Les visages contradictoires du syndicalisme...
févr. 06
Themes: Vie économique, Dialogue social
Une enquête révèle l'attrait qu'exerce la candidate du Front national sur le monde syndical.
Classées nettement à gauche dans l'opinion publique, les organisations syndicales recouvrent en fait un éventail d'adhérents et de sympathisants beaucoup plus large, du fait que l'adhésion syndicale correspond plus simplement à la nécessité de défendre ses droits en tant que salarié, au sein d'un collectif de travail, et quel que soit le pouvoir politique en place ce besoin existe comme en témoigne notre histoire sociale.
Les principales organisations syndicales françaises ont quasiment toutes connu des turbulences existentielles liées le plus souvent à l'interférence du champ politique dans la sphère syndicale. La CFDT naît d'une rupture avec la CFTC, en 1964, ayant pour origine principale la dé-confessionnalisation de l'organisation et la CGT-FO est créée en 1947 par suite d'un conflit beaucoup plus ancien avec la CGT sur l'indépendance syndicale. Paradoxalement, plusieurs syndicats se réclament de la Charte d'Amiens (1906), référence absolue et historique d'un syndicalisme indépendant des partis politiques, alors que nombre d'entre eux ont souvent entretenus des liens privilégiés avec notamment le Parti communiste ou le Parti socialiste.
L'action d'un militant se limitant rarement à un seul engagement, il est très fréquent qu'un militant syndical soit également un militant politique ou associatif, la difficulté étant de ne pas se tromper de casquette suivant les circonstances... Il est de plus en plus rare que les grands leaders syndicaux appellent à voter pour un candidat ou un parti politique, même si leurs analyses politiques et économiques indiquent clairement leurs attirances et surtout leurs rejets.
Si les adhérents d'un syndicat sont par définition plus libres de leur expression publique qu'un Secrétaire général, il n'est pas illogique que leurs votes se répartissent sur un large échantillon politique. Toutefois, la sensibilité envers le Front national des adhérents et sympathisants d'une organisation syndicale telle que l'indique un tout récent sondage de l'IFOP est d'un niveau surprenant. Que 22% des proches de la CGT et 25% des proches de Force Ouvrière déclarent s'apprêter à voter pour la candidate du Front national est révélateur de la crise profonde et de la confusion que traverse notre société.
L'histoire de la CGT et celle de Force Ouvrière qui se réclame constamment des valeurs républicaines, rendent théoriquement incompatible l'adhésion de leurs adhérents avec les thèses d'un parti d'extrême droite. Et pourtant...
Le syndicalisme est beaucoup plus implanté que les partis politiques dans les classes populaires, directement et sévèrement affectées par les menaces sur l'emploi, les pertes de pouvoir d'achat et une précarité grandissante liée pour partie à une mondialisation incontrôlée et un capitalisme financier qui ne s'embarrasse que du dividende de l'année. Cette réalité, souvent sombre, rend de plus en plus attentifs les salariés au discours du Front national qui a récemment investi un champ immense déserté par les grands partis de gauche.
Si on s'arrêtait à une première écoute, le discours de Marine Le Pen apparaît comme bien plus soucieux du sort des salariés les plus modestes que celui du candidat socialiste. Pire, ou presque, la candidate du Front national surfe sur les valeurs républicaines, telles que le patriotisme ou la laïcité, que la gauche a reniées au profit de l'Europe de la finance et de la diversité, tarte à la crème qui remplace désormais le citoyen voulu par les fondateurs de la République.
La confiance dans les partis traditionnels se réduit comme peau de chagrin comme si aucun d'eux n'était plus capable, aux yeux des citoyens les plus modestes, d'incarner l'espérance d'un monde meilleur et plus juste. Que ce désespoir atteigne une partie importante du monde syndical est inquiétant dans la mesure où il est supposé être plus combatif que l'ensemble de la population.
Le Front national a remplacé le Parti communiste dans les classes populaires, en apparaissant comme le seul porte-parole d'une souffrance sociale de plus en plus grande. Avec une intelligence redoutable, la nouvelle présidente du Front national a recentré son discours sur des thèmes sociaux et des valeurs républicaines. La chasse aux immigrés a été remplacée par le haro sur les multinationales et les délocalisations.
Peu importe que derrière les apparences se cachent des réalités plus glauques et le retour vers un nationalisme extrêmement dangereux, car essentiellement xénophobe. Tous ceux qui sont plus ou moins rejetés d'un système économique dévastateur, ne croient plus à la politique traditionnelle.
Les responsables syndicaux ne peuvent pas se contenter de renvoyer sur la seule classe politique ce glissement des classes populaires vers l'extrême droite. Quand ils multiplient des journées d'action ponctuelles à l'infini, tout en sachant qu'elles ne pèseront pas sur une politique qu'ils contestent, ces dirigeants syndicaux contribuent à l'abattement, à la colère et à la recherche désespérée d'autres solutions des classes sociales les plus fragiles. Attention, ne jouons pas avec le feu... pendant qu'il est encore temps.
1 commentaire
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4 mois
porter de l'espérance
par Jacky Lesueur
Il faut en effet que dans un tel contexte le syndicalisme indépendant affirme et réaffirme sa place et son rôle, en recherchant des débats ouverts permettant de démontrer qu'il reste un espace privilégié de défense des intérêts matériels et moraux de ses mandants ; encore faut il être en capacité de dégager des messages et revendications concrètes et porteuses d'espérance en insistant sur la nécessité de l'engagement et la mobilisation collective.