Participatif
ACCÈS PUBLIC
28 / 01 / 2026 | 16 vues
Olivier Sévéon / Membre
Articles : 16
Inscrit(e) le 23 / 02 / 2016

Novlangue managériale et posture des représentants du personnel

Le vocabulaire est une arme idéologique puissante. Les mots ne sont pas neutres : ils produisent des effets en catégorisant et en hiérarchisant. Ils servent à convaincre, à marquer les esprits, peuvent crédibiliser ou au contraire discréditer, et ont aussi la capacité de susciter des émotions. Le mot novlangue, qui renvoie au roman « 1984 », de George Orwell, est passé dans l'usage pour désigner péjorativement un langage ou un vocabulaire destiné à dénaturer la réalité et à s’ériger en instrument de domination.

 

Le tournant de 1998

L’entreprise n’est pas épargnée par ces enjeux d’instrumentalisation, ainsi qu’en atteste la novlangue managériale qui s’est propagée à partir de 1998, date à laquelle le Conseil national du patronat français (CNPF) s’est rebaptisé Mouvement des entreprises de France (Medef). 


Ce changement visait à faire oublier le mot patron, mais aussi – et surtout – l’idée de lutte des classes. Sur ce plan, l’une des réussites majeures de la novlangue managériale est d’avoir imposé en quelques années l’expression « partenaires sociaux ».  Le mot « partenaire » sous-entend une connivence ou une coopération (partenaires de jeu, d’affaires, de danse, etc.), voire une intimité (partenaires sexuels), qui exclut toute notion de conflit. 


Parler de « partenaires sociaux » est donc abusif et de nombreux syndicalistes continuent de considérer que ce terme est inapproprié pour qualifier leur relation avec un employeur. Il recouvre une manœuvre pour faire croire que les relations sociales sont en permanence apaisées et que l’entreprise ressemble au monde des bisounours !
 

Article L2312-8 et lutte des classes 

Le Code du travail protège les salariés – partie dite faible du contrat de travail – sur un double plan : d’une part il leur garantit des droits, d’autre part il limite le pouvoir de l’employeur.  Il permet ainsi que les rapports patrons-salariés ne soient pas exclusivement régis par la loi du marché. Dès lors on comprend que le Code du travail soit la bête noire des ultra-libéraux qui le discréditent régulièrement, en prétendant qu’il est l’une des causes du chômage.


Plus grave encore pour les employeurs, dans son article L2312-8 le Code indique clairement que la mission première des représentants du personnel est de défendre les intérêts des salariés : « Le CSE a pour mission d'assurer une expression collective des salariés permettant la prise en compte permanente de leurs intérêts [...]. » 


En signalant que les intérêts des salariés et de l’employeur sont, ou peuvent être, antagoniques l’article L2312-8 reconnaît implicitement la notion de lutte de classe et définit le CSE comme un lieu de confrontations, et pas seulement d’échanges. Sur les sujets de santé-sécurité en particulier, les relations avec le décideur y sont parfois très tendues. Comment pourrait-il en être autrement dans un pays qui détient le record européen des accidents mortels au travail ? 


Le terme « dialogue social », ressassé à l’envi, donne donc une version édulcoré de la réalité : comme les mots « partenaires sociaux », il  invite le CSE à se détourner de son rôle de défenseur des intérêts des salariés. En d’autres termes, l’élu du personnel ne négligera pas le vocabulaire car il influence sa posture. Ainsi, il remettra à l’honneur l’expression « acteurs sociaux », qui était employée avant le tournant de 1998 : elle a le mérite d’être neutre idéologiquement.
 

Autres exemples de novlangue managériale

Selon Orwell, l’art de faire cohabiter dans une même expression des termes contradictoires, permet de mieux déstabiliser psychologiquement les individus, de neutraliser leur esprit critique et de les faire renoncer à réfléchir par eux-mêmes. Dans cette optique, trois slogans sont omniprésents dans le livre 1984 : « La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l’ignorance c'est la force ». 


Les ultra-libéraux n’hésitent pas à recourir à ce type de manipulation, ainsi qu’en atteste le remplacement de « plan de licenciement » par « plan de sauvegarde de l’emploi ». Bel exploit en vérité que de parvenir à effacer le mot qui traduit la brutalité des suppressions de postes et à écarter par avance l’idée de lutte, puisque la sauvegarde de l’emploi serait à l’ordre du jour...


La novlangue managériale n’hésite par ailleurs pas à recourir à la censure, forme la plus grossière de régulation du vocabulaire : les ordonnances de 2017 ont fait disparaître le mot « pénibilité » du Code du travail pour le remplacer par une périphrase (« facteurs de risques professionnels mentionnés à l'article L4161-1 »). Cette disparition relève du fait du prince : elle a été revendiquée par le président Macron lui-même, lors d’un débat sur les retraites en octobre 2019 à Rodez. 


En dernier lieu, la novlangue managériale sert à faire adhérer les salariés aux valeurs proclamées de l’entreprise, en ancrant dans les esprits les qualités et attitudes attendues d’eux : flexibilité, polyvalence, adaptabilité, compétitivité, performance, souplesse, loyauté, esprit de consensus, persévérance, énergie, etc. Ce vocabulaire sera utilisé pour fédérer lors de séminaires infantilisants qui permettront, parallèlement, de disqualifier ceux qui refusent l’allégeance au crédo officiel.


Sur ce plan, les entretiens annuels d’évaluation seront pour le CSE l’occasion de rappeler que l’évaluation doit exclusivement se fonder sur les performances professionnelles, et non sur les comportements ou sur l’adhésion aux valeurs de l’entreprise : le critère « penser de façon stratégique » a ainsi été rejeté par le TGI de Paris, car il se réfère à une compétence comportementale imprécise et subjective de la part de l’évaluateur (6 mars 2012, n° 11/15323, Sanofi).   

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Olivier Sévéon vient de publier un ouvrage intitulé « CSE : prérogatives des ex-DP et représentants de proximité » aux éditions GERESO.


 

Pas encore de commentaires