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13 / 10 / 2026 | 17 vues
Jean-Claude Delgenes / Membre
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TMS : quand le travail détruit les corps, les élus du CSE doivent agir !

Derrière les troubles musculosquelettiques, première cause de maladies professionnelles reconnues en France, se cachent des gestes répétés des milliers de fois qui engendrent des douleurs banalisées. Pourtant, cette usure des corps n'a rien d'une fatalité. À condition de regarder le travail tel qu'il se fait réellement et de donner aux salariés et à leurs représentants les moyens d'agir.

TMS



Un couteau, sept heures par jour, et un corps qui finit par céder


Il y a des rencontres professionnelles qui ne s'oublient pas. Un jour, un salarié d'un abattoir breton, également élu du personnel, me raconte son quotidien. Son travail consiste à découper des escalopes de poulet. Mais attention, pas n'importe lesquelles : 130 grammes pour les cantines scolaires, 180 grammes pour le marché français, 230 grammes pour l'exportation vers l’Allemagne.


Le couteau à la main, sept heures par jour, il répète les mêmes gestes. Le poids des morceaux est contrôlé de manière aléatoire. Toute erreur doit être rattrapée à la fin du temps de travail réglementaire. Si la précision est obligatoire la cadence, elle, ne faiblit pas.


À force, son poignet et son coude le font souffrir. Il décide alors de changer de poste, espérant soulager son corps. Mais, à la découpe des pilons, une autre contrainte l'attend : il faut détacher la pièce d'un mouvement sec du poignet, sans endommager la carcasse. Encore et toujours le même mouvement. Les tendinites se multiplient. Ses troubles musculosquelettiques sont finalement reconnus comme maladie professionnelle, perclus de douleurs, il finit par quitter l'entreprise.


Cette histoire n'est pas seulement celle d'un salarié. Elle révèle une réalité trop souvent ignorée : on peut altérer sa santé en effectuant le travail qu'on vous demande d'accomplir. Et lorsque le corps ne suit plus, c'est une vie qui bascule.

Le paradoxe d'un monde qui se modernise et continue d'user les corps

Nous vivons une époque fascinée par le progrès technique. Robotisation, intelligence artificielle : chaque jour apporte son lot de promesses sur le travail de demain. Pourtant, derrière cette modernité triomphante, une réalité persiste : des millions de salariés continuent de travailler dans des conditions qui sollicitent excessivement leur organisme. 


Les troubles musculosquelettiques, ou TMS, représentent toujours l'immense majorité des maladies professionnelles reconnues par l'Assurance maladie, ils constituaient 88 % des 50598 MP reconnues en 2024, dernière année de référence.


Tendinites, syndromes du canal carpien, atteintes de la coiffe des rotateurs, affections du coude ou du dos : derrière ces termes médicaux se cachent des douleurs qui s'installent, des avec des nuits perturbées et des gestes ordinaires qui deviennent difficiles, parfois impossibles. Et les chiffres officiels ne racontent qu'une partie de l'histoire. Toutes les pathologies ne sont pas déclarées ni reconnues comme maladies professionnelles. La question mérite donc d'être posée : à quoi sert le progrès technique si nous ne sommes pas capables d'empêcher le travail de détruire progressivement la santé de celles et ceux qui le réalisent ?

De l'usine à l'hôpital, la pénibilité change de visage mais pas de nature

On associe spontanément les TMS au travail à la chaîne. Et pour cause : dans certaines activités industrielles, la répétition des gestes atteint des niveaux considérables.


Chez des équipementiers automobiles, les opérateurs peuvent être amenés à accomplir plusieurs dizaines d'actes techniques par minute. Chaque mouvement paraît anodin. Leur accumulation, jour après jour, finit par peser sur les organismes mais il serait trompeur de cantonner les TMS aux seuls ateliers industriels.


Dans les hôpitaux et les Ehpad, les aides-soignantes mobilisent des personnes dépendantes, parfois sans disposer du matériel, du temps ou des effectifs nécessaires. Leurs dos, leurs épaules et leurs poignets en paient le prix. Dans les entrepôts logistiques, les salariés soulèvent, tirent et portent des charges, sous la pression des délais de livraison. Sur les chantiers, les carreleurs travaillent de longues heures à genoux, tandis que d'autres professionnels doivent maintenir leurs bras au-dessus des épaules. Les afficheurs publicitaires, eux, alternent positions accroupies, bras levés et postures contraignantes pour installer leurs campagnes.


