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THE HIGH-COMMISSIONER MAKES HIS JOB (1)

janv. 19

par Jean Louis Cabrespines Theme: Vie économique

Puisqu’il semble que dans l’ESS, parler anglais fasse partie de l’évolution et de la modernisation pour pouvoir changer d’échelle, disons dans la langue de Shakespeare que « le Haut-commissaire fait son boulot ».

Même l’ESS abandonne en rase campagne la langue de Molière, au nom d’un modernisme qui n’en est pas un. Chacun peut le constater : on avait déjà le green washing ou le social washing, on parle aux jeunes en leur proposant des programmes comme say-yess (c’est vrai que dire oui ne permet pas de faire de jeu de mot avec l’ESS (ouiess, ça sonne pas bien !)).

Et puis depuis quelques mois, l’anglicisation de nos programmes et actions a le vent en poupe : social impact bund, social business, french tech, social business act, impact investing day, .....

Le CIRIEC, regroupant 12 pays de l’Europe (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Portugal), des Amériques (Argentine, Brésil, Canada, Colombie, Venezuela) et le Japon est témoin qu’il faut avoir un langage commun pour se comprendre, mais à condition que cela se justifie pour les échanges entre pays !

Mon propos n’est pas lié à ce phénomène, mais à la déclaration de Christophe ITIER, haut-commissaire à l'Economie sociale et solidaire et à l'Innovation sociale, lors de son intervention à l’Assemblée Générale d’ESS France2 lorsqu’il appelle à une représentation de l’ESS plus efficace et à la hauteur du poids économique et social du secteur. Pour réussir, il compte sur les acteurs de l’ESS qui doivent « prendre leur part à ce travail, en ayant une parole plus forte et mieux organisée, de façon à davantage peser dans les décisions ».

Bien entendu, nous ne pouvons qu’être d’accord avec cette approche d’une véritable représentation de TOUS les acteurs de l’ESS pour avoir cette parole plus forte et plus organisée. Et c’est en ça qu’il « fait son boulot », expliquant ce qu’il veut et demandant aux membres de l’ESS de prendre les moyens d’être dans une interlocution construite et constructive. C’est donc en toute légitimité et avec la vigueur nécessaire que le Haut-commissaire interpelle les acteurs pour qu’il ait face à lui des interlocuteurs reconnus et crédibles.

Mais là où le bât blesse, c’est dans le « portage » de cette parole et même si, selon les propos du Haut-commissaire dans LA CROIX du 6 septembre 2017, « Les querelles entre les différents modèles sont aujourd’hui dépassées.

Nous devons nous employer à renforcer le modèle associatif, qui est hors marché, et libérer les contraintes pour les entreprises sociales qui, elles, font bel et bien partie du secteur marchand », il n’en reste pas moins vrai que nous avons à nous interroger sur la manière de constituer ces relations entre l’Etat et les représentants des différentes organisations de l’ESS et à tenter de comprendre pourquoi un statut historique de l’ESS est mis en avant, délaissant les autres.

La position de Christophe ITIER est claire dans son tweet du 19 décembre : « Nous avons la volonté politique de (ré)concilier intérêt général, intérêt collectif et performance économique. L'entrepreneuriat social va dans ce sens. C'est un investissement au service du bien commun. Le temps est venu du passage à l’échelle » #SocEnt #ESS #tech4good ConvergencesLive for Good Ashoka Station F KPMG Change.org BNP Paribas »

Voilà !

Du côté de l’Etat, le paysage est clair, mais qu’en est-il du côté des acteurs ?

Le paysage est comme il a toujours été : fait de tergiversation, de méfiance, d’intention prêtées, de difficultés de reconnaissance de chacun, voire de positions idéologiques irréconciliables.

