Participatif
ACCÈS PUBLIC
23 / 07 / 2026 | 17 vues
Gilbert Deleuil / Membre
Articles : 11
Inscrit(e) le 07 / 06 / 2016

Manifeste pour la civilisation européenne des Lumières

L’Union européenne traverse un moment de vérité. Le retour de Donald Trump, les fractures du multilatéralisme, l’agression russe contre l’Ukraine, les dépendances technologiques, énergétiques et militaires, ainsi que la montée des populismes et des régimes illibéraux obligent les Européens à revisiter leur histoire et à clarifier leur ambition.
 

Depuis 1945, notre continent a vécu sa reconstruction dans la paix, la dynamique d’un projet européen sui generis et sous deux grands cadres successifs de pensée économique : d’abord le compromis keynésien, économique, social et productif de l’après-guerre, puis le tournant néolibéral fondé sur la « libération des forces du marché » et la mise en concurrence généralisée à partir des années 1980.

 

Nous faisons désormais l’hypothèse qu’un troisième moment s’ouvre, plus brutal encore, marqué par le recul de la démocratie et de l’État de droit et par des risques sur le projet européen lui-même. Les polémiques suscitées dans l’Union Européenne (UE) par le discours de J. D. Vance à Munich en février 2025, ou encore les débats croissants autour du la contestation de l’État de droit, illustrent cette nouvelle phase de tension.

 

Cependant, l’UE compte plus de 450 millions d’habitants en 2025 (700 millions d’habitants, hors la Russie, pour le territoire de l’Europe « géographique ») et demeure l’un des premiers ensembles économiques, normatifs et culturels du monde. Rappelons que les Etats- Unis ne comptent que 350 millions d’habitants… Son défi n’est donc pas d’inventer ex nihilo une puissance introuvable, mais de retrouver sans complexes la conscience de ses propres racines, de ce qu’elle a apporté à l’histoire humaine, de reconnaître lucidement ses contradictions, puis de se réorganiser pour affronter les périls contemporains.

 

Ce manifeste défend deux idées simples et déclare une urgence : l’Europe des Lumières n’est ni un vestige à vénérer ni un bloc à condamner, mais une civilisation sans cesse en réinvention pour qu’elle puisse continuer à porter ce qu’elle a produit de meilleur — la raison critique, les droits fondamentaux, la démocratie, l’émancipation, la protection sociale et la recherche d’une prospérité partagée. Il y a urgence car les nouveaux impérialismes russe, américain et chinois sont à l’offensive et menaçants.

 

I - Affirmer avec fierté l’originalité et la fécondité de la voie européenne

 

L’Europe a occupé pendant plusieurs siècles une position centrale dans l’histoire du monde. Entre la Renaissance et la révolution industrielle, elle a concentré une exceptionnelle convergence de transformations scientifiques, techniques, artistiques, politiques et intellectuelles. De l’imprimerie aux grandes découvertes, de la révolution scientifique aux premières formes de gouvernement représentatif, elle a donné naissance à une civilisation originale, fondée sur la circulation des idées, des œuvres, des savoirs et des controverses.


Cette dynamique s’est nourrie de multiples héritages — indo-européen, gréco-romain, judéo-chrétien, humaniste — mais elle a surtout créé une méthode : soumettre les croyances, les pouvoirs et les traditions à l’examen critique.

 

C’est cette méthode, plus encore qu’un corpus figé, qui constitue le cœur des Lumières. Avec les Lumières, l’Europe a promu la raison contre la superstition, l’autonomie du sujet contre la soumission aux autorités de droit divin, et l’éducation contre l’ignorance. De Descartes à Kant, de Spinoza à Diderot, de Montesquieu à Condorcet, elle a forgé les principes de la critique rationnelle, de l’universalité du droit, de la séparation des pouvoirs, de la liberté de conscience,  de la perfectibilité humaine et de la justice sociale, de l’éthique humaniste.

 

Dans le même mouvement, elle a inventé les formes modernes de l’État de droit, de la démocratie représentative, de la citoyenneté et de la République. Elle a également contribué à faire émerger l’économie moderne, l’entreprise, la concurrence, la propriété privée, puis, sous l’effet des luttes sociales et politiques, la protection des travailleurs, les services publics ainsi que l’économie sociale, le suffrage universel et l’État-providence.

 

L’Europe a donc été un laboratoires majeur de la modernité politique, économique, sociale et intellectuelle.