Dans le commerce et les services, les gestes répétitifs, les manutentions et certaines postures prolongées provoquent des affections des mains, des poignets, des épaules ou du dos.


Ces métiers ont des réalités différentes. Mais un même mécanisme les traverse : l'exposition répétée à des contraintes physiques est aggravée lorsque l'organisation du travail laisse trop peu de possibilités de récupération physiologique.

La pénibilité ne se mesure pas seulement au poids des charges

C'est sans doute l'un des points les plus importants à comprendre. Les TMS ne résultent pas uniquement de gestes mal exécutés ou de charges trop lourdes. Ils sont liés à une combinaison de facteurs biomécaniques, organisationnels et psychosociaux. Un geste répété devient plus dangereux lorsqu'il doit être accompli rapidement, sans pause suffisante, avec une faible autonomie et sous la pression constante des objectifs. Le stress chronique accentue les tensions musculaires et perturbe les mécanismes de récupération. La fatigue augmente la vulnérabilité. Le manque de personnel conduit à intensifier les efforts. Et surtout, les salariés n'ont pas toujours la possibilité d'adapter leur manière de travailler. Le travail prescrit, celui que décrivent les procédures et les tableaux de bord, ne correspond jamais complètement au travail réel. Pour atteindre les objectifs, il faut compenser les défaillances et contourner des difficultés en prenant sur soi. Ce sont précisément ces réalités que les démarches de prévention doivent mettre au jour.

Prévenir, ce n'est pas apprendre à supporter la pénibilité

Face aux TMS, la tentation est parfois grande de privilégier les réponses les plus simples : une formation aux gestes et postures, quelques conseils individuels, un équipement ergonomique supplémentaire. Ces mesures ont leur utilité mais elles ne sauraient tenir lieu de politique de prévention. À quoi sert un poste mieux aménagé si les cadences augmentent ? Comment préserver les épaules d'une aide-soignante si elle doit continuer à mobiliser seule des patients dépendants ?


La véritable prévention suppose d'agir sur les causes : repenser les équipements, la répartition des tâches, les possibilités de récupération et les marges de manœuvre ce qui suppose des effectifs suffisants. Il s'agit d'adapter le travail aux capacités humaines et de respecter au mieux les rythmes physiologiques pour éviter les ruptures. Ce principe figure parmi les principes généraux de prévention inscrits dans le Code du travail.

Les élus du personnel : partir du terrain pour transformer le travail

C'est ici que les élus du comité social et économique, les représentants de proximité lorsqu'ils existent et les organisations syndicales ont un rôle décisif à jouer. Parce qu'ils sont au contact des collègues, ils peuvent entendre ce que les indicateurs de gestion estompent.


Un salarié qui ne parvient plus à lever le bras. Une collègue qui prend régulièrement des antalgiques pour terminer son service. Un opérateur qui redoute de reprendre son poste après un arrêt. Ces situations doivent être entendues comme autant de signaux d'alerte.


La première responsabilité des représentants du personnel consiste à faire émerger cette parole, à observer les situations de travail et à identifier les contraintes qui aggravent les douleurs. Ensuite à partir de cette écoute active les élus sur la base de ces observations peuvent inciter à construire des diagnostics collectifs et demander en cela une évaluation des risques professionnels à leur direction.


En effet le CSE dispose, dans le cadre de ses attributions, de moyens pour analyser les risques professionnels et formuler des propositions afin de contribuer à l'amélioration des conditions de travail. Les élus peuvent actionner un droit de retrait quand les cadences sont trop intenses et s’avèrent insupportables, ils peuvent déposer un danger grave et imminent en constatant une inflation de TMS et dans les situations prévues par la loi, ils peuvent également recourir à un expert habilité, la progression des TMS est en effet le signe de l’installation d’un risque grave.


