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26 / 05 / 2020 | 309 vues
Valérie Forgeront / Membre
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Sidérurgie : la question cruciale des investissements dans une politique européenne de l’acier

La crise économique s’abat sur bien des secteurs, dont celui de la sidérurgie. Qu'en est-il du secteur des hauts-fourneaux et de ses revendications ?
 

Depuis le 23 mars, le quotidien des salariés du site sidérurgique d’Arcelor-Mittal de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) est incertain. À cette date, l'un des deux hauts-fourneaux du site a fermé.
 

Sur fond de crise du covid-19, la direction envisageait de fermer le deuxième haut-fourneau fin juin, au cas où l'économie de redémarrait pas. Mais cette manœuvre (qualifiée de « mise sous cocon ») est longue. On n’éteint pas un haut-fourneau comme un poste de radio. Il faut progressivement faire baisser la température de la structure puis nettoyer pour pouvoir redémarrer ultérieurement sans problème.
 

Pour remettre un haut-fourneau en route, il faut au moins dix jours, indique David Thourey (délégué syndical central (DSC) chez Arcelor-Mittal Méditerranée). L’éventuelle mise sous cocon des deux hauts-fourneaux du site (lequel compte 2 500 salariés et quelque 1 500 sous-traitants) posait aussi le problème de la cokerie (transformation du charbon en coke). Pour rester en état de fonctionnement, sans casse à l’intérieur, cette unité qui alimente les hauts-fourneaux doit être maintenue à haute température (au minimum 900 degrés).
 

L'éventuelle fermeture des deux hauts-fourneaux du site sidérurgique (l'un des deux d’Arcelor-Mittal Méditerranée avec Saint-Chély-d’Apcher en Lozère, 200 salariés) inquiétait donc aussi quant à l’avenir de la cokerie. Dès le 17 avril, le syndicat FO Métaux de Fos indiquait d’ailleurs que la direction du site et des experts du groupe travaillaient sur un projet de mise en place d’un mélangeur de gaz afin de maintenir les fours de la cokerie à une certaine température pour éviter toute détérioration pendant la mise sous cocon de l’usine car le seul outil que nous ne pouvons pas arrêter est la cokerie, au risque de ne plus pouvoir la redémarrer. Donc de ne pas pouvoir relancer la production.

 

Un algorithme calcule le coût de production tonne/homme

 

Alors que Fos fournit de l’acier à l’industrie automobile, au secteur de l’électroménager, pour la construction de navires (Fos fournit les chantiers navals de Saint-Nazaire), de ponts (l’acier du viaduc de Millau vient de Fos, par exemple) ou pour la fabrication des canettes de boisson, ne pas pouvoir redémarrer le site assez rapidement ferait courir le risque de perdre des commandes.
 

Elles pourraient partir chez les concurrents ou être honorées par d’autres sites Mittal, hors de France, ce qui revient globalement au même puisque le groupe, par ses méthodes, les place tous en concurrence. Dans le cadre de cette stratégie, les disparités sociales, salariales et fiscales entre les pays sont bien sûr les instruments d’un dumping que Mittal exerce sur le plan mondial et, comme d’autres, avec virtuosité. Il existe même un algorithme au sein du groupe, qui calcule le coût de production tonne/homme, s’irrite Lionel Bellotti, secrétaire fédéral FO métaux et membre du bureau du comité stratégique de la filière des mines et de la métallurgie.
 

Le militant s'irrite de l’affirmation patronale d’un soi-disant coût de main d’œuvre sur les sites à chaud (comme Fos), estimé entre 10 et 12 % du coût de production. « Je demande à voir ! », peste Lionel Bellotti soulignant que pour abaisser les coûts de production dans ce secteur, au lieu de toujours vouloir diminuer le coût du travail et de s’attaquer aux effectifs, il serait judicieux d’étudier d’autres économies possibles (l’organisation de la logistique, par exemple).

 

L’ensemble de la filière a réduit la voilure.
 

À Fos (dont les clients se situent principalement dans des pays du bassin méditerranéen), les marges dégagées sont très réduites et il n’y avait pas de bénéfices avant la crise. Comme d’autres sites industriels, Fos, qui a déjà subi les conséquences de la crise de 2008, ne peut se permettre de voir les clients filer. Or, il y a un risque que les sites d’Espagne et d’Italie percutent le marché de Fos, indique Lionel Bellotti rappelant que le syndicat  demande toujours au groupe Mittal d’apporter des chiffres concernant l’état de la répartition des commandes, donc de la charge des sites, en fonction du marché. Dans un prolongement logique, qu’il y ait une répartition des commandes au niveau européen, demande-t-il.
 

