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04 / 09 / 2026 | 16 vues
Valentin Rodriguez / Abonné
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Seconde électrification : l’heure de vérité pour la réindustrialisation 

L’Europe traverse sa deuxième crise énergétique en quatre ans. Un choc qui fait basculer l'électrification des usages industriels du rang d’option à celui d’urgence stratégique. Nous en avons fait le dossier de rentrée dans notre dernière publication....(*)

 

Depuis la fermeture répétée du détroit d’Ormuz, qui pèse sur 20 % de l’approvisionnement mondial en gaz et en pétrole, l’Europe traverse sa deuxième crise énergétique en quatre ans. Un choc qui fait basculer l’électrification des usages industriels du rang d’option à celui d’urgence stratégique. Reste à savoir si la France saura transformer cette contrainte en levier de réindustrialisation ou si elle va passer à côté d’une
opportunité historique.

 

Le 23 avril 2026, le gouvernement a présenté un plan d’électrification des usages composé de 22 mesures, dans la continuité de la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3). Rien qui ressemble à une rupture. Mais le contexte a changé. Le rapport Draghi l’annonçait il y a deux ans, les conflits récents l’ont confirmé sans ménagement : l’énergie est et restera le nerf de la guerre pour la compétitivité européenne, comme l’a rappelé avec brutalité la crise ouverte par les fermetures répétées du détroit d’Ormuz, qui a mis à nu la vulnérabilité d’une industrie encore dépendante des hydrocarbures.

 


Les usages thermiques concentrant l’essentiel des émissions industrielles, cette seconde électrification s’impose comme le principal levier de décarbonation du secteur. Elle promet d’être aussi importante que celle qui a marqué le déploiement historique de l’électricité, des années 1880 au milieu du siècle dernier.


Environ 60 % des usages thermiques fossiles sont d’ores et déjà électrifiables avec des technologies matures, un taux qui pourrait grimper jusqu’à 85 % d’ici 2035. L’équation paraît simple sur le papier ; elle se heurte, dans les faits, à des conditions économiques, réglementaires et infrastructurelles encore loin d’être réunies.

 

Comme le rappelle le groupe de travail gouvernemental lancé avec le plan, chaque décision prise aujourd’hui engagera les vingt prochaines années, un horizon que l’État ne sait comment atteindre, avançant, ou plutôt réagissant, presque toujours avec un temps de décalage, trop lent ou trop pressé.
Remis le 20 juillet à Matignon, le rapport du député Raphaël Schellenberger confirme l’ampleur du chantier.

 

Malgré ce potentiel technique de 60 à 85 %, le taux d’électrification de l’industrie française stagne à 37 % depuis 2010. Le rapport tacle ouvertement les pouvoirs publics, estimant que parler de décarbonation ne suffit pas à faire une stratégie d’électrification. Une conviction que partage pleinement FO Métaux, qui considère qu’atteindre cet objectif ne peut se réduire à une addition de projets, mais suppose une véritable doctrine d’État.


UN PARI EUROPÉEN DÉJÀ PERDU ?


Le précédent du Pacte vert européen n’incite pas à l’optimisme béat. Il promettait de contraindre l’économie du continent à plus de vertu environnementale pour, en retour, une avance technologique exportable. La première moitié du contrat a été tenue, à coups de directives ; la seconde est en train de dérailler. L’Europe ne dispose d’aucune avance technologique à faire valoir : batteries fabriquées en Chine, filière hydrogène migrant vers les États-Unis, photovoltaïque devenu, de l’aveu même de Mario Draghi, une bataille perdue. Les éoliennes subissent une offensive chinoise et indienne, nos usines de pompes à chaleur se délocalisent, et les véhicules électriques chinois envahissent le vieux continent par containeurs entiers avec dix ans d’avance technologique, leurs maisons-mères tentant désormais de racheter des sites de production en Europe. Quant à la taxe carbone aux frontières, présentée comme le meilleur rempart, elle ne changera pas grand-chose : contournable, elle ne couvre qu’un nombre restreint de produits et ne répond en rien au décrochage technologique.



Dans ce paysage, un acteur se démarque par son anticipation : RTE. Le gestionnaire du réseau a détaillé dès février 2025 un plan industriel à horizon 2040, doté de 100 milliards d’euros, pour rénover le réseau haute tension, avec une priorité claire au raccordement des nouveaux consommateurs industriels. Du concret aussi dans les carnets de commandes : un milliard d’euros auprès des fournisseurs de câbles, 4,5 milliards avec les Chantiers de l’Atlantique pour des postes destinés aux parcs éoliens, ou encore les fondations seront produites à Fos-sur-Mer et les transformateurs à Aix-les-Bains. Preuve qu’une commande publique bien pensée peut irriguer l’outil industriel français, à condition que la volonté politique suive dans la durée .

 


UNE FENÊTRE DE COURTE DURÉE


Car la demande est bien là. RTE a enregistré 30 GW de réservations de connexion pour des projets en attente de décision finale d’investissement. Le moment est d’autant plus favorable qu’un épisode de surcapacité électrique, appelé à durer deux à trois ans encore, place la France dans une position avantageuse, avec un prix de l’électricité autour de 50 €/MWh, soit 30 euros de moins que chez le voisin allemand ; de quoi aussi exporter entre 90 et 100 TWh par an, pour plusieurs milliards d’euros de recettes.


