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29 / 12 / 2017 | 3 vues
Laurent Degousée / Membre
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Ordonnances : une défaite programmée

« Vous ne direz pas que je surestime le présent ; et si pourtant je n'en désespère pas, c'est uniquement parce que sa situation désespérée me remplit d'espoir » - Karl Marx.

Le 28 novembre dernier, seuls 12 % des députés ont voté contre la transformation du Code du travail en ce qu'il vaut mieux désormais appeler Code de l'emploi, soit l'exacte proportion de ceux qui ont sciemment voté pour Emmanuel Macron au premier tour de l'élection présidentielle, en faveur de son projet de « transformation » du pays , comprendre l'adaptation de la France au canon libéral et austéritaire dont les résistances, depuis 2005, ont entravé la bonne marche et dont la dite réforme constitue la pierre angulaire avant la remise en cause de notre modèle de protection sociale.

Nul sentiment de désespoir pour autant : d'abord parce que pour se sentir défait, encore faut-il s'estimer battu. Or, la mobilisation contre les ordonnances a été en pointillé, contrairement à celle de l'an dernier (qui se souvient encore que, pour la même occasion, lors de l'adoption par le 49-3 de la loi sur le travail, nous étions des milliers mobilisés devant le Palais Bourbon ?). Ensuite, parce que cette œuvre immense qu'est le Code du travail, fruit des luttes et des sacrifices de centaine de milliers de militants, connus comme anonymes, nous oblige.

Pour masquer notre propre impuissance, il est de bon ton de proclamer qu'Emmanuel Macron, c’est le Margaret Thatcher français. Or, le macronisme n’est que l’alternative par défaut qui émerge des ruines de trente années d’alternance politique, qui en était de moins en moins une, et d’une société française travaillée dans le même temps par la crise. À mauvaise fortune bon cœur : les avanies quotidiennes des députés marcheurs et l’arrogance de classe du pouvoir ne laissent rien dans l’ombre. Tout est désormais sur la table et à la nausée peut rapidement succéder la colère. Pour reconstruire des outils efficaces de résistance et d’émancipation, il faut certes partir de ce qui existe mais l’honnêteté intellectuelle mène à admettre qu’il faut aller vers tout autre chose.

Gauche année zéro

La chute du PS, si prévisible après le degré de reniement dont il a été victime lors du quinquennat de François Hollande et à l’instar de ce qui affecte la social-démocratie partout en Europe, vire à l’hiver sans fin : ce dernier s’est vidé des derniers éléments socialistes dans ses rangs (départ de Benoît Hamon après avoir cannibalisé EELV et exclusion honteuse de Gérard Filoche), ceux qui restent se disputent les débris de l’appareil en rêvant de reconstruction à partir du niveau local, déjà investi par Les Républicains. Ce qui le guette, c’est de se retrouver « PRGisé », relégué comme force d’appoint à gauche d’En Marche.

La France Insoumise, qui a cornérisé le PCF, se cherche, forte d’un score électoral inégalé pour la gauche de transformation sociale depuis les années 1980 et d’un écho certain auprès de la jeunesse. Après la réussite de sa manifestation du 23 septembre dernier contre le coup d’État social, qui n’a cependant pas atteint une masse critique à même de bouleverser la situation en raison de son caractère autocentré, les coups d’éclat parlementaires ne suffissent plus et les élections sont encore loin : c’est pourquoi elle est décidée, à travers le lancement de son espace des luttes, à capter la défiance populaire, qui ira croissant, vis-à-vis de la politique économique et sociale du gouvernement.

Les organisations révolutionnaires, elles, ont été incapables de s’unir, ne serait-ce que pour formuler une critique commune sur la manière dont la mobilisation contre les ordonnances a été menée. Pire, au lieu de s’y investir et alors la riposte se situe plus que jamais sur le terrain extra-parlementaire, elles n’auront eu de cesse de se méfier du Front social, tête de pont de la contestation sociale dès avril dernier, voire de le dénigrer. Le mouvement autonome, qui avait vu son influence augmenter suite aux cortèges de tête de l’an dernier, est lui aussi en pleine interrogation car il est difficile de continuer de prêcher l’insurrection quand elle ne vient toujours pas. Emmanuel Macron peut dormir tranquille : ce n’est pas du côté gauche, en pleine redéfinition et dont le poids de la représentation parlementaire n’est pas à même de peser sur la prochaine révision constitutionnelle, que le péril le guette.

