Economie sociale et syndicalisme...
sept. 18
Themes: Vie économique, Dialogue social
Cette communication a été présentée à la 3ème conférence de recherche en économie sociale organisée par le Ciriec il y a quelques mois, à partir de ma double expérience de syndicaliste et de responsable d’organisations de l’économie sociale.
Mon ambition n’était pas d’aborder le sujet dans toute sa complexité, mais, plus modestement, de souligner la nécessité de poursuivre la recherche dans un domaine qui, jusqu’à présent, n’en a, paradoxalement, que très peu fait l’objet.
Des origines communes.
Paradoxalement, en effet, puisque le syndicalisme et ce que nous appelons aujourd’hui l’économie sociale ont des origines communes. On peut dire qu’ils sont, historiquement, consubstantiels. Dès l’origine, au moment de l’industrialisation de nos pays, la lutte des travailleurs pour de meilleures conditions de travail et de rémunération s’est accompagnée d’une aspiration à l’émancipation économique. L’ampleur de cette émancipation, les moyens pour la réaliser faisaient l’objet de désaccords entre réformistes et révolutionnaires. En France, ils trouvèrent toutefois un compromis en 1906. Ils l’exprimèrent dans les termes suivants : « … l’oeuvre revendicatrice quotidienne… n’est qu’un côté de l’oeuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale ».
Le syndicaliste révolutionnaire, Fernand Pelloutier, avait ouvert la voie en déclarant : « Les syndicats ont une ambition très haute et très noble… Au lieu de se considérer, soit comme de purs instruments de résistance à la dépression économique, soit comme de simples cadres de l’armée révolutionnaire, ils prétendent en outre semer dans la société capitaliste même le germe de groupes libres de producteurs ». Il faisait écho à la proposition d’un ouvrier, le cordonnier Steinmetz, qui affirmait : « Ce qu’il faut, avant tout, c’est que les ouvriers se préparent par le groupement corporatif, par l’étude approfondie de toutes les grandes questions économiques et sociales, à prendre en mains la direction de la production ».
En France, l’économie sociale d’aujourd’hui, qu’elle se décline par la mutualité, la coopération ou l’associationnisme, doit beaucoup au syndicalisme. Si les entreprises de l’économie sociale sont nées de la nécessité, dans une période où la classe ouvrière tentait d’échapper à la misère par ses propres moyens, elles sont également issues des syndicats qui aspiraient à la gestion directe de l’économie. Avant d’avoir le droit de créer des syndicats, les ouvriers avaient organisé leur solidarité au sein des sociétés de secours mutuel, qui furent les ancêtres des mutuelles actuelles.
Les grandes mutuelles de fonctionnaires ont été constituées par les syndicats. Si les liens se sont distendus, jusqu’à se rompre quelquefois, c’est pour des raisons qu’il serait utile de réexaminer, à froid, maintenant que cela est devenu possible et qu’il est devenu souhaitable de recréer des synergies.
Des initiatives syndicales nombreuses et mal connues.
Dans le monde, les initiatives économiques des syndicats, dans le champ de l’économie sociale, sont nombreuses et mal connues ; elles revêtent différentes formes et obtiennent des résultats très variables, en fonction des contextes historiques, économiques et sociaux propres à chaque pays. L’activité économique des syndicats ou son absence est également la conséquence de choix idéologiques. Quelques exemples :
- En Espagne, l’Union Générale des Travailleurs s’est, dès l’origine, définie non seulement comme un syndicat revendicatif, mais également comme un prestataire de services à ses adhérents. Dans la période postfranquiste, elle a investi, avec plus ou moins de bonheur, les champs de l’assurance, du crédit, de la promotion des coopératives, du tourisme social, du logement,… Plus engagée encore, la Confédération Nationale du Travail, prônant l’anarcho-syndicalisme, avait entrepris la collectivisation des entreprises et de la terre.
L’expérience n’a pas survécu à la guerre civile.