Mais cette fécondité n’a jamais été « pure ». La même Europe, qui a proclamé l’universel, a aussi pratiqué l’esclavage, la colonisation, l’exploitation d’ouvriers sans droits, les rivalités impériales et la prédation des ressources. La centralité européenne s’est accompagnée de rentes de domination, d’inégalités massives et d’une accélération historique de « l’anthropocène ».

 

Le continent a aussi engendré, pour le meilleur et pour le pire, le libéralisme, le socialisme, la social-démocratie, mais aussi totalitarismes fasciste, nazi et communiste… Les deux guerres mondiales ont constitué un quasi-suicide de l’Europe.

Pourtant, de cette catastrophe est né un sursaut.

La réconciliation franco-allemande, la construction européenne, l’économie sociale de marché (faisant coexister à côté de l’économie capitaliste privé, un important secteur public ainsi qu’une économie sociale et solidaire), l’Étatprovidence et les Trente Glorieuses ont démontré qu’une voie européenne était possible. Une voie post-impériale, démocratique et solidaire. Depuis 1945, l’Europe a connu une paix sans précédent entre ses principaux États, bâti un vaste marché intégré, élevé les niveaux de vie grâce à des économies prospères et consolidé des droits sociaux et civiques les plus avancés du monde.

 

II - Affronter lucidement les critiques de la civilisation européenne

 

Si l’Europe veut rester fidèle à ses principes, elle doit d’abord accepter la critique. Les contestations venues du dehors comme du dedans ne sont pas toutes équivalentes, mais elles ne peuvent pas être balayées d’un revers de main. La critique anticoloniale puis décoloniale rappellent le décalage persistant entre l’universalisme proclamé et les pratiques historiques de domination. Elle souligne le « double standard » par lequel l’Europe a longtemps justifié l’égalité et la liberté pour elle-même tout en les refusant à d’autres peuples, aux femmes, et à des catégories entières de travailleurs ou de colonisés.

 

Cette critique met en lumière l’eurocentrisme, le racisme, les logiques impériales et l’oubli de la pluralité des trajectoires historiques.

Elle oblige à distinguer l’universalisme comme exigence d’émancipation de l’universalisme comme masque de domination.

 

Cela étant, les pays d’Europe n’ont pas inventé l’esclavage, ils l’ont eux-mêmes subi et l’ont aboli bien avant d’autres. De même, ils n’ont pas inventé la colonisation et d’autres pays l’ont largement pratiqué, sans parler du racisme, attitude éminemment détestable mais largement répandue et depuis longtemps légalement prohibée en Europe.

 

Mais l’Europe, rejointe et parfois précédée, par les Etats-Unis, et grâce aux valeurs des Lumières, aura inventé la prohibition de l’esclavage, la décolonisation, l’antiracisme et le multilatéralisme dans les relations entre Etats !

C’est là que réside notre génie propre !

 

Enfin, si l’on peut légitimement considérer que l’Europe a « inventé » le capitalisme, caractérisé par le développement des forces productives dans le cadre d’une appropriation privée des moyens de production et d’une économie de libre-échange, elle a aussi inventé le socialisme, le communisme, la social-démocratie et l’économie sociale de marché ! ....

 

Les critiques internes sont tout aussi décisives.

 

Elles visent la bureaucratie, l’impression de dépossession démocratique, la dilution des souverainetés, l’impuissance face aux crises, ou encore l’écart croissant entre institutions et citoyens. Une partie de ces critiques est instrumentalisée par les populismes, mais une autre renvoie à des faiblesses réelles.

À partir des années 1970, l’épuisement du compromis fordiste a ouvert la voie à une longue séquence néolibérale. L’intégration européenne s’est approfondie, notamment avec l’Acte unique et Maastricht, mais sans construire en parallèle une souveraineté politique, industrielle, énergétique et militaire en pleine cohérence et sans harmonisation des prélèvements obligatoires…

 

Il en est résulté une croissance souvent plus faible, des désindustrialisations, des fractures territoriales, une vulnérabilité accrue aux chaînes de valeur mondialisées, du chômage, le déclassement social, l’arrêt de « l’ascenseur social » et un sentiment d’abandon dans des pans entiers des classes populaires et moyennes.

 

Une critique plus radicale encore, qui « surfe » sur nos difficultés : ce n’est plus seulement la contestation de l’État social ou de l’intervention publique, mais celle de l’économie libérale et de la démocratie libérale.