« Les syndicats sont mortels comme les partis politiques »

Le vieux monde politique a sombré mais la situation n’est guère reluisante du côté syndical : au nom du primat du politique, pourtant bien mal en point au regard de l’accession répétée de l’extrême-droite au second tour de la présidentielle et d’une abstention record, les confédérations, en participant toutes à la concertation initiée dès juin dernier, ont contribué à désarmer leur base qui s’est retrouvée fort dépourvue une fois la bise des ordonnances venue. Les militants, quelle que soit leur orientation, ont pourtant bien perçu le danger mortel qu’elles recèlent : faire en sorte que tout ou presque que ce que les patrons ne respectaient pas au risque d’être sanctionné ait désormais, par le jeu du dialogue social, force de loi quand il ne s’agit pas, dans les petites entreprises, de draper la décision unilatérale de l’employeur dans le costume de la démocratie référendaire.

C’est du côté des syndicats dits réformistes que le trouble est le plus perceptible, à commencer par la CFDT, pourtant forte de sa première place dans le secteur privé depuis mars 2017 : la fête, organisée en octobre dernier, avec dix mille adhérents pour marquer l’événement a été gâchée et a donné lieu à une libération inédite de la parole dans une centrale au corpus idéologique plus que normalisé depuis 2003. À défaut de mobiliser ses troupes, Laurent Berger, dont le constat ouvre cette partie, est obligé de résumer le contenu des ordonnances à « un classicisme froid, techno et triste. » La fronde a été encore plus spectaculaire chez FO, où Jean-Claude Mailly, après avoir vanté les pseudo-négociations, notamment le renforcement des prérogatives des branches (là où leur rôle est pourtant purement et simplement annihilé) s’est vu mettre en minorité par le parlement de sa centrale et contraint d’appeler à la mobilisation du 16 novembre.

Du côté de ceux qui luttent, la situation n’est guère plus enviable. À la CGT, c’est le délitement qui prévaut : les secteurs dans lesquels la centrale de Montreuil pèse (à commencer par les routiers et les dockers) négocient les uns après les autres la sanctuarisation de leur régime conventionnel illustre la défiance vis-à-vis de la stratégie de journées saute-mouton mise en œuvre par Philippe Martinez. Chez Solidaires, tiraillé entre mouvementisme, avec l’organisation d’une manifestation contre l’université d’été du MEDEF et une chasse aux DRH, et suivisme de la CGT, le débat se cristallise sur l’implication ou non dans le Front social, dont l’appel à participer à la marche nationale vers l’Élysée du 18 novembre a finalement été rejoint.

Des occasions de converger, il y en a pourtant eu : avec les retraités le 28 septembre, avec le secteur public le 10 octobre et une unité syndicale retrouvée, certes trop tardivement, le 16 novembre. Mais encore fallait-il que ces différentes échéances s’inscrivent dans un plan de bataille et s’accompagnent d’une volonté d’aller vers l’affrontement, portée par exemple par l’organisation d’une manifestation nationale, à l’instar de celle du 14 juin 2016 qui a ébranlé Manuel Valls et l’a amené à répondre par la répression. Après, on peut toujours appeler à l’unité mais ne serait-ce qu’une réunion entre dirigeants des organisations dite de gauche a-t-elle été organisée pour envoyer un signe, à commencer à leurs propres membres ? La gravité de la situation, à savoir un état de droit au conditionnel dans l’entreprise, n’exigeait-elle pas de mettre de côté tant ses divergences stratégiques que ses querelles d’egos, voire ses intérêts boutiquiers pour bâtir la riposte avec le plus grand nombre ? Seul le Front social, fort de l’acquis que représente la constitution l’an dernier d’une avant-garde large, a défendu cette perspective.