- L’expérience portugaise est également intéressante à bien des égards. Les initiatives syndicales dans l’économie y sont le fait des syndicats de branche (banque, assurances, …)
En Espagne comme au Portugal, ces expériences s’inscrivent dans une conception de syndicalisme gestionnaire dont la traduction pratique a varié selon les périodes. Ces expériences ont connu des succès variables. Certaines ont échoué. D’autres ont échappé au contrôle de leurs promoteurs. Les plus pérennes sont, apparemment, celles qui ont su s’adapter à l’évolution des attentes des adhérents et à l’évolution des marchés et, surtout, celles qui se sont dotées de systèmes de gestion où le professionnalisme des dirigeants compte autant que leurs qualités militantes.
- Au Québec, les deux centrales syndicales, la Fédération des Travailleurs du Québec et la Confédération des Syndicats Nationaux ont créé des fonds d’investissement qui interviennent dans la reprise d’entreprises en difficulté et dans la création d’entreprises, au travers de fonds d’investissement.
- Les syndicats du l’Europe du Nord ont une grande expérience de partenariat avec les secteurs coopératifs.
- C’est sans doute en Israël que syndicalisme et économie sociale – que le syndicat Histadrout appelle l’économie ouvrière – ont le plus développé leur complémentarité, au point de se confondre. Qu’on en juge : au tournant des années 90, la Histadrout contrôlait 29% du chiffre d’affaires et 20% des emplois de l’industrie, 85% de la production et 70% des emplois agricoles, 37% de l’activité bancaire, 23% des assurances, la gestion directe de l’assurance maladie et de l’assurance vieillesse, la quasi totalité des transports en commun,… Tout cela a été, depuis, en majeure partie démantelé par les gouvernements de droite, après que les travaillistes aient dû céder la place qu’ils occupaient, sans partage, depuis 1948.
Mais ce recul est aussi la conséquence de la mondialisation et, sans aucun doute, du tragique enlisement du « processus de paix ».
La liste des expériences syndicales devrait être complétée, mais cette énumération gagnerait en intérêt si une recherche était simultanément conduite, permettant un compte-rendu exhaustif et évaluatif des raisons des succès et des échecs. On verrait sans doute que, partout, ces expériences se heurtent aux mêmes difficultés que les autres formes d’économie au service de l’intérêt général ou de l’intérêt collectif, au fur et à mesure que l’économie mondialement financiarisée tend à s’imposer comme le seul modèle possible.
Cette constatation devrait conduire à une double démarche : mieux connaître, pour en tirer parti, les autres expériences syndicales, d’une part, et, d’autre part, créer des synergies entre les syndicats et toutes les formes d’économie sociale, en considérant que les coopératives, les mutuelles et les associations sont « plus qu’un chemin économique », comme l’écrivait récemment un dirigeant syndical français, à propos de la formule coopérative. Il ajoutait : « C’est une avancée des salariés vers plus de dignité. Il ne tient qu’à nous, à travers notre volonté collective, de la faire perdurer et se développer ».
Le rôle des syndicats dans les entreprises de l’économie sociale.
Un autre aspect du « cousinage » entre syndicalisme et économie sociale est celui des relations sociales et du rôle des syndicats dans les entreprises de l’économie sociale. Là encore, les expériences sont diverses selon les pays, voire à l’intérieur d’un même pays. On peut observer trois situations : l’absence, voire l’interdiction des syndicats dans les entreprises ; des syndicatspatrons qui créent et gèrent les entreprises ; enfin des relations patronat – syndicat telles qu’elles existent dans les entreprises capitalistiques.
L’absence ou l’interdiction du syndicat dans l’entreprise s’observe, par exemple, dans les coopératives d’Europe de l’Est. Leurs dirigeants justifient ce parti-pris par un raisonnement simple, voire simpliste : « Les sociétaires des coopératives sont à la fois travailleurs et copropriétaires.
Pourquoi s’organiseraient-ils contre leurs propres intérêts ? » C’est un choix idéologique qui ne prend pas en compte la réalité des relations de pouvoir dans les organisations humaines, quels qu’en soient leurs fondements juridiques. Curieusement, cette conception radicale existe dans des pays qui n’ont pas subi l’influence marxiste-léniniste. C’est le cas par exemple, en Espagne, du Groupe coopératif Mondragon, pourtant considéré comme la Mecque du coopérativisme.
