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11 / 05 / 2026 | 38 vues
Frédéric FISCHBACH / Membre
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Quand la souffrance devient un mode d’organisation !

CFDT Santé

Dans les métiers du soin, qui protège celles et ceux qui protègent les autres ?

Dans les métiers du soin, de l’accompagnement et de l’aide à domicile, la souffrance au travail reste encore trop souvent reléguée au second plan. Comme si celles et ceux qui consacrent leur quotidien à prendre soin des autres devaient naturellement supporter davantage : la pression, les tensions, l’épuisement ou les violences du quotidien.
 

Pourtant, le harcèlement au travail ne relève ni d’une fatalité professionnelle, ni d’un simple conflit de personnes. Dans les secteurs sanitaire, social et médico-social, il révèle bien souvent des organisations fragilisées, des collectifs sous tension et des conditions de travail qui se dégradent progressivement jusqu’à rendre l’inacceptable presque ordinaire.
 

Les violences professionnelles ne commencent pas toujours par des cris ou des humiliations visibles. Elles s’installent parfois de manière diffuse : une parole ignorée, des remarques répétées, un isolement progressif, des objectifs impossibles à tenir, une surcharge chronique ou l’impression de ne plus être entendu.
 

À force de fonctionner en permanence dans l’urgence, certaines organisations finissent par banaliser ce qui devrait pourtant alerter.
 

« Par harcèlement sur le lieu de travail, il faut entendre toute conduite abusive se manifestant notamment par des comportements, des paroles, des actes, des gestes, des écrits, pouvant porter atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychique d’une personne, mettre en péril l’emploi de celle-ci ou dégrader le climat de travail. »

— Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement Moral : la violence perverse au quotidien
 

Dans les métiers du lien humain, cette réalité dépasse largement les seules relations individuelles. Elle interroge directement la manière dont le travail est organisé, les moyens donnés aux professionnels et la capacité des établissements à protéger celles et ceux qui les font vivre au quotidien.

Le harcèlement ne commence pas toujours par des cris

Le harcèlement est souvent résumé à l’image du « manager toxique ». La réalité observée dans les établissements sanitaires, sociaux et médico-sociaux est bien plus complexe.


Les violences professionnelles peuvent être hiérarchiques, mais aussi transversales entre collègues, remontantes de la part des usagers ou des familles, ou encore directement liées à des organisations du travail devenues pathogènes.


Dans certains services, le harcèlement s’exprime de manière insidieuse :

  • des critiques répétées ;
  • des changements de planning incessants ;
  • des objectifs irréalisables ;
  • un retrait progressif des missions ;
  • des humiliations discrètes ;
  • des remarques dévalorisantes ;
  • une mise à l’écart ;
  • des pressions constantes liées au manque de moyens.


Le problème est que ces comportements finissent parfois par être intégrés comme faisant « partie du métier ».
 

Dans des équipes épuisées, chacun tente avant tout de tenir. Les temps d’échange disparaissent, les conflits ne sont plus régulés et le silence s’installe progressivement. Beaucoup de professionnels hésitent alors à parler par peur d’être considérés comme fragiles, conflictuels ou incapables de gérer la pression.

Le harcèlement prospère souvent dans ces environnements où les collectifs n’ont plus les moyens de fonctionner sereinement.

Des organisations sous tension permanente

Derrière certaines situations individuelles se cachent souvent des dysfonctionnements plus profonds.


Sous-effectifs chroniques, restructurations successives, pression budgétaire, manque de remplaçants, perte de sens, isolement des salariés à domicile, surcharge administrative ou management sous tension : ces réalités fragilisent progressivement les collectifs de travail.


Dans certains établissements ou services d’aide à domicile, les professionnels travaillent désormais en permanence « à flux tendu ». Les marges de discussion disparaissent, les arbitrages deviennent permanents et les équipes ne disposent plus du temps nécessaire pour parler du travail réel.


Lorsque les professionnels ne peuvent plus débattre de leurs contraintes, des difficultés rencontrées ou du sens de leurs missions, la souffrance devient moins visible mais beaucoup plus profonde.