Déjà, bien avant la crise actuelle (du même niveau que celle de 2008), l’ensemble de la filière sidérurgique a réduit sa voilure. De son côté, appliquant une pure logique financière, le groupe Mittal veille surtout à maintenir le niveau compétitif de ses prix et à réduire sa dette, analyse encore le secrétaire fédéral. L’inquiétude est donc de mise concernant l’évolution du marché sur fond de crise économique. « Je m'inquiète pour les emplois. L’avenir de construction d’Arcelor-Mittal France est l'une des sources d’inquiétude. On craint que, dans une pure logique financière et pour résorber des dettes ailleurs, le groupe ne soit sur le point de s’en séparer, alors que ce secteur fait des bénéfices. Nous sommes donc très vigilants », s'inquiète Lionel Bellotti.

 

Arcelor-Mittal refuse de mettre la main au porte-monnaie.

 

Retour à Fos. Le DSC FO David Thourey indique que la semaine dernière, la direction, qui cherche des nouveaux clients, a annoncé que l’éventuelle fermeture du deuxième haut-fourneau avait été repoussée à mi ou fin juillet. Autant dire que l’annonce a procuré un certain soulagement chez les salariés dont 46 % connaissent déjà le chômage partiel et/ou le télétravail.
 

Alors que le reste de l’effectif (54 %) est actuellement en présentiel, la fermeture du deuxième haut-fourneau signifiait que le nombre de salariés sur site allait encore descendre à 20 % cette fois et avec toutes les conséquences sociales que cela induit.
 

Si les cadres en chômage partiel perçoivent l’intégralité de leur salaire (selon la convention de la métallurgie), ce n’est pas le cas des ouvriers et des agents de maîtrise (ETAM). Par les dispositions de soutien aux entreprises et aux salariés, décidées en mars dans le cadre de la loi d’urgence sanitaire, l’État et l’Unedic prennent partiellement les mesures d’activité partielle à leur charge. Les salariés perçoivent donc 84 % de leur salaire net. « Mais Arcelor-Mittal refuse de compenser pour un salaire intégral », déplore David Thourey.

Pour le maintien du salaire

Tant sur le plan national avec la fédération des métaux qu’à l’échelon de Fos-sur-mer, FO a demandé que des solutions soient trouvées pour le maintien du salaire en activité partielle. Le syndicat a fait des propositions dès le 9 avril, lors d’un CSE extraordinaire.
 

Il a, entre autres, proposé une monétisation du compte épargne-temps (CET). Celle-ci est possible via un accord (CAP 2020), lequel ne concerne toutefois pas toutes les entités du groupe. Par ailleurs, tous les salariés ne disposent pas d’un CET. Le syndicat a donc complété ses revendications, demandant notamment que les salariés, sur la base du volontariat, puissent monétiser des jours venant d’autres compteurs dans le cadre de ce que la loi permet (CP, RTT, jours consolidés, astreinte, COR...). Le syndicat a aussi demandé la création d’un fonds de solidarité et la possibilité́ de revenir sur les jours de CP, RTT, jours consolidés etc. sur le deuxième trimestre.
 

« De son côté, Arcelor-Mittal Fos qui a déjà fait une demande de renouvellement des mesures de chômage partiel pour les prochains mois auprès des pouvoirs publics ne semble pas décidé à mettre la main au porte-monnaie », déplore David Thourey.

 

La question cruciale des investissements
 

Les soucis des salariés vont cependant bien au-delà de ce problème. L’inquiétude sur une potentielle mise à l’arrêt momentanée du site les renvoie en effet à celle concernant l’état de santé du site. S’il affiche quarante années de fonctionnement au compteur (ce qui en soi ne constitue pas un problème), les soins qui devraient lui être apportés ne sont pas vraiment patents.
 

« Ainsi, paradoxe pour cette implantation géographique méditerranéenne qui revêt une importance commerciale pour le groupe, il n’y a pas eu les investissements industriels attendus », s’indigne David Thourey. Les salariés craignent qu’en l’absence de ces investissements, le site (qui a bénéficié du crédit d’impôt CICE ces dernières années) soit sacrifié un jour.