L’expertise, voir l’art L 2315-94 du Code du travail, doit être menée par un expert habilité. Elle permet alors de dépasser les impressions et de documenter les contraintes réelles. L’analyse recense qui plus est, les moyens disponibles et les possibilités pour agir. Le diagnostic de l’expert aide à construire des solutions avec les salariés concernés. Car une prévention élaborée sans celles et ceux qui réalisent le travail risque de passer à côté de l'essentiel. Les salariés connaissent les difficultés de leur activité

Les élus peuvent transformer cette connaissance en action collective

L’équipe de Technologia considère que le dialogue social doit produire des changements, pas seulement des constats
Trop souvent, la santé au travail est abordée lorsque les dommages sont déjà installés. Les arrêts maladie se multiplient, les restrictions d'aptitude apparaissent, les reclassements deviennent difficiles. On recherche alors des solutions individuelles à des problèmes qui trouvent leur origine dans l'organisation collective du travail et le management.


Il faut inverser cette logique. Les représentants du personnel devraient pouvoir intervenir en amont, dès les premiers signaux, mais aussi lors de la conception ou de la transformation des postes et des organisations. Le document unique d'évaluation des risques professionnels (DUERP) pourrait constituer en cela un outil précieux de prévention mais il a toujours été vécu par le management comme une contrainte supplémentaire et relégué au rang d’un simple document administratif oublié après sa rédaction.
Surtout, les mesures décidées doivent faire l'objet d'un suivi.


Une nouvelle organisation réduit-elle réellement les gestes répétitifs ? Les aides à la manutention sont-elles utilisables dans les conditions concrètes de l'activité ? Les pauses sont-elles effectivement prises ? Les salariés disposent-ils d'autonomie ? La prévention est une belle promesse qui doit se juger à ses résultats sur le terrain.

Le chantage à l'emploi ne doit pas devenir un chantage à la santé

Il existe enfin un obstacle particulièrement redoutable : l'idée selon laquelle, améliorer les conditions de travail menacerait nécessairement la compétitivité, voire l'emploi. Cet argument surgit lorsque les représentants du personnel demandent une réduction des cadences ou des investissements dans la prévention. Bien sûr, les entreprises sont confrontées à des contraintes économiques. Les ignorer serait une erreur. Mais accepter que la santé des salariés devienne une variable d'ajustement en serait une autre. Les TMS sont coûteux, la prévention doit donc être considérée comme un investissement humain et organisationnel, ce n’est donc pas une dépense accessoire.

Derrière chaque TMS, une vie qui peut basculer

Revenons à ce salarié de l'abattoir breton. Il voulait travailler. Il avait essayé de tenir, puis de changer de poste. Il avait cherché une solution pour continuer son activité. Pourtant, ses douleurs avaient fini par l'emporter sur sa volonté de rester dans l'entreprise. Combien de salariés connaissent des parcours comparables ? Combien continuent de travailler malgré la douleur, parce qu'ils ne peuvent pas se permettre de perdre leur salaire ? Combien voient leurs possibilités de reconversion se réduire à mesure que leur santé se dégrade ?


Les TMS ne s'arrêtent pas à la porte de l'entreprise. Ils accompagnent parfois les salariés jusque dans leur vie familiale, leurs loisirs et les gestes les plus ordinaires de l'existence. C'est pourquoi la lutte contre ces pathologies dépasse la seule question des stats. Et c’est pourquoi aussi tout allongement de la durée du travail avec un départ plus tardif en retraite, pour les salariés abimés, doit être accompagné pour éviter que la pénibilité marginale ne bascule ces personnes dans une dépendance couteuse. Tant pour elles même bien entendu mais aussi pour les finances publiques. Une économie pour les caisses de retraite n’est pas intégralement, loin s’en faut, une économie pour les finances publiques. Les transferts sont documentés et se comptent en milliards sans compter que l’usure frappe surtout les ouvriers qui sur deux années supplémentaires avant la retraite passent une demi-année en invalidité.


La prévention des TMS interroge donc notre rapport au travail, la manière dont nous organisons la production et bien sur la place que nous accordons à la santé humaine.


Les élus du personnel, les organisations syndicales, les salariés, les préventeurs et les employeurs ont ici une responsabilité collective, avec des obligations qui ne sont évidemment pas identiques. 


Prévenir les TMS, c'est refuser de considérer l'usure des corps comme le prix normal du travail. Lorsqu'un travail abîme les corps, ce ne sont pas seulement les salariés qu'il faut soigner : c'est aussi le travail qu'il faut transformer.
 

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