Mais RTE prévient : seul un scénario de décarbonation rapide, avec 60 % de ces projets effectivement réalisés, permettra d’atteindre les objectifs climatiques du pays. De nouvelles capacités massives de raccordement n’arriveront qu’en 2029 ; dès juin 2026, le gestionnaire du réseau pourra enfin prioriser les projets sérieux plutôt que de subir la règle du « premier arrivé, premier servi », longtemps grippée par des projets fantômes. Et si la France ne freine pas sur les renouvelables, elle pourra mener de front décarbonation, hydrogène et datacenters. Autant dire qu’il ne faut pas manquer cette étroite fenêtre de tir, et l’aborder à la bonne vitesse.

 


Cette opportunité commence d’ailleurs à s’organiser collectivement. Sur le modèle du Gifas, la filière s’est structurée en juin 2025 autour de l’association Fiere, pour donner de la visibilité aux industriels et sécuriser les conditions d’un rebond durable. Les professionnels du câble s’étonnaient de ne pas encore profiter de la transition énergétique, alors que réseaux et datacenters s’annoncent comme de véritables relais de croissance, aux côtés du décollage encore lent de l’automobile électrique et des besoins croissants de l’aéronautique. Au-delà des chiffres, l’électrification est aussi l’occasion, pour nombre d’usines, de moderniser un parc d’équipements vieillissant, avec des gains sur les temps opérateurs et la maintenance.


CONTENU LOCAL ET STRATÉGIE INDUSTRIELLE


C’est précisément le message que porte notre fédération  : une électricité largement décarbonée peut devenir un levier de réindustrialisation, mais seulement si elle s’appuie sur du contenu local, des productions européennes et une stratégie industrielle assumée, non sur une simple politique de subvention sans contrepartie. L’exécutif ne dit pas autre chose en présentant l’électrification comme « un combat contemporain » pour l’indépendance, la compétitivité, l’emploi et la décarbonation.

Reste à transformer les mots en actes : les 22 mesures d’avril restent d’une ampleur limitée, et les quatre « pactes » signés fin mai, dont celui sur les pompes à chaleur (voir encadré), devront prouver qu’ils ne sont pas de simples déclarations. Le noeud du problème reste, in fine, celui des prix. Convaincre industriels et ménages que l’électricité ne coûtera pas plus cher demain suppose une visibilité tarifaire que l’État, via la fiscalité et le tarif d’acheminement, tient largement entre ses mains. Un levier sensible, alors que les recettes tirées des taxes sur les carburants fossiles sont appelées à s’éroder avec l’électrification…


VITESSE, TERRAIN, PRAGMATISME : LES CONDITIONS DE LA RÉUSSITE


Entre l’urgence géopolitique, le retard technologique européen et l’appétit d’industriels prêts à investir si les règles du jeu sont claires, la seconde électrification s’annonce comme un test grandeur nature de la capacité de la France à faire de la politique industrielle autrement qu’à crédit et dans l’urgence. Encore faut-il que l’exécution suive l’ambition. Les industriels posent leurs conditions et rappellent que tout dépendra des délais, des approvisionnements, des commandes publiques et de la stabilité réglementaire sur le terrain ; la vitesse souhaitable ne se perçoit d’ailleurs pas de la même façon selon qu’on pilote l’électrification ou qu’on la subit.


Cette exécution ne peut se penser qu’à l’échelle des territoires, projet par projet, avec les élus, les entreprises et les gestionnaires de réseaux : simplification des procédures, planification territoriale, visibilité pluriannuelle sur les chantiers, trajectoires cohérentes avec la PPE. À cela s’ajoute un impératif de pragmatisme économique : les investissements suivent des cycles d’amortissement, et l’on ne bascule vers l’électrique que lorsque l’actif arrive en fin de vie. Les dispositifs incitatifs vont dans le bon sens, mais pour maximiser leur impact, il faut prioriser les remplacements au bon moment, en ciblant les plus gros gisements d’émissions et les usages où l’électrification améliore réellement la compétitivité. Le rapport Schellenberger appuie cette idée : concentrer l’essentiel de l’effort sur le seul groupe des seuls sites les plus émetteurs ne suffit pas. Mieux vaut un traitement au cas par cas, filière par filière, pour tenir compte des contraintes économiques propres à chaque secteur.


L’orientation « made in Europe » est un signal utile pour la souveraineté et la compétitivité, mais la reconstruction de capacités industrielles exige visibilité, stabilité des volumes commandés et des appels d’offres intégrant localisation, résilience, sûreté et coût complet dans le temps, non pour fermer les marchés, mais pour que la valeur créée bénéficie aux filières européennes. Reste un angle mort : la résilience climatique des matériels. Les normes encadrant la résistance aux températures reposent sur des prévisions vieilles de deux décennies. La récente canicule a montré une sous-estimation du problème, alors que l’avenir promet plus rude encore. R&D et normalisation devront s’ajuster, sous peine de voir des infrastructures flambant neuves obsolètes avant d’avoir amorti leur coût. La seconde électrification n’est pas qu’une question de tuyaux et de mégawatts : c’est aussi une course contre une réalité climatique qui n’attend pas les pouvoirs publics

 

A lire également: 

 

LE GRAND CHANTIER ÉLECTRIQUE MADE IN FRANCE.


La seconde électrification du pays ne se limite pas à poser des câbles et des bornes. Elle dessine, activité par activité, les contours d'une réindustrialisation enfin tangible pour la métallurgie française, à condition que les commandes profitent aux usines du territoire.

 

VINGT-DEUX MESURES POUR UN PARI À HAUT RISQUE


Présenté le 23 avril, le plan gouvernemental d’électrification des usages
décline en 22 mesures concrètes la feuille de route de la PPE3. Derrière l’affichage volontariste, l’industrie découvre un cocktail incertain où surcapacités électriques, prix imprévisibles et réseau sous tension pourraient bien se payer cher.

 

 

(*) Le dossier complet

 

 

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