Risques psychosociaux : un nouveau champ d'action syndicale
déc. 01
Themes: Santé & conditions de travail, Sécurité
Face à la montée des risques psychosociaux et de la souffrance au travail, Force Ouvrière a décidé d’investir un nouveau champ d’action syndicale, les modes d’organisation du travail.
Première pierre de l’édifice, un colloque a été organisé le 15 novembre au CESE ( Conseil économique, social et environnemental) à Paris autour de l’impact social de ces organisations.
Une vingtaine d’intervenants venus de tous les horizons ont dressé un état des lieux et lancé des pistes d’intervention. Qu'ils soient universitaires, syndicalistes ou médecins, la plupart des intervenants du colloque se sont retrouvés sur quelques grandes évolutions de l’environnement du travail qui pourraient être à l’origine de l’explosion des risques psychosociaux:
➦ L’immixtion de la finance dans la gestiondes entreprises: elle s’est accélérée dans les années 2000. Les actionnaires jouent un rôle croissant dans la prise de décision. Ils réclament des rendements à court terme alors que les gains de productivité enregistrés dans les années 1990 s’évanouissent.Ces derniers sont désormais inférieurs à 1% selon l’économiste Philippe Askenazy. La compétitivité est vue sous le seul angle des coûts. Les résultats ne sont plus dévoilés une fois par an, mais auscultés en permanence et ils conditionnent le management. Il y a même, selon l’économiste, une obsession des résultats financiers pour eux-mêmes.
Pour baisser les coûts, les actionnaires exigent d’augmenter la production tout en baissant le nombre de salariés, le personnel étant désormais perçu comme un variable d’ajustement. Ce phénomène touche tous les secteurs, de la petite PME à la multinationale en passant par le service public.
➦ L’individualisation: elle concerne aussi bien les relations sociales que la rémunération.Comme il faut toujours faire plus avec moins, chaque salarié ou agent se voit fixer des objectifs inatteignables et toujours à dépasser, la performance n’est jamais clairement définie. Pour la sociologue Valérie Boussard, le pire est que ce ne sont même pas ces critères qui permettent de progresser, mais les réseaux et la courtisanerie. Pour le sociologue Vincent de Gaulejac, cette culture de la haute performance est destructrice et mène à terme à l’échec.
Les salariés sont aussi mis en concurrence entre eux. La casse de l’esprit d’équipe et du collectif permet d’exclure toute possibilité de mobilisation des salariés au niveau de l’entreprise.
➦ La flexibilite: la généralisation des nouvelles technologies a lancé une nouvelle révolution industrielle axée sur la flexibilité et la globalisation. Pour Valérie Boussard, l’organisation du travail ne se fait plus autour d’un métier, mais de manière ponctuelle autour d’un projet ou d’un objet, qui sera par la suite remplacé par un autre. Au salarié de s’adapter en changeant à chaque fois de fonction, de région...Et l’encadrement ne se fait plus par des experts métiers mais par des managers. Les salariés reçoivent des injonctions contradictoires qu’ils doivent résoudre en bricolant et en trichant dans leur coin. «On nous demande de faire ce pour quoi on aurait été sanctionnés il y a quinze ans», a expliqué une déléguée FO au ministère des Finances.
C’est sur les salariés que se reporte cette flexibilité et ils se retrouvent seuls responsables face à leur travail selon le sociologue Mario Correia. Certains n’en comprennent même plus le sens. L’invasion des nouvelles technologies, qui permettent au salarié de travailler chez lui, a aussi créé une perte de repères temporels du travail.
➦ La mode du changement: selon l’économiste Philippe Askenazy, beaucoup d’entreprises font des changements d’organisation pour faire des changements. Et elles s’occupent davantage des procédures que du management en lui-même. Le représentant du MEDEF, Benoît Roger-Vasselin, a luimême reconnu qu’il y avait des phénomènes de mode dans les processus d’organisation du travail.Valérie Boussard parle d’une «bulle gestionnaire » alimentée en permanence par les entreprises, les cabinets de conseil et les actionnaires. Les entreprises reconfigurent perpétuellement leurs organisations en appliquant des théories apprises dans les écoles américaines pour toujours plus de rentabilité. Et ce modèle imposé par les «big 4», les quatre plus grands groupes d’audit du monde, n’est jamais évalué.
➦ La pression du chomage: un taux de chômage élevé accentue la pression et dissuade les salariés de quitter l’emploi qui les rend malades. Le chômage de masse touche 10% des actifs et 25% des salariés sont dans la précarité selon le sociologue Mario Correia.
Quelques pistes pour en finir avec les risques psychosociaux :
Mettre fin aux entretiens individuels d’evaluation
Jean-Claude Mailly s’est dit favorable à la suppression des entretiens individuels d’évaluation, qui peuvent être profondément traumatisants et déstabilisants pour les salariés. Il s’agit d’un face-à-face annuel entre le salarié et son supérieur hiérarchique afin de dresser le bilan de l’année écoulée et de fixer de nouveaux objectifs. Cet entretien conditionne aussi la promotion et l’évolution de la rémunération.
«Une mauvaise note est perçue comme une sanction et une mise au placard », a expliqué Jean-Claude Delgènes du cabinet d’expertise des risques psychosociaux Technologia. Pour Éric Peres de FO Cadres, il faut en tout cas supprimer les questions qui entrent dans l’intime et les critères subjectifs. «Il faut au contraire mettre les gens face à leurs potentialités», a suggéré le président du Conseil économique, social et environnemental, Jean-Paul Delevoye. Les intervenants sont davantage favorables à une évaluation collective du travail et à une réintroduction de la notion de collectif de travail et de dialogue social.
Une prise de conscience des chefs d’entreprise
Dans son rapport au Premier ministre intitulé «Bien-être et efficacité au travail», Henri Lachmann fait dix propositions dont l’implication de la direction générale et de son conseil d’administration sur ces questions. «Le problème de la santé au travail relève des managers et pas des docteurs», estime-t-il. Il prétend que la prise de conscience se fait doucement, au moins dans le secteur privé. Le sociologue Vincent de Gaulejac est moins optimiste.
Selon lui la majorité des employeurs refuse encore de faire le lien entre organisation du travail et mal-être. Il a par exemple été récemment interdit d’entrée chez PSA pour parler de ces questions.
Prendre a bras-le-corps la question du suicide
Bien que les discours se multiplient sur la prévention des maladies professionnelles, des risques psychosociaux ou des suicides, les salariés sont de plus en plus usés. L’an dernier, il y a eu en France 190000 tentatives de suicide et 10500 ont abouti. Un décès sur deux était une récidive. Les suicides sur le lieu de travail, très rares il y a encore dix ans, se sont multipliés.
Mais il n’existe encore aucun instrument d’alerte ni d’outils sur ces questions, comme le déplore Jean-Claude Delgènes du cabinet Technologia. Jean-Claude Mailly s’est dit favorable à la création d’un observatoire du suicide en temps réel «pour connaître la réalité des choses».
Il faudrait par ailleurs, selon le médecin Marie-Christine Soula, une meilleure formation des membres des CHS-CT et des ressources humaines pour qu’ils puissent donner l’alerte avant que les salariés ne tombent malades.
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Extrait du dossier constitué par la rédaction de FO Hebdo
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