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Lettre ouverte au Ministre du Travail : et si les cadres déclaraient forfait ?

juil. 23

par Laurent Tertrais Themes: Vie économique, Temps de travail

Après vos prises de position, à la veille de la présidence française de l’Union européenne, sur la directive Temps de travail, vous donnez une fois de plus un bien mauvais signal aux salariés en France et en Europe. Par voie de presse, vous nous dites : « Nous avons voulu libérer le travail… La loi apporte des garanties supplémentaires par rapport à la situation actuelle des forfaits jours, elle correspond à un vrai besoin des entreprises et des salariés… Un plafond de 235 jours, c’est mieux que 282 jours… Avec la loi, au-delà des 218 jours, ce sera 10% de pouvoir d’achat en plus ». Pour nous, ce sont au moins quatre contre-vérités qui pourraient conduire les cadres à déclarer forfait en refusant ces nouvelles règles du jeu.

Une loi inutile sur la RTT. Vous parlez de besoin des entreprises et des salariés. Nous n’avons pas entendu cela des employeurs, ni des DRH et encore moins des cadres que nous représentons et avec qui nous travaillons en proximité. Les accords négociés dans les entreprises ont été conclus au prix d’équilibres fragiles, mais aussi avec des gains de productivité que peu contestent aujourd’hui. Vous prenez le risque de la rupture de ces équilibres économiques et sociaux.

De fausses garanties supplémentaires. 235 jours, ce serait mieux que 282 jours. Nous sommes là dans la plus pure théorie, bien éloignée des réalités du travail des cadres au forfait annuel en jours, le plus souvent au-dessous du plafond de 218 jours. Avec votre projet de loi, c’est au minimum 17 jours de travail en plus et la fin des jours RTT. Nous cherchons désespérément la garantie supplémentaire, le plus pour les salariés. Ce que nous disent les cadres, c’est plutôt « Je ne compte pas mes heures, d’accord, mais à condition qu’il y ait une vraie contrepartie, avec des jours de récupération », « Ces jours RTT, c’est la juste contrepartie de mon investissement au travail », « Si on me les enlève, c’est ma soupape de sécurité qui disparaît ». Les jours RTT sont devenus un facteur essentiel d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Vous prenez le risque de la rupture de ces équilibres personnels avec un impact certain sur la santé des salariés.

Vous prétendez libérer le travail comme si celui-ci était empêché. Allez dire cela aux cadres qui travaillent 50 à 60 heures par semaine et qui s’investissent sans compter. Que peut-on leur demander d’absorber en plus ? Il serait plus urgent et plus pertinent de mieux organiser le travail, de mieux valoriser son contenu, de répondre aux besoins de sens et de reconnaissance exprimés par les cadres. Nous n’avons sûrement pas écouté les mêmes interlocuteurs. Vos propos sont symptomatiques de la distance qui sépare les politiques des réalités du travail des salariés et des cadres en particulier. Dans votre acharnement idéologique contre ce « carcan des 35 heures », vous n’avez pas pris le soin d’écouter les cadres, de prendre le pouls de ces équilibres patiemment construits. Les cadres se sentent aujourd’hui ignorés, ils veulent être respectés. Vous prenez le risque d’une profonde incompréhension.

Travailler plus permettra de gagner plus : c’est faux ! Il y avait les heures supplémentaires à + 25%, les cadres auront désormais les jours supplémentaires à + 10%, cherchez le plus ! Pour bon nombre d’entre eux, actuellement au-dessous du plafond légal de 218 jours, il n’y aura pas un euro de plus dans les entreprises tentées de revenir à ce plafond. La monétarisation des comptes épargne temps n’a pas permis d’augmenter dans la durée le pouvoir d’achat des salariés au forfait jours. Cette demande n’est pas celle de la majorité des cadres aujourd’hui. Les cadres ne dont pas dupes, ils ne gagneront rien de plus. Vous prenez le risque d’une grave démotivation.

Laissez aux partenaires sociaux le soin et la liberté d’organiser le travail et ses conditions d’exercice. L’énergie politique devrait être prioritairement consacrée à l’emploi et la croissance, à soutenir l’investissement industriel, l’innovation et la recherche-développement. Tous les autres grands pays européens l’ont bien compris et leur économie ne semble pas en souffrir !

François FAYOL Secrétaire général CFDT Cadres
Jean-Paul BOUCHET Président de UNI-Europa Cadres

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