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25 / 06 / 2026 | 9 vues
Maryline filippi / Membre
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Démocratiser l’entreprise : un horizon disputé pour l’économie sociale

La Recma (*) poursuit son œuvre et nous sommes heureux de proposer ce deuxième numéro de la nouvelle formule : « Démocratiser l’Entreprise : Justifications, Modalités et Mobilisations ». Fidèle à sa vocation d’arène des débats scientifiques et citoyens, la revue entend ici contribuer à un questionnement central : celui de la place de la démocratie dans l’entreprise contemporaine, dans un contexte marqué par la financiarisation de l’économie, la recomposition des formes de représentation du travail et l’irruption des contraintes écologiques dans la régulation des activités productives.

 

Attentive à la pluralité des approches, la Recma a confié à Corentin Gombert (Agora D.O.D.E.S.), Kévin Pastier (IDRAC Business School) et Julien Pharo (Sciences Po Toulouse, UT1) le soin de coordonner ce numéro 375 avec l’ambition d’éclairer, d’argumenter et de documenter les dynamiques contemporaines de démocratisation en entreprise. Ce dernier aborde un sujet d’actualité essentiel et controversé, dont les termes mêmes demeurent ambigus : s’agit-il de « pirater l’entreprise » ou de « la réconcilier avec la société » ? Derrière cette alternative se dessine une interrogation plus profonde : comment réancrer l’entreprise dans son écosystème, dans les territoires et dans les sociétés qu’elle contribue à façonner ?

 

L’effervescence des travaux présentés témoigne d’un renouvellement des perspectives, qu’il s’agisse de revisiter le dialogue social, d’interroger les formes de représentation des travailleurs ou encore d’explorer les expérimentations organisationnelles et juridiques qui redéfinissent les contours de l’entreprise.

 

Les contributions réunies interrogent ainsi le sens même de la démocratisation de l’entreprise face aux défis majeurs de notre temps : effets du changement climatique, accroissement des inégalités économiques et sociales, aggravation de l’instabilité géopolitique, défis qui ont en commun de révéler les limites d’un gouvernement de l’entreprise centré sur la seule valeur actionnariale.

 

Ces dynamiques mettent à l’épreuve non seulement les entreprises mais également l’ensemble de leurs parties prenantes. Elles conduisent à considérer l’entreprise comme un espace politique à part entière, traversé par des rapports de pouvoir, des conflits de valeurs et des arbitrages collectifs prolongeant ainsi les analyses institutionnalistes et critiques de la « firme ». Il s’agit autrement dit de réinscrire l’entreprise dans la lignée des travaux qui la définissent comme une institution politique conflictuelle et non comme un simple « nœud de contrats » neutralisant les rapports de pouvoir et tendant à dépolitiser l’analyse de l’entreprise.

 

Inscrit dans un débat ancien mais ainsi renouvelé, ce numéro s’insère ainsi dans les tensions persistantes entre pressions actionnariales et exigences éthiques, entre gouvernance et propriété, entre création et partage de la valeur.

 

En ce sens, la démocratie en entreprise ne saurait être réduite à une question de statuts ou de dispositifs formels : elle constitue un objet politique central, qui engage des choix de société.

 

L’originalité du dernier numéro de la revue (**)   tient précisément à sa volonté de dépasser une approche restrictive de l’entreprise démocratique, souvent cantonnée aux seules organisations de l’économie sociale et solidaire (ESS). Les travaux présentés ouvrent le débat critique à l’ensemble des formes d’entreprises, qu’elles se revendiquent explicitement démocratiques – comme les coopératives – ou qu’elles relèvent du secteur dit conventionnel. En mobilisant des études empiriques conduites en France comme à l’international (Royaume-Uni, États-Unis, Europe), ils mettent en lumière la diversité des trajectoires, des dispositifs et des conflits qui traversent les processus de démocratisation.

 

Ce faisant, nous explorons ici et sans concession les différentes dimensions de l’expression démocratique dans l’entreprise. Nous interrogeons notamment la capacité de ces organisations à intégrer les enjeux de soutenabilité et de justice sociale, dans un contexte où la prise en compte du vivant s’impose progressivement comme un impératif structurant.

 

Quelle place pour la délibération collective dans des organisations soumises à des contraintes économiques fortes ou comment la participation démocratique ne peut-être pensée indépendamment des rapports de propriété et des dispositifs de répartition de la valeur ?

 

Comment articuler efficacité productive et participation démocratique, et plus largement, comment penser l’entreprise comme une institution sociale au service d’un projet collectif ?

 

La participation démocratique ne peut être pensée indépendamment des rapports de propriété et des dispositifs de répartition de la valeur. L’enjeu n’est donc pas seulement organisationnel mais fondamentalement politique.

 

L’économie sociale à l ’épreuve de l’actualité : entre reconnaissance européenne et fragilités nationales

 

Les interrogations soulevées dans ce numéro trouvent un écho particulier dans l’actualité récente de l’économie sociale et solidaire, qui met en lumière les tensions entre reconnaissance institutionnelle et fragilité politique du secteur.

