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22 / 10 / 2026 | 4 vues
Maryline filippi / Membre
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Hériter pour transformer

Les organisations de l’économie sociale et solidaire sont aujourd’hui confrontées à des mutations profondes. Transitions écologique, numérique et démocratique, recomposition des politiques publiques, nouvelles exigences de responsabilité, de transparence ou d’évaluation : les transformations s’accélèrent et invitent les organisations à adapter leurs pratiques sans perdre ce qui fonde leur identité.

 

Ces défis concernent bien davantage le seul champ de l’économie sociale et solidaire. Ils interrogent toutes les organisations confrontées à la nécessité de concilier performance, responsabilité, gouvernance et création de valeur. Les recherches consacrées à l’économie sociale et solidaire ne documentent pas seulement un secteur particulier. Elles mettent en lumière des innovations et capacités institutionnelles, c’est-à-dire des manières de renouveler les règles, les formes de gouvernance et les principes d’action qui rendent possible la coopération. À ce titre, elles éclairent bien des transformations qui dépassent largement le seul champ de l’ESS.

 

Dans notre dernière publication:

 

En revisitant l’histoire économique du Japon à travers les figures de Toyohiko Kagawa et d’Eiichi Shibusawa, Marc Humbert propose une lecture originale des liens entre coopération, solidarité et développement économique. Son apport dépasse largement l’histoire des idées. En rapprochant deux trajectoires généralement étudiées séparément, il rappelle que les modèles économiques sont des constructions sociales toujours ouvertes à des configurations institutionnelles multiples. Dans un contexte où les débats sur les transitions invitent à repenser les rapports entre économie et société, cette relecture historique éclaire utilement les alternatives possibles.

 

Cette interrogation sur la permanence des principes trouve un prolongement dans l’hommage de Chantal Chomel à Hans-H. Münkner. Plus qu’un hommage à une figure majeure du droit coopératif et compagnon de route de la Recma (1) , il montre combien certaines œuvres continuent d’éclairer les débats contemporains. Les questions que Hans-H. Münkner n’a cessé de poser, à savoir, qu’est-ce qui fait l’identité d’une coopérative ? Comment les principes coopératifs résistent-ils aux évolutions économiques, juridiques et financières ?, demeurent d’une remarquable actualité.

 

Ces héritages intellectuels n’appartiennent pas seulement à l’histoire des idées. Ils constituent des ressources pour penser les transformations présentes. Ainsi, les deux autres articles de recherche de ce numéro prolongent cette réflexion à partir de terrains contemporains.

 

Que deviennent les valeurs lorsqu’elles doivent être objectivées ? À travers une enquête longitudinale menée auprès de SCOP du secteur du bâtiment, Ronan Michel renouvelle la compréhension des dispositifs de reporting extra-financier. L’originalité de son travail est de montrer que ces outils ne relèvent pas uniquement de la conformité réglementaire. Ils deviennent également des instruments de gouvernance, capables de rendre explicites les valeurs qui fondent l’action collective et de renouveler les délibérations au sein des organisations coopératives. Le reporting apparaît ainsi moins comme une contrainte que comme un révélateur des conditions de la gouvernance coopérative.

 

Vincent Pradier Goeting adopte une démarche tout aussi stimulante en analysant les effets de la transition écologique sur les ONG de solidarité internationale. Là encore, l’intérêt dépasse le seul objet étudié. Mobilisant les travaux de Léa Dorion sur les organisations alternatives, il montre que le climat ne s’ajoute pas de l’extérieur à ces organisations : il ravive des tensions qui leur sont constitutives, entre consensus et conflits, entre engagements individuels et finalités collectives, entre idéologie et structure. Trois trajectoires s’en dégagent, instrumentale, hybride, transformatrice, qui donnent moins à voir des degrés d’avancement vers un même horizon que des manières différenciées d’habiter ces dissonances. L’analyse confirme ainsi que les transitions les plus profondes sont rarement de nature exclusivement technique : elles interrogent les finalités mêmes de l’action collective.

 

À première vue, ces contributions pourraient sembler éloignées les unes des autres. Elles convergent pourtant vers une même interrogation scientifique : comment les organisations évoluent-elles sans perdre ce qui fonde leur identité lorsque les contextes se transforment ?

 

Cette question traverse depuis longtemps les réflexions sur les institutions, ce que rappelait Münkner : rester fidèle à des principes ne signifie pas les figer. Cette réflexion trouve un écho dans la philosophie de Paul Ricœur. Un héritage ne demeure vivant qu’à la condition d’être continuellement réinterprété. Être fidèle ne signifie pas reproduire le passé. C’est permettre de continuer à produire du sens dans des situations nouvelles. Les organisations de l’économie sociale et solidaire illustrent particulièrement cette dynamique car leur intérêt scientifique ne tient pas seulement à leurs statuts ou à leurs valeurs. Il réside dans leur capacité à expérimenter, souvent avant d’autres, des formes originales de coopération, de gouvernance, de responsabilité et de création de valeur.

 

C’est pourquoi les recherches publiées dans la Recma, dépassant le seul champ de l’économie sociale et solidaire, éclairent des questions qui concernent l’ensemble des sciences sociales : comment se construisent et se transforment les institutions ? Quelles conditions permettent à une organisation de rester fidèle à ses principes tout en innovant ?

 

Depuis plus d’un siècle, l’ambition de la Recma dépasse la seule publication de travaux de qualité. En faisant dialoguer les disciplines, les approches théoriques et les expériences de terrain, elle entend contribuer aux débats scientifiques contemporains en montrant ce que les expériences de l’économie sociale et solidaire révèlent des transformations profondes des institutions, des organisations et de l’action collective. Les organisations de l’économie sociale et solidaire rendent visibles les questions auxquelles devront répondre demain l’ensemble des organisations. Elles sont abordées non pas comme des exceptions, mais comme des laboratoires où s’élaborent des réponses originales aux défis économiques, sociaux, démocratiques et environnementaux.

 

Cette ambition scientifique est aussi une responsabilité éditoriale. Dans un contexte où les transitions appellent de nouvelles formes d’action collective, la recherche ne consiste pas seulement à observer les changements. Elle doit contribuer à identifier les principes, les institutions et les capacités collectives qui permettront de les rendre soutenables, démocratiques et féconds. C’est à cette exigence que la Recma entend continuer de contribuer.

 

(1) La Revue internationale de l'économie sociale

Le dernier numéro: https://shs.cairn.info/revue-recma-2026-3?lang=fr

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