Des quelques années passées en tant que président d’instances de gouvernance de certaines organisations de l’ESS (CPCA Bourgogne3 (10 ans), CRESS4 Bourgogne (10 ans), CEGES5 (2 ans), CNCRESS6 (6 ans)), il me semble revivre ce qui ne nous a jamais permis d’aboutir, ce qui a fait notre incapacité à nous construire réellement collectivement pour un projet commun, porté par une vision partagée de l’évolution économique et sociale de notre pays, dans un projet politique unifié alors même que nous semblions en accord. Que de fois nous avons eu à tenter de faire comprendre la nécessité du lieu d’interlocution entre l’Etat et tous les acteurs de l’ESS (collectivités territoriales, parlement, syndicats, représentants divers, acteurs de l’ESS, ...) qu’est le CSESS7 ; d’une représentation politique nationale forte, regroupant tous les acteurs de l’ESS et en capacité de porter une parole qui soit représentative de tous, le CEGES devenu ESS France ; d’une représentation des structures de regroupement territorial que sont les CRESS, le CNCRESS !

Malgré toutes les bonnes volontés, force est de constater que les avancées ne sont pas celles que l’on pourrait attendre : la force de l’ESS est portée de manière parcellisée, sa place n’est que dans les discours, chaque organisation défend son champ et tente de neutraliser les autres dans la reconnaissance de leur identité, il n’y a pas de véritable construction collective.

Cet environnement laisse la place ouverte à toutes les initiatives de volonté de représentation ou de captation de l’ESS pour ses intérêts propres. Des organisations tirent leurs marrons du feu : le MOUVES8 ou l’UDES9 car tous deux ont compris que tout passait par un affichage, une communication rendant visible leur action, tous deux ont aussi compris les alliances qu’il fallait mettre en œuvre pour réussir.

Nous avons fait des erreurs historiques et la première fut celle de séparer la fonction employeur de la représentation de mouvement, la seconde fut de ne pas avoir des exigences fortes pour défendre le projet politique de l’ESS et de privilégier prioritairement (et presque uniquement) le développement économique et la prééminence de chacun des statuts sans réelle défense de ce qui en fait les fondements, le troisième fut de ne pas croire suffisamment en la place de la jeunesse dans nos organisations.

Aujourd’hui, nous sommes au pied du mur et l’interpellation du Haut-commissaire est comme « un dernier avertissement ». Nous sommes alors face à trois interrogations :

- qui peut représenter l’ESS dans un contexte où chacun défend son propre statut et n’arrive pas à fédérer réellement, autour du projet d’une économie où prédomine l’initiative collective, modernisée, clarifiée, unifiée ?

- comment conserver une parole propre, sans être dépendants de l’Etat, si nous ne sommes pas capables de mobiliser nos propres financements ? S’engager dans une représentation définie par les pouvoirs publics (et je ne reviendrai pas sur l’erreur que constitue la présence de la chambre française dans la loi sur l’ESS), c’est rendre dépendante de l’Etat notre représentation. Il est, plus que jamais, urgent que les acteurs prennent les moyens financiers de cette représentation.Outre l’indépendance que cela constituerait, nous serions dans une réponse à cette orientation définie par le Haut-commissaire que rappelle L’HUMANITE : « Moyennant quelques ajustements à venir en faveur du mécénat, de la philanthropie, de la finance solidaire ou sur les produits financiers d’impact social, le haut-commissaire appelle l’ESS à « s’ouvrir et polliniser les autres secteurs en étant offensif ».Jean de La Fontaine aurait résumé ainsi le programme : « Aide-toi, le Ciel t’aidera. » » 10

- à quoi servira cette représentation si elle n’est pas capable de construire un projet commun et si elle n’est pas en mesure de regrouper tout ce qui fait la réalité de l’ESS pour porter ce projet ?

Avoir une parole de mouvement, une autre d’employeur, une autre enfin liée aux secteurs d’activités des acteurs, c’est prendre la question de l’ESS par le petit bout de la lorgnette, c’est ne pas prendre en compte une conception sociale et sociétale différente, c’est seulement aménager des espaces en fonction d’intérêts quasiment corporatistes. Et cela permet alors à nos interlocuteurs d’utiliser nos divisions (« l’ESS, combien de divisions ? » paraphrasait un ancien délégué interministériel).