 

En France, la stratégie nationale pour l’ESS, attendue initialement en mars 2026, a été une nouvelle fois reportée à juin 2026. Ce décalage intervient alors même que l’ESS représente près de 10 % du PIB et 2,4 millions d’emplois, confirmant son rôle structurant dans l’économie nationale. L’élaboration de cette feuille de route, issue de neuf mois de concertation avec l’ensemble des acteurs – associations, mutuelles, coopératives, collectivités territoriales et partenaires sociaux – devait marquer une étape décisive dans la reconnaissance politique du secteur. Ce report répété suscite toutefois des interrogations légitimes. Il est perçu par de nombreux acteurs comme le signe d’une priorité politique insuffisante, voire d’une forme de relégation de l’ESS dans l’agenda gouvernemental. Cette perception est renforcée par les arbitrages budgétaires récents, notamment dans le cadre du projet de loi de finances 2026, qui fragilisent les dispositifs de soutien au secteur.

 

Les tensions sont d’autant plus vives que les acteurs de l’ESS dénoncent une forme de déséquilibre structurel dans l’allocation des ressources publiques. Comme le souligne Benoît Hamon, l’économie sociale représente une part significative de l’emploi privé, tout en bénéficiant d’un niveau d’aides publiques proportionnellement plus faible. Cette situation alimente un sentiment de décalage entre les discours de reconnaissance et les moyens effectivement mobilisés.

 

À l’échelle européenne, la dynamique apparaît pourtant plus structurée. Le plan d’action pour l’économie sociale adopté par la Commission européenne en 2021 fixe une trajectoire ambitieuse à l’horizon 2030, articulée autour de la création d’un cadre favorable, du renforcement des capacités des acteurs et de l’accroissement de la reconnaissance du secteur. La recommandation du Conseil de l’Union européenne de novembre 2023 invitant les États membres à se doter de stratégies nationales d’ici fin 2025, constitue une étape supplémentaire dans cette institutionnalisation.

 

Dans ce contexte, le décalage français interroge la capacité de l’État à traduire en actes les ambitions affichées au niveau européen. Il révèle moins un retard conjoncturel qu’une difficulté structurelle à reconnaître l’ESS comme un pilier de la politique économique et non comme un simple instrument d’amortissement social. Il pose également la question plus large de la place accordée à l’ESS dans les transformations économiques contemporaines, alors même que ses principes, à savoir la gouvernance démocratique, la lucrativité limitée voire l’ancrage territorial, apparaissent en résonance directe avec les enjeux abordés dans ce numéro.

 

En recherche, les travaux portés par des réseaux de recherche tels que Réseau interuniversitaire de l’économie sociale et solidaire (RIEUSS) dont le colloque annuel s’est déroulé en mai autour « d’Imaginer demain : l’Économie Sociale et Solidaire, actrice de futurs possibles et désirables » et l’Association pour le développement des données sur l’économie sociale (ADDES) contribuent précisément à documenter ces évolutions. En articulant production de données, analyses empiriques et réflexions théoriques, ces collectifs jouent un rôle essentiel dans la structuration d’un champ scientifique en plein essor, au croisement de l’économie, de la sociologie et de la science politique. Ces travaux contribuent ainsi à déplacer l’analyse de l’ESS d’un registre descriptif vers une interrogation sur ses capacités effectives de transformation des structures économiques.

 

Plus largement, l’ESS se trouve aujourd’hui prise dans une tension bien identifiée par la littérature, celle de son institutionnalisation croissante, qui renforce sa reconnaissance mais tend simultanément à atténuer sa portée transformatrice. En effet, l’actualité de l’ESS met en évidence cette tension fondamentale : celle d’un modèle à la fois de plus en plus reconnu pour sa capacité à répondre aux défis sociaux et écologiques, et simultanément fragilisé par des arbitrages politiques et économiques qui en limitent le développement. Cette tension rejoint directement les questionnements au cœur de ce numéro : peut-on démocratiser l’entreprise sans transformer les cadres institutionnels et économiques dans lesquels elle évolue ?

 

En perspective, en articulant analyses théoriques, enquêtes empiriques et mises en perspective internationales, cette nouvelle livraison de la Recma contribue à renouveler les termes du débat sur la démocratie en entreprise. Elle invite à dépasser les oppositions simplistes pour envisager la démocratisation comme un processus conflictuel, situé et évolutif.

 

À l’heure où les crises contemporaines appellent des transformations profondes des modes de production et de gouvernance, la question n’est peut-être plus de savoir si l’entreprise doit être démocratisée mais comment, et à quelles conditions, cette démocratisation peut effectivement advenir.

 

(*) https://fondation.credit-cooperatif.coop/recma

(**) https://shs.cairn.info/publications-de-maryline-filippi--47546?lang=fr

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