C’est sans doute en Israël que le « patronat syndical » a été le plus affirmé. Cela n’a pas empêché les conflits sociaux qui ont fourni aux gouvernements l’un des prétextes pour justifier le démantèlement de l’économie ouvrière.
Dans les entreprises où sociétariat et salariat sont dissociés, comme par exemple dans les mutuelles, les relations sociales tendent à se rapprocher des normes habituelles des entreprises « classiques ».
Dans tous les cas, les relations de pouvoir sont-elles fondamentalement différentes de celles qui prévalent dans les entreprises capitalistiques ou les entreprises publiques ? Le rôle du syndicat n’est-il pas d’exprimer ce qu’il croit être « souhaitable » et celui des gestionnaires d’entreprises de privilégier, dans la prise de décision, ce qu’ils croient être « possible » ? La distance entre le souhaitable et le possible, qui risque de remettre en cause le projet commun, peut-elle être réduite autrement que par la reconnaissance, de part et d’autre, de divergences d’intérêts et par la volonté partagée de les gérer par le dialogue et la recherche du compromis ?
Développer les partenariats syndicats / économie sociale.
Malgré un certain éloignement qui a pu se produire, dans certains pays ou certains secteurs, entre les syndicats et l’économie sociale, malgré certaines divergences ou incompréhensions, des partenariats et des actions communes sont aujourd’hui souhaitées par de nombreux responsables des deux secteurs, qui les considèrent urgentes, voire vitales, pour les uns et les autres, comptetenu des menaces qui pèsent sur les valeurs et les pratiques que le syndicalisme et l’économie sociale ont en commun :
- Selon eux, la première urgence est de définir une position commune face à la crise qui a révélé à ceux qui en doutaient encore la nécessité de définir un nouveau modèle de développement économique et social, fondé sur le refus du « tout marché », en particulier le refus de la marchandisation de la maladie, de la vieillesse, mais aussi de l’éducation et des biens communs : l’eau, les énergies renouvelables, la biodiversité, etc.
- Dans le cadre de cette position commune, le rôle des services publics devrait être réaffirmé par le refus de la privatisation de leurs domaines de compétences.
- Les organisations représentatives de l’économie sociale et des syndicats devraient s’efforcer à rendre exemplaires les relations sociales dans les entreprises de l’économie sociale. Nous savons qu’il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine.
-- Enfin, les syndicats devraient, en tant que représentants des travailleurs, aider l’économie sociale à obtenir la reconnaissance de sa représentativité, en tant qu’employeur, comme partie-prenante au débat social, aux niveaux national et international. (Des initiatives ont déjà été prises dans ce sens, comme par exemple l’accord entre Coopératives Europe et la Confédération Européenne des Syndicats ou, plus récemment, l’accord, en France, entre l’organisation représentative de l’économie sociale et les Confédérations syndicales, sur la formation professionnelle.
En conclusion.
L’économie sociale et le syndicalisme ont des origines communes. Elles sont nées de la nécessité, dans une période où la classe ouvrière tentait d’échapper à la misère par ses propres moyens. Souvent crées par les travailleurs eux-mêmes, les coopératives, les mutuelles ou les associations sont également issues de l’initiative des syndicats qui aspiraient à la gestion directe de l’économie.
La présence et le rôle des syndicats dans l’économie sociale sont variables selon les pays et à l’intérieur d’un même pays.
Les liens unissant syndicalisme et économie sociale se sont quelquefois distendus, jusqu’à se rompre. Pourtant les expériences de « cousinage » sont encore nombreuses dans le monde. Leur recensement, l’analyse des raisons des succès et des échecs sont très lacunaires.
Certaines organisations, tant du côté syndical que de l’économie sociale, s’efforcent de définir des positions communes face à la faillite du système économique dominant. Ces tentatives et leurs résultats sont encore peu connus.
Cette modeste contribution ne prétend pas combler ce vide ; elle se veut une incitation à entreprendre de nouvelles recherches et un engagement à y contribuer.
Le CIRIEC-France y est disposé. »
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