Le risque est sérieux pour notre forme d’économie, il peut se traduire par la prise en compte par le Haut-commissaire de certains interlocuteurs car ils seront les seuls à s’organiser, même si cela se fait au détriment de l’ensemble des acteurs :

- la représentation des employeurs et donc l’UDES puisqu’il semble que seul ce regroupement de syndicats d’employeurs soit reconnu, après le rejet de certains (comme le GOEES11) ou la perte de certains adhérents (comme l’UNIFED12),

- le MOUVES car il est dans la logique de l’entrepreneuriat social que défend le Haut-commissaire, alors que, comme le rappelle la RECMA13 : « les motivations invoquées par les dirigeants pour le choix de ce statut traduisent leur souhait d’être perçus comme des entrepreneurs performants, de se démarquer des acteurs « traditionnels » de l’ESS. A la fois « dans » l’ESS et à côté… » »

- on pourrait y ajouter d’autres interlocuteurs comme le RTES14, porteur de la parole de collectivités territoriales, l’AVISE15 , qui prend une ampleur grandissante par son implication forte dans les politiques de l’Etat et de l’Europe en matière d’ESS, le CJDES16 qui a bien compris l’importance de se faire connaître et reconnaître, en développant les moyens de la reconnaissance de sa représentativité (slow apéros, lettre info, clubs (lobbying et gouvernance), partenariats avec une mutuelle, nuit des étudiants solidaires, cycle de débats, ...), voire LE LABO de l’ESS.

Actuellement ce qui compte est la communication en direction de tous les publics et non dans le cercle restreint de l’ESS ; le MOUVES et le CJDES, en particulier, sont sur cette lancée, jusqu’à engager une réflexion sur une vision commune.

Alors, oui, Christophe ITIER « makes his job », celui de faire avancer l’ESS mais dans une orientation qui est la sienne, très marquée par le modèle dominant, considérant que les entreprises historiques de l’ESS se sont enfermées dans un carcan idéologique qui ne leur permet pas d’évoluer.  

Encore une fois, dans une telle vision, ce qui est à l’œuvre est une conception différente de ce qu’est l’économie sociale et solidaire et son importance dans le développement économique et social.

L’ESS est ancrée dans un projet politique humaniste et nous devons trouver les moyens de mettre en concordance ce qui est dominant et ce que les acteurs de l’ESS défendent depuis presque deux siècles.

S’inscrire dans le temps, c’est pouvoir grandir mais également prendre en compte ce qui a permis son évolution.

Il est plus que temps que nous trouvions les moyens de notre organisation pour que toutes les composantes de l’ESS soient entendues et puissent œuvrer à la construction d’une véritable politique économique différente. Demain, il sera trop tard !  

 

 


(1) « Le Haut-commissaire fait son boulot »


(2) Assemblée Générale ESS France – 12 décembre 2017

(3) CPCA = « Conférence Permanente des Coordinations Associatives » devenue « Mouvement Associatif »

(4)CRESS = « Chambre Régionale de l’Economie Sociale et Solidaire »

(5) CEGES = « Conseil des Entreprises, Employeurs et Groupements de l'Economie Sociale »

(6) CNCRESS = « Conseil National des Chambres Régionales de l'Economie Sociale et Solidaire »

(7) CSESS = « Conseil Supérieur de l’Economie Sociale et Solidaire » 

(8) MOUVES = « Mouvement des entrepreneurs sociaux »

(9) UDES = « union des employeurs de l'économie sociale et solidaire »

(10) Stéphane GUÉRARD - L'HUMANITÉ - jeudi 5 octobre 2017

(11) GOEES = « Groupement des organismes employeurs de l'économie sociale »

(12) UNIFED = « Union des fédérations et syndicats nationaux d'employeurs sans but lucratif du secteur sanitaire, médico-social et social »

(13) RECMA (Revue des Etudes Coopératives Mutualistes et Associatives est une revue internationale de l'économie sociale) - 2017/4 - N° 346

(14) RTES = « Réseau des territoires pour l'économie solidaire »

(15) AVISE = « Agence d'ingénierie et de services pour entreprendre autrement » ; « Portail du développement de l'économie sociale et solidaire »

(16) CJDES = Centre des jeunes, des dirigeants, des acteurs de l'économie sociale

 

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