Si la solution, pour cesser d’être dos au mur, c’était d’être aussi radical que l’est Emmanuel Macron lui-même ? Pourquoi ne pas s’unir dans un projet de transformation sociale plutôt que de miser sur un improbable repli dans les entreprises, là où l’application de la loi sur le travail XXL va tout cristalliser, voire sur le corporatisme qui va bon train de la CGC à la FSU et reprendre le débat sur la réunification syndicale alors que les recompositions sur le terrain, dictées en premier lieu par la mise en place du nouveau comité social et économique, vont s’accélérer. Il est temps aussi que le mouvement syndical soit à l’image du monde du travail d’aujourd’hui ; les luttes récentes de travailleurs ubérises ou les plus précaires montrent qu'il est possible pour peu de faire appel à l’optimisme de la volonté. Après tout, le fait syndical a réussi à s’imposer au XIXème siècle dans des conditions comparables à ce vers quoi la nouvelle législation du travail, devenue loi de l’entreprise, tend à nous ramener.

Déplacement du domaine de la lutte

C’est bien en haut qu’il y a un problème de stratégie ! Des pratiques syndicales renouvelées, en organisant les travailleurs au plus près afin de vaincre l’isolement qu’induit la structuration moderne des entreprises (à commencer par la généralisation de la sous-traitance et de la franchise) existent déjà. Des luttes, souvent longues et déterminées ne manquent dans la période : quinze jours de grève suivie par 100 % du personnel pour le maintien de l’emploi chez Vélib’, une grève de la faim chez Sodexo pour peser sur le contenu du PSE, des conflits qui s’éternisent chez Holiday Inn et chez Mc Donald’s ou bien remporté haut-la-main au bout de quarante-cinq jours chez Onet etc. Rien de plus faux que de prétendre que les salariés ne veulent pas se battre. C’est bien en haut qu’il y a un problème de stratégie ! La conflictualité tend à se déplacer dans le privé, notamment dans le secteur des services qui connaît déjà le monde de la loi sur le travail. Il y a aussi d’importantes mobilisations sectorielles dont on parle peu. Ainsi, le 20 décembre, c’est la CGT commerce qui organisait à Paris une manifestation, inédite en pleine trêve des confiseurs, de près d’un millier de personnes après celle de l’intersyndicale de l’ONF le 14 décembre, qui a compté la moitié des gardes-forestiers qui y travaillent. Sans oublier la journée nationale de grève dans les EHPAD prévue pour le 30 janvier prochain. Ce vaste mouvement de grèves invisibles n’est pas sans rappeler celui qui a précédé un certain été 1968…

En 2018, on entre dans le dur comme les ordonnances vont alors s'appliquer à plein régime. L'envolée des licenciements est certaine, à commencer chez le premier employeur privé du pays, Carrefour, qui annoncera son plan de transformation le 23 janvier prochain alors que les droits des chômeurs seront sur la table : la contradiction promet d’être explosive. Avec la rupture conventionnelle collective qui sera étrennée par l’enseigne Pimkie dès le 8 janvier, le patronat a trouvé un moyen de se passer y compris des plans de licenciements collectifs (des ruptures sans motivation, ni obligation de reclassement : le rêve) tout en les sécurisant, contrairement aux PSE dont la contestation judiciaire est devenue résiduelle suite à la loi de sécurisation de l’emploi.

L’explosion sociale est seule à même de mettre un terme à l'offensive sur nos droits, qui va résulter tôt ou tard de l’application de ces mesures et de celles à venir. Encore faut-il la préparer et pas se contenter de l’appeler de ses vœux. Le Front social, en proposant une journée d’action décentralisée samedi 20 janvier en direction du patronat pour dixit reprendre tout ce qu’ils nous ont volé, participe de cette volonté en répondant à l’émiettement des mobilisations par le regroupement de tous ceux qui luttent, sans sectarisme ni arrière-pensées.

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