DE SENS: La soumission a un coût caché : la santé mentale. Exécuter des ordres que l'on réprouve intérieurement crée une « dissonance cognitive ». Cet écart entre nos valeurs et nos actes est le carburant principal des Risques PsychoSociaux (RPS), menant au burn-out ou au brown-out (la perte de sens). Revendiquer son droit de penser, c'est donc d'abord une mesure de protection de sa propre santé.

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LA BOÉTIE AVAIT PRÉVENU:  Bien avant les psychologues américains, un jeune humaniste français du XVI ème siècle, Étienne de la Boétie, avait tout compris. Dans son Discours de la servitude volontaire, il nous rappelle une vérité cinglante : « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Le pouvoir d'une direction autoritaire ne repose, in fine, que sur le consentement de ceux qui exécutent. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres », écrivait-il.

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Source :

https://lps-aix.com/le-phenomene-de-lobeissance-a-lautorite-enseignements-des-experiences-de-milgram/

 

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