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21 / 04 / 2021 | 89 vues
Etienne Dhuit / Membre
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Crédit Mutuel Arkéa : Jean-Pierre Denis out, mutualisme in

L’historique président du Crédit Mutuel Arkéa et ardent défenseur de son projet d’indépendance, Jean-Pierre Denis est sur le départ. C'est l’occasion, pour le Crédit Mutuel Arkéa de tourner la page après plusieurs années mouvementées et de s’ancrer de nouveau dans le giron mutualiste qui fait son ADN.

 

Clap de fin pour Jean-Pierre Denis

 

Certains départs sont moins douloureux que d’autres. Sans alimenter de stériles querelles de personnalités ni en rien vouloir souffler sur les braises d’un conflit dont personne n'est sorti grandi, au terme d’années d’affrontements fratricides, force est de constater que le prochain départ de Jean-Pierre Denis de la présidence du Crédit Mutuel Arkéa (CMA) annonce des temps plus sereins pour la banque bretonne.

Ainsi, depuis 2015, son emblématique président portait un projet d'indépendance à bout de bras et contre vents et marées, dont on peine encore à saisir l’intérêt, tant pour les sociétaires d’Arkéa que pour ses salariés. Courant mars, l’annonce que Jean-Pierre Denis ne solliciterait pas le renouvellement de son mandat lors de la prochaine assemblée générale du groupe, prévue le 11 mai, semble donc tourner une page mouvementée de l’histoire du CMA, marquée par un certain nombre de dérives et de polémiques bien éloignées des valeurs mutualistes.

 

Polémiques en tout genre

 

Placée sous le sceau d’une croissance soutenue des activités et d’un virage réussi vers les « fin tech », l’ère de Jean-Pierre Denis aura surtout été synonyme de frasques capitalistes en tout genre. Toute à sa volonté d’indépendance, la direction d’Arkéa (longtemps assurée par Jean-Pierre Denis à la présidence et Ronan Le Moal à la direction générale, ce dernier ayant claqué la porte il y a un peu plus d’un an maintenant) a su faire preuve d’une imagination débordante. En tête d’affiche, la première (et espérons dernière) « manif payée par une banque » : en mai 2018, les salariés du CMA ont ainsi été contraints de participer à une marche sous les fenêtres du Ministère de l’Économie, sous peine de sanctions internes, pour clamer leur « désir » d’indépendance haut et fort.

Après les salariés, ce sont les sociétaires qui ont vu leurs droits être malmenés, quand, la même année, le CMA a fait voter ses quelque 331 caisses locales en faveur du projet d’indépendance. Une procédure « à main levée » dont le résultat a, immédiatement, été refusé par la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM).
 

Enfin, le mandat de Jean-Pierre Denis a rimé avec des rémunérations extravagantes, davantage dignes de celles que s’octroient d’habitude les patrons des plus grandes multinationales que de celles attendues de dirigeants de « petites » banques mutualistes. En 2016 et 2017, selon une enquête de Mediapart, le président d’Arkéa a ainsi gagné 1,6 million d’euros par an, avec une rémunération variable dépassant le million d’euros. Un montant qui faisait de lui l’un des banquiers les mieux rémunérés de France et, toujours d’après le journal d’investigation, en toute illégalité : la loi de 1947 portant statut de la coopération interdit effectivement le versement de rémunérations variables indexées sur les résultats de l’établissement.

 

Un retour aux valeurs mutualistes

 

Avec Jean-Pierre Denis à la barre, le CMA aura donc navigué bien loin des rivages mutualistes qui composent pourtant son ADN. À ce stade, il n’est pas inutile de rappeler qu’appartenant à leurs clients-sociétaires, qui en sont à la fois les associés et les usagers, les banques mutualistes ou coopératives sont apparues au cours du XIXe siècle, dans une volonté délibérée d’opposition à l’élitisme des grandes banques capitalistes et « urbaines ». Faisant le pari de se tourner vers des clientèles délaissées par leurs concurrents, les établissements mutualistes s’adressaient alors aux paysans (Crédit Agricole) ou aux petits artisans et commerçants qui se voyaient refuser l’entrée des Crédit Lyonnais et autres Société Générale.
 

Aujourd’hui encore, les banques mutualistes, par leur gestion locale et décentralisée, apportent à leurs clients une connaissance bien plus fine de leurs besoins, tout en évitant de les surexposer sur les marchés financiers. Actrices du développement durable et responsables socialement, elles permettent enfin à chaque sociétaire (leurs véritables propriétaires) de s’exprimer démocratiquement sur la conduite de leur banque, selon le principe d'« une personne, une voix ».
 

En ces temps de tempête sanitaire et économique, toutes ces valeurs fondatrices n’ont pas perdu de leur pertinence (au contraire !) mais auxquelles l’ancienne direction du CMA tournait de plus en plus résolument le dos, s’aventurant sur les voies risquées d’une financiarisation à outrance.

Outre le fait qu’il mette un terme probable à l’aventure sécessionniste, le départ de Jean-Pierre Denis devrait donc amorcer un retour progressif d’Arkéa dans le giron mutualiste. Si l’on ignore toujours qui prendra sa succession (le nom de Julien Carmona, l’un des principaux dirigeants de Nexity, est avancé) et si le projet d’indépendance fait toujours partie, du moins officiellement, des priorités stratégiques du groupe à l’horizon 2024, gageons que la nouvelle direction du CMA, pour l’heure assurée par le duo féminin Hélène Bernicot et Anne Le Goff, aura à cœur de définitivement tourner la page des errements passés et d'à nouveau ancrer le navire Arkéa dans les eaux plus calmes d’un modèle coopératif moderne et assumé.

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