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22 / 10 / 2026 | 27 vues
Michael Vaertan / Membre
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Lunettes anti-lumière bleue au travail : un faux équipement de protection, une vraie obligation oubliée

La demande revient régulièrement en réunion. Un salarié passe ses journées devant deux écrans, il rentre le soir avec les yeux qui piquent, et il demande une paire de lunettes filtrantes. La réponse paraît simple et peu coûteuse. Elle est surtout à côté du problème.

 

Dans son expertise de 2019 sur les LED, l'Anses a tranché sur ce point précis. Évaluant à la fois les verres filtrants et les filtres appliqués sur les écrans, elle écrit qu'« aucun de ces deux systèmes n'est assez efficace pour être considéré comme un équipement de protection individuelle ». La formulation compte, parce que l'EPI est une catégorie du droit du travail, avec des exigences de performance et une traçabilité. Ces lunettes n'y entrent pas. L'agence appelait d'ailleurs à établir les normes qui permettraient un jour de mesurer ce que chaque modèle filtre vraiment.

 

Le doute n'est pas franco-français. En août 2023, une revue Cochrane a rassemblé dix-sept essais randomisés menés dans six pays auprès de 619 participants. Ces verres ne réduisent probablement pas les symptômes de fatigue visuelle, n'ont vraisemblablement aucun effet sur l'acuité, et les résultats sur le sommeil sont trop dispersés pour conclure quoi que ce soit. La protection de la macula, qui reste l'argument de vente le plus efficace, n'a été mesurée par aucun des essais, dont aucun ne dépassait cinq semaines de suivi.

 

L'INRS, de son côté, ne relie pas la fatigue visuelle à la lumière bleue. Il l'attribue à un éclairage inadapté, aux reflets d'un écran brillant ou mal positionné, à des tâches visuellement et cognitivement exigeantes, à un temps excessif passé devant l'écran et à des défauts de vue non corrigés. Il précise que les LED de rétroéclairage des écrans d'ordinateur ne représentent pas de risque pour la rétine, qu'il n'a pas été démontré que le travail sur écran engendre des pathologies de la vision, et que la plupart des symptômes sont réversibles et disparaissent après le repos.

 

C'est là que la paire de lunettes devient coûteuse, non pas en euros mais en attention. Le Code du travail prévoit qu'un salarié ne peut être affecté à des travaux sur écran qu'après un examen approprié des yeux et de la vue (article R. 4542-17). Et lorsque la surveillance médicale conclut qu'une correction est nécessaire et que les dispositifs normaux ne peuvent être utilisés, l'article R. 4542-19 impose des dispositifs de correction spéciaux adaptés au travail concerné, qui « ne peuvent entraîner aucune charge financière additionnelle pour les travailleurs ».

 

La question à porter en réunion n'est donc pas de savoir si l'entreprise finance des lunettes filtrantes. C'est de savoir combien de salariés sur écran ont bénéficié de cet examen, ce que le médecin du travail en a conclu, et combien de corrections spéciales ont réellement été fournies. Le reste relève de réglages qui ne coûtent rien : sortir les écrans des reflets, reprendre l'éclairage du plateau, et réduire la lumière bleue à la source avec les modes intégrés aux systèmes d'exploitation, déjà installés et gratuits.

 

Rien n'interdit à un salarié d'acheter ces lunettes s'il s'y sent mieux. Le problème commence quand leur achat tient lieu de réponse, et dispense d'ouvrir le dossier de l'éclairage, des postes de travail et des examens de la vue.

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