Cette dérive dépasse largement les seules relations humaines. Elle s’inscrit aussi dans une logique de gestion où les chiffres, les procédures et les objectifs prennent progressivement le pas sur la réalité du terrain.


À force de rationaliser l’activité, certaines organisations finissent par invisibiliser les conséquences humaines de leurs choix.


Le harcèlement prospère souvent là où :

  • les alertes sont minimisées ;
  • la parole professionnelle n’est plus entendue ;
  • les représentants du personnel manquent de moyens ;
  • les encadrants eux-mêmes sont en souffrance ;
  • les espaces de dialogue disparaissent ;
  • la prévention des risques psychosociaux reste essentiellement théorique.


Les conséquences dépassent largement la seule victime. Le collectif tout entier se fragilise : absentéisme, turn-over, départs répétés, perte de confiance, difficultés de recrutement, désorganisation des équipes et dégradation de la qualité des soins et de l’accompagnement.

Dans les métiers du soin, la qualité de vie au travail n’est jamais dissociable de la qualité de la prise en charge humaine.

Une responsabilité collective


L’employeur dispose pourtant d’une obligation claire de protection de la santé physique et mentale des salariés, notamment au titre de l’article L.4121-1 du Code du travail.

Mais la prévention ne peut pas se limiter à des affichages réglementaires ou à quelques procédures internes. Elle suppose un véritable travail de fond sur l’organisation du travail.

Cela implique notamment :

 

  • une évaluation réelle des risques psychosociaux ;
  • une mise à jour effective du DUERP ;
  • l’inscription d’actions concrètes dans le PAPRIPACT ;
  • des espaces de parole accessibles ;
  • des collectifs soutenus ;
  • des encadrants formés ;
  • des dispositifs d’alerte réellement protecteurs ;
  • une reconnaissance du travail réel ;
  • des représentants du personnel disposant de moyens effectifs pour agir.

 

Le DUERP ne doit pas rester un document purement formel. Il doit déboucher sur un véritable PAPRIPACT, avec des actions de prévention identifiées, suivies, évaluées et discutées avec les représentants du personnel.


Les CSE et les CSSCT jouent ici un rôle essentiel. Encore faut-il leur permettre d’exercer pleinement leurs missions.

 

Le harcèlement visant les représentants du personnel demeure d’ailleurs lui aussi une réalité parfois sous-estimée dans certains établissements.

Sortir du silence

Face au harcèlement, le premier réflexe reste souvent le silence. Pourtant, aucune souffrance au travail ne devrait être considérée comme normale.


La première étape consiste à ne pas rester seul : échanger avec un collègue de confiance, un représentant du personnel, un élu CSE, un syndicat, le médecin du travail ou un professionnel de santé peut permettre de sortir progressivement de l’isolement.


Il est également essentiel de conserver des éléments factuels : mails, SMS, plannings, remarques écrites, comptes rendus, témoignages ou certificats médicaux. Dans les situations de harcèlement, c’est souvent l’accumulation des faits qui permet de révéler la réalité des violences subies.

 

Mais la prévention ne peut pas reposer uniquement sur les victimes. Elle suppose des directions capables d’entendre les alertes, des managers accompagnés et des collectifs soutenus durablement.


Dans l’aide à domicile comme dans les établissements, les professionnels doivent pouvoir participer à l’organisation de leur travail. Ceux qui vivent le terrain au quotidien connaissent les contraintes concrètes, les tensions invisibles et les réalités que les indicateurs ne montrent pas toujours.

Reconstruire des environnements protecteurs

Agir contre le harcèlement ne consiste pas uniquement à sanctionner des comportements individuels. Il s’agit aussi de reconstruire des organisations où les équipes peuvent travailler sans peur, avec du soutien, du dialogue et des conditions dignes.


Dans les métiers du soin, on apprend à prendre soin des autres. Trop rarement à protéger celles et ceux qui soignent.


Pour les secteurs sanitaire, social et médico-social, cette question touche directement à la dignité au travail, à la santé mentale des professionnels et à la qualité du service rendu aux personnes accompagnées.


Le harcèlement au travail n’est pas seulement une dérive relationnelle. Il est souvent le symptôme d’organisations devenues incapables de protéger durablement les collectifs humains qui les font vivre.

 

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