 

Autour de la galaxie trumpiste, d’une partie des droites illibérales et de certains courants techno-libertariens, se dessine une vision « post-libérale » dans laquelle la liberté économique des plus puissants prime sur l’égalité civique ; l’État de droit est accusé d’entraver l’efficacité ; l’État n’est maintenu que dans ses fonctions de contrôle, de surveillance, de sécurité et de domination. Le marché concurrentiel n’est plus l’horizon principal : l’objectif devient le monopole, pour produire d’énormes rentes financières et s’appuyer sur la puissance technologique, informationnelle et parfois militaire.

 

Dans cette perspective, l’Europe — avec ses régulations, son attachement aux droits fondamentaux, son pluralisme : son modèle social et environnemental — apparaît comme un obstacle. Le discours du vice-président américain, J.D Vance, à la conférence internationale sur la sécurité à Munich en février 2025 comme la « National Security Strategy of USA » de fin 2025 ou la menace explicite sur le Groenland en janvier 2026 montrent sans détour l’agressivité nouvelle des Etats Unis vis-à-vis de l’UE.

 

Le risque, pour les Européens, n’est plus seulement le déclin relatif : c’est la vassalisation stratégique, économique, numérique et militaire, face à des empires qui assument de moins en moins les règles communes et de plus en plus les rapports de force.

 

La crise financière de 2008, la pandémie de 2020, la guerre en Ukraine depuis 2022, la nouvelle donne américaine de l’administration Trump et les chocs énergétiques ont révélé à la fois la fragilité de ce modèle et la capacité de l’Union européenne à réagir lorsqu’elle accepte de mutualiser ses moyens et de parler d’une seule voix.

 

Aujourd’hui, face aux défis existentiels qui nous menacent frontalement l’Union Européenne ne peut plus tergiverser. « Être à la table ou être au menu ? », la formule du Premier ministre du Canada à Davos en janvier 2026 nous place au pied du mur. Il est nécessaire et urgent de construire et d’incarner une « nouvelle voie » entre Européens et avec des nations qui, sur d’autres continents, souhaitent elles-aussi avancer sur la voie démocratique née des Lumières.

 

III - Forger une nouvelle et vitale ambition collective

 

Enjeu : ni revenir au monde d’hier, ni s’abandonner à l’imitation des puissances dominantes.

 

L’Union Européenne doit dépasser le néolibéralisme sans basculer dans le post-libéralisme autoritaire. Elle doit retrouver une capacité d’action fondée sur une articulation renouvelée entre 5 économie publique, économie privée et économie sociale et solidaire, afin de répondre concrètement aux besoins individuels et collectifs.

Cela implique de défendre sans ambiguïté l’état de droit, la démocratie pluraliste, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice, la transparence de la décision publique, la régulation des puissances économiques, la confiance dans la science et l’engagement environnemental.

 

L’action publique ne doit être ni bureaucratique ni impuissante : elle doit être stratégique, expérimentale, évaluée, décentralisée quand il le faut, ferme quand c’est nécessaire, et toujours orientée vers l’émancipation individuelle et collective.

 

Une UE unie sur l’essentiel et respectueuse de la diversité de ses nations, de ses langues, de ses cultures et de ses trajectoires, peut seule rendre à ses citoyens la confiance et répondre aux populismes qui, eux, se nourrissent des méfiances.

 

Cette réinvention suppose une montée en puissance européenne. À 27, l’unanimité devient souvent paralysante : il faut donc assumer des coopérations renforcées, des coalitions d’Etats volontaires, une Union Européenne à géométrie variable lorsque c’est nécessaire, y compris avec des pays hors de l’UE tels que la Grande-Bretagne ou le Canada, et assumer des investissements massifs sur des compétences et des secteurs d’indépendance stratégiques.

 

La défense est désormais une priorité centrale, car la paix ne peut plus être tenue pour acquise sur le continent. L’Union et/ou les États volontaires doivent investir massivement dans une base industrielle et technologique de défense autonome, capable de compléter puis, si besoin, de suppléer un soutien américain devenu incertain.

 

La souveraineté numérique doit devenir un autre pilier : infrastructures, données, semi-conducteurs, cloud, cybersécurité, intelligence artificielle et plateformes ne peuvent plus relever d’une dépendance quasi structurelle à l’égard d’acteurs extra-européens.

 

L’énergie, la santé, les matières premières critiques, l’agriculture durable, la recherche, l’enseignement, la culture et les écosystèmes doivent eux aussi être traités comme des biens stratégiques.

 

Pour ne pas basculer vers des régimes autoritaires et populistes, l’UE doit également et impérativement, en lien avec les Etats qui la constituent, répondre aux préoccupations concrètes, celles des citoyens : sécurité, justice, maîtrise des migrations, pouvoir d’achat, accès aux soins, maintien du modèle social et réduction des fractures territoriales.

