Article
Arrêt Secodip du 5 mars 2008: l'analyse de Jean-Emmanuel Ray
mars 06 2008
Thèmes: Vie économique, Dialogue social
Professeur à l'Université Paris I-Sorbonne, Jean-Emmanuel Ray analyse l'arrêt de la Cour de Cassation annulant en totalité le jugement de la Cour d'Appel de Paris qui autorisait la Fédération CGT des Sociétés d'Etudes à mettre en ligne, en accès libre, des informations sur la société TNS Secodip.
Ressources
Sources
Lire notre dossier:
Directions, syndicats : jusqu'où aller dans la diffusion de l'information sociale ?
L’arrêt Secodip rendu le 5 mars 2008 est le premier en Europe à se prononcer sur les sites syndicaux Internet .
Il tranche deux questions:
Un site internet comme les autres
Un site syndical est traité comme n’importe quel site, personnel ou institutionnel. Si
l’article L.412-8 du Code du travail exigeant depuis 2004 un accord
collectif préalable s’applique à la messagerie et aux sites intranets
syndicaux internes, son application est exclue pour toute action en
dehors de l’entreprise: tract papiers diffusés aux clients devant
l’agence bancaire (Cass. soc. 28 février 2007), et a fortiori pour les
sites Internet où c’est la liberté de communication de la convention
européenne des droits de l’Homme qui s’applique - « Toute personne a
droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion
et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des
idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans
considération de frontière (…). L'exercice de ces libertés comportant
des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines
formalités, conditions, restrictions proportionnées au but légitime
poursuivi , et prévues par la loi » .
Et justement la loi
française pour la confiance dans l’économie numérique du 21 juin 2004
dispose que « la communication au public par voie électronique est
libre. L’exercice de cette liberté ne peut être limité que dans la
mesure requise d’une part par le respect de la dignité humaine, de la
liberté et de la propriété d’autrui (…) » .
Bref un site
syndical est traité comme n’importe quel site, personnel ou
institutionnel: si la liberté d’expression est la règle, il ne doit pas
porter atteinte aux droits des tiers (entreprise , encadrement , autres
syndicats..). Ce qui n’a rien de vraiment nouveau: c’est depuis 1789 le
droit commun de la liberté d’expression.
Mais en l’espèce,
les faits dataient de novembre 2004...et l’arrêt est rendu le 5 mars
2008. S’agissant d’Internet qui se propage dans le monde entier à la
vitesse de l’éclair, 42 mois semblent un peu excessifs. La loi du 21
juin 2004 a donc prévu une procédure qui se passe du juge: saisine de
l’hébergeur et demande de retrait du texte contesté Si l’hébergeur ne
fait rien, il pourra voir sa responsabilité civile mise en jeu s’il y
avait effectivement injure, diffamation, atteinte à la vie privée ou
divulgation d’informations confidentielles.
La confidentialité
Si
une grande entreprise a le moindre doute sur la mise en ligne
d’informations confidentielles sur un site externe, elle préférera
courir le risque du délit d’entrave au comité d'entreprise.
Ce caractère confidentiel est d’ailleurs la question essentielle, et
s’approche de la quadrature du cercle s’agissant de représentants du
personnel: si l’entreprise souhaite évidemment que sa stratégie voire
sa politique de rémunération comme en l’espèce restent secrètes, celui
qui représente le personnel doit évidemment aussi de jouer son rôle.
Avec à la clef des conséquences non négligeables dans la guerre
économique qui est la nôtre: si une grande entreprise a le moindre
doute sur la mise en ligne d’informations confidentielles sur un site
externe, elle préférera courir le risque du délit d’entrave au comité
d'entreprise.
La Cour de Paris, qui par principe avait
refusé en juin 2006 d’ordonner la suppression d’informations jugées
sensibles par l’employeur alors qu‘elle aurait dû rechercher si elles
avaient un caractère vraiment confidentiel, et si ce caractère était de
nature à justifier l’interdiction de leur divulgation, est donc
légitimement censurée.
La loi peut apporter des limites à la
liberté d’expression, “qui constituent des mesures nécessaires dans une
société démocratique .... à la protection de la réputation ou des
droits d’autrui [ou] pour empêcher la divulgation d’informations
confidentielles...” . La loi du 21 juin 2004 relative à la confiance
dans l’économie numérique précise pour sa part dans son article Ier que
la liberté de communication électronique, qui est un élément de la
liberté d’expression, peut être limitée par le respect de la dignité,
de la liberté, ou de la propriété d’autrui”. - L’article 10 de la Cour
Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) sur lequel se fonde le pourvoi,
qui précise que "Le présent article n'empêche pas les Etats de
soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision
à un régime d'autorisations qui constituent des mesures nécessaires,
dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l'intégrité
territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l'ordre et à la
prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la
protection de la réputation ou des droits d'autrui, pour empêcher la
divulgation d'informations confidentielles ou pour garantir l'autorité
et l'impartialité du pouvoir judiciaire”.
Par Jean-Emmanuel Ray - Professeur à l'Université Paris I-Sorbonne
Soyez le premier à réagir
Vous devez être membre pour commenter cet article.
Connectez vous ou Rejoignez nous ! (Inscription immédiate et gratuite)