Pour faire face à la crise actuelle mais aussi pour réaliser les investissements nécessaires tnotamment quant au respect de l’environnement), le site a besoin d’aide, laquelle « doit s’inclure dans une politique européenne de l’acier et venir aussi, au plan national, des pouvoirs publics », insiste le délégué.

Le 20 mai, les syndicats de Fos ont participé à une table-ronde avec des représentants des collectivités locales et de la région, des représentants de l’État (préfet et sous-préfet), un représentant régional de l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM) et la direction d’Arcelor-Mittal Méditerranée.
 

Pour le directeur de Fos, cette crise économique est profonde et va s’inscrire dans la durée ; elle exige que nous nous adaptions pour plusieurs trimestres. « Concernant les efforts à fournir pour une industrie décarbonée, nous sommes proactifs sur l’environnement et voulons poursuivre les investissements à Fos : l’entreprise continue de s’engager et nous avons aussi besoin d’accompagnement et de soutien pour solliciter les aides auxquelles nos différents projets sont éligibles », a-t-il déclaré.

« Avant la crise, Arcelor-Mittal envisageait pour Fos un plan d’investissement de 200 millions d’euros pour l’environnement. Désormais, le site souhaiterait que des aides publiques puissent participer la réalisation de ce projet », indique David Thourey.

 

Pour ne pas être dépendants, il faut relocaliser.
 

La question des investissements pour produire de l’acier vert, moins polluant, se pose bien au-delà de Fos. Ce qui n’empêche pas les paradoxes… La Commission européenne explique qu’il faut produire « propre ». Mais les concurrents des sites sidérurgiques européens, ce sont les Russes, les Turcs etc. « Or, à eux, on n’impose pas de normes environnementales dont le respect a forcément un coût pour les entreprises. Il faut donc que chaque pays européen et l’Europe donnent les moyens pour ces investissements, par la recherche et développement (R&D) par exemple », explique Lionel Bellotti.

 

Les demandes d’investissements de toute nature pour la filière sidérurgique et de protection à l’échelon européen occupent une place importante dans le travail mené par les syndicats du secteur. Ainsi, à l’initiative de la fédération FO métaux, plusieurs syndicats préparent actuellement une lettre qui sera adressée à l’Union européenne. Il s’agit de demander des mesures de protection pour le périmètre sidérurgique, notamment le retour de taxes sur les produits importés, précise Lionel Bellotti.

 

La demande syndicale, d’une protection de la filière à l’échelon national est aussi vive. Notre réflexion au sein du comité stratégique de la filière des mines et de la métallurgie nous porte à dire qu’il ne faut pas dépendre de la production extérieure. Si l’on veut affirmer le caractère stratégique de la sidérurgie en France, cela implique de mettre des relocalisations de la production en œuvre, poursuit le militant qui participera le 29 mai à une réunion du comité stratégique.

 

Relocaliser causerait une diminution de certains coûts.

 

« Ce dernier travaille sur les relocalisations du secteur », explique Lionel Bellotti. Et le militant de citer un exemple qui devrait à la fois positivement affecter l’emploi, améliorer l’indépendance sur le plan de la production, supprimer certaines aberrations commerciales coûteuses sur le plan national et permettre d'efficacement lutter sur le plan de l’environnement. La France exporte la ferraille mais doit importer l’acier, le produit fini ! Ne serait-il pas intelligent de relocaliser des sites d’aciéries électriques (NDLR : qui transforment la ferraille en acier) ? « Ce serait là retrouver du sens ». insiste Lionel Bellotti.

Et le militant énumère les avantages qu’il y aurait à une telle relocalisation. Même si les aciéries électriques ne sont pas capables de produire toutes les nuances d’acier comme les hauts-fourneaux, c’est un non-sens que de ne pas les placer dans le dispositif de production sur le territoire. Elles génèrent 30 % de CO2 de moins que les hauts-fourneaux et l’acier qu’elles produisent est recyclable à l’infini. Pouvoir fabriquer des produits finis sur le territoire présenterait ainsi de multiples gains : cela réduirait notamment les coûts de logistique et de transport et améliorerait le respect de l’environnement. Il serait dommage d’ignorer ces avantages.

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