 

Enfin, l’UE est conduite, par la force des choses et pour ses intérêts propres, à redéfinir sa stratégie internationale.

Sans renier ses alliances historiques, elle ne peut plus se penser comme simple arrière-base d’une puissance américaine dont les priorités se déplacent vers le Pacifique et dont certaines fractions idéologiques contestent désormais explicitement les principes mêmes de la démocratie européenne. Elle doit inventer une forme de non-alignement actif, fidèle à ses valeurs mais lucide sur les rapports de force, capable de coopérer avec un monde pluriel sans se laisser subordonner. Son objectif ne doit pas être de dominer à nouveau, mais de ne pas être dominée !

 

Cela suppose de défendre un multilatéralisme refondé, plus représentatif des réalités contemporaines, plus attentif aux équilibres Nord-Sud, plus crédible en matière climatique, commerciale et sécuritaire.

 

L’Europe dispose pour cela d’atouts considérables : son poids économique, sa capacité normative, ses traditions diplomatiques, son tissu scientifique et culturel, et surtout la force toujours mobilisable de ses valeurs lorsqu’elles cessent d’être des slogans pour redevenir des principes d’action. 6 Conclusion L’Union Européenne est menacée dans ses valeurs mêmes comme dans son existence politique par des attaques venues de l’extérieur comme de l’intérieur.

 

Une Europe des Lumières forte serait plus que jamais d’actualité face aux différents obscurantismes qui sévissent dans le monde : islamiste, évangélique millénariste, hindouiste radical et, maintenant, « Lumières sombres ».

Mais, l’Union européenne avec ses valeurs universalistes gêne les autocrates ou illibéraux de tout bord : russes, chinois et, au sein même des pays « occidentaux », elle se trouve en bute aux nationaux souverainistes, très puissants sur notre continent, ainsi qu’aux techno-fascistes de la Silicon Valley ! …

 

De nombreuses autorités morales et intellectuelles ont actionné la sonnette d’alarme (par exemple MM Draghi et Letta dès 2024 …) sur le risque d’un grave déclassement de l’UE.

 

La question posée à l’Union Européenne est désormais existentielle. Soit elle accepte sa marginalisation progressive, sa fragmentation politique et sa vassalisation stratégique ; soit elle retrouve le sens de son histoire, assume en les surmontant ses contradictions, et se donne les moyens d’agir à la bonne échelle.

 

Les valeurs des Lumières, notamment l’esprit critique et la dignité de la personne, les droits de l’homme, la démocratie, l’état de droit ainsi que la prospérité partagée, ne sont pas des acquis définitifs. Ce sont des conquêtes fragiles, sans cesse menacées, qui ne survivent que si des peuples décident de les défendre et de les renouveler.

 

L’Union Européenne n’a pas vocation à redevenir le « centre du monde », son passé colonial a été entièrement revisité et autocritiqué ; elle doit plutôt devenir un foyer exemplaire de civilisation politique, capable de montrer qu’il est possible de conjuguer liberté et justice, innovation et protection, puissance et droit, diversité et unité. En ce sens, au moment où, embusqués derrière le national-populisme, des intellectuels américains encore plus dangereux n’hésitent pas à se présenter comme héraults des « Lumières sombres », défendre, réinventer et redéployer l’Europe des Lumières n’est pas une nostalgie : c’est une nécessité vitale. Si elle veut éviter de subir l’histoire, l’Europe doit redevenir une volonté collective. Les Lumières ne sont pas seulement un héritage ; elles sont encore, pour notre temps, le bon choix et le bon courage !

 

A l'heure où les grandes puissances, la Russie et les Etats-Unis, fondatrices de l'ordre international de l'après-guerre, foulent au pied la charte de l'ONU, l'UE pourrait devenir un modèle pour le monde, celui d'un espace de paix, de prospérité et de démocratie où les nations peuvent s'entendre en laissant les armes au vestiaire.

 

 

Plus de détails sur les annexes:

https://ciriec-france.fr/wp-content/uploads/2026/07/Manifeste-Civilisation-europeenne.pdf

 

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Manifeste  Galilée.sp,/Ciriec France élaboré avec la contribution de Pierre Bauby , enseignant chercheur en sciences politiques, spécialiste des services publics et de l'action publique en Europe  et Alain de Tolédo, Docteur ès sciences économiques. Maître de conférences à l'Université Paris VIII.

Pas encore de commentaires