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« Dans un contexte de crise, les sciences humaines et sociales devraient occuper une position centrale »

À quelles conditions les sciences humaines et sociales répondent-elles aux questions que se posent les entreprises ? Interview de Laurent Wauquiez, le Ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche, qui entend davantage valoriser les sciences dites molles. Normal pour un agrégé d'histoire... Le Prix Malakoff Médéric pour l'innovation en santé au travail, dont le Miroir Social est partenaire, vise bien à souligner les apports de ces sciences.

Priorité à la pluridisciplinarité affirme Laurent Wauquiez, le Ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche dans l'interview qu'il a accordé à Miroir Social. Le Prix Malakoff Médéric pour l'innovation en santé au travail dont le Miroir Social est partenaire reflète bien cette diversité des approches.



La pluridisciplinarité est-elle suffisamment valorisée entre la sociologie, la  psychologie, la gestion, l'économie, la philosophie, l'histoire... ?


Le modèle de l’université par silo, monodisciplinaire, était l’une des plaies endémiques de notre système d’enseignement supérieur. L’un des aspects les plus importants de la réforme de l’autonomie des universités, c’est le décloisonnement des disciplines qu’elle a rendu possible, aussi bien au sein des sciences humaines et sociales qu’entre sciences humaines et sciences dures.

Ce mouvement de décloisonnement s’accélère à une vitesse impressionnante. Par exemple, il y a des partenariats entre Paris 2 et Paris 4, entre droit et histoire de l’art. À Aix-Marseille, des formations cumulent à la fois une approche philosophique et médicale autour des questions d’éthique et du rapport au vivant. Les grands centres de recherche français en économie, comme Toulouse ou Paris par exemple, sont également en train de s'ouvrir aux autres disciplines. On peut à cet égard prévoir la constitution de grands pôles de recherche pluridisciplinaires comparables par exemple à la London School of Economics and Political Science, qui à l'heure actuelle nous manquent.

Cette ouverture doit nous permettre de conjuguer ce que sont les défis de l’université du XXIème siècle, à la fois transdisciplinaire et spécialisée. Il faut l'encourager, par exemple en s'assurant que les jeunes chercheurs qui ont des doubles cursus sciences humaines et sociales/sciences dures ne sont pas pénalisés au plan des recrutements et des carrières par rapport à ceux qui travaillent dans le cadre des disciplines académiques.

La deuxième grande dimension du décloisonnement, c’est celle entre grandes écoles et universités. Les deux ont toute leur place dans notre système. Mais l’absence de coopération entre elles était l’une de nos grandes faiblesses. Les grandes écoles, probablement trop élitistes, ignoraient souvent un peu les campus universitaires, voire certaines thématiques de recherche.

Aujourd’hui, une évolution complète du paysage est en cours. Par exemple, le projet Paris Cité rassemble quatre grandes écoles dont Sciences Po et quatre universités (Sorbonne Nouvelle, Paris Descartes, Paris Diderot et Paris 13), alors que l’initiative d’excellence Paris Sciences et Lettres rassemble notamment Normale Sup et Dauphine. C’est une véritable révolution.


Comment évoluent les crédits de l'État sur le champ des recherches en sciences humaines et sociales ?


Les sciences humaines et sociales (SHS) sont un domaine qui jouit de la même considération que les autres au sein de la stratégie nationale de recherche et d’innovation. Celle-ci affirme clairement que les SHS constituent l'une des priorités de la recherche française. Depuis 2006 et la création de l’Agence Nationale pour la Recherche, le financement des projets en sciences humaines et sociales s’est considérablement accru et ce n’est que justice, compte tenu de la qualité de nos chercheurs dans ces domaines.

Par ailleurs, avec 22 milliards consacrés à l’enseignement supérieur et à la recherche, les investissements d’avenir sont une chance historique pour tous nos chercheurs. Ils consacrent la priorité accordée par le gouvernement à la recherche et l’innovation. Par exemple, ils permettront de nous doter des grandes bases de données en sciences sociales ou de suivi de cohortes qui nous faisaient pour l'instant défaut. Le temps où une partie significative du budget des projets devait être consacré à l'achat de bases de données américaines est révolu !

Les entreprises ont-elles un intérêt à financer des recherches sur ces sujets ? Où en est-on sur ce terrain ?

Oui, car beaucoup de recherches menées en SHS permettent de répondre à des questions que se posent les entreprises. L’étude des comportements sociaux et individuels permet de mieux les anticiper et les maîtriser. C’est un outil précieux qui permet par exemple d’améliorer leur capacité de prospection en réduisant les incertitudes, sur les comportements des consommateurs, sur la stabilité juridique ou sur les perspectives socio-économiques de pays partenaires. Par exemple, la compréhension des évolutions sociales dans le monde arabe permet aux entreprises partenaires de mieux s’adapter à des systèmes politiques en évolution rapide. Et de nouveaux outils comme les bourses CIFRE ont permis de désenclaver de telles recherches, de les articuler à des questionnements précis du monde socio-économique.

Sans parler financement, à quelles conditions davantage d'entreprises seraient-elles disposées à ouvrir leurs portes à des chercheurs en sciences humaines et sociales ?

L’université a changé, mais l’entreprise donne parfois l’impression d’être en retard sur ces évolutions. Les entreprises méconnaissent trop ce que peuvent leur apporter les SHS. Elles sont encore réticentes à collaborer avec les chercheurs. Elles sont également en retard dans l’adaptation de leurs pratiques de recrutement. En France, pour recruter quelqu’un, il faut encore trop souvent qu’il ait la spécialisation parfaite dans un domaine précis. Il est temps que le monde de l’entreprise s’adapte aux évolutions de l’université, qu’elle accueille par exemple beaucoup plus de docteurs en sciences humaines et sociales !

Il est donc nécessaire de communiquer largement en direction des entreprises pour leur faire connaître le parti qu'elles pourraient tirer d'une telle collaboration. Réciproquement, il faut une meilleure formation des chercheurs au monde de l'entreprise.

Mon ministère a déjà lancé ce type d'actions à travers des dispositifs comme le consortium de valorisation thématique de l'alliance ATHENA qui va voir le jour d'ici la fin 2011 et qui a pour vocation de renforcer les liens entre chercheurs SHS et entreprises, en développant des centres d’expertise dans des domaines comme par exemple la géopolitique, en créant des partenariats avec des industries qui ont besoin de renforcer cette expertise, par exemple EDF, Veolia ou Rhodia pour ne citer qu’elles.

Quel est le sens des sciences dites « molles » dans le contexte économique et social que nous vivons ?


Les sciences dites « molles » sont en fait des sciences qui se préoccupent souvent d'objets bien plus difficiles à analyser que certains objets circonscrits des sciences dures. Dans un contexte de crise comme celui que nous vivons, les sciences humaines et sociales devraient occuper une position centrale dans la réflexion politique, sociale et économique. Par exemple, nous avons besoin d’ouvrir l’économie sur les autres sciences sociales afin de disposer d’une compréhension globale de la croissance, dans la lignée du rapport Stiglitz/Sen/Fitoussi commandé par le Président de la République sur la mesure du bien-être.

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