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Salaire au mérite et précarité : nouvelle fabrique de la servitude dans la fonction publique

Avec le salaire au mérite, il y aura les plus méritants d’un côté (souvent les rampants et les victimes harcelées) et de l’autre, les handicapés, les femmes enceintes, celles qui refuseront le harcèlement, les temps partiels, les malades, les accidentés, les noirs, les maghrébins, les musulmans, les juifs, sans oublier les râleurs qui refuseront de travailler en dehors des règles, et, bien sûr, les syndicalistes, les lanceurs d’alertes etc. Mais ce n'est pas tout !

Le mérite est une notion suggestive qui va placer les fonctionnaires dans un esprit de compétition suicidaire. Curieusement, c’est une notion qui ressurgit lorsque la qualité ne peut plus être assurée. Il s’agit bien de limiter la progression des salaires mais pas seulement.

Commençons par l’évaluation des compétences

L’évaluation des compétences « dérive inévitablement vers l’évaluation de la personne et s’éloigne d’autant de l’évaluation du travail proprement dit. On ne peut pas évaluer une compétence sans passer par la connaissance fine du travail dans lequel elle s’actualise ». Or, ceux qui ont en charge l’évaluation ne connaissent que peu le travail. Pour le Professeur Christophe Dejours, l’évaluation individualisée des performances est la plus délétère de toutes car elle contient une part d’arbitraire.

De plus, « tous les savoirs nés de la pratique du travail sont souvent mal relayés par le langage. Les mots pour désigner, décrire et caractériser ces savoir-faire sont chroniquement déficitaires. Du fait de cette difficulté à raconter une partie importante des savoir-faire, l’évaluation du travail a toutes les chances d’être lacunaire et entraîne presque toujours une évaluation déficitaire du travail ».

« L’évaluation du travail par des méthodes objectives et quantitatives de mesure repose sur des bases scientifiques erronées. Il est impossible de mesurer le travail proprement dit » [1].
Alors comment évaluer le mérite s'il est impossible de mesurer le travail ?

L’évaluation du mérite ou la récompense des tricheurs ?

Pour illustrer le principe de l’évaluation, citons l’exemple du cadre modèle. Un cadre est censé apporter des solutions, pas des problèmes. S’il fait remonter les problèmes, c’est qu’il n’a pas de solution et il sera considéré comme un mauvais cadre. Donc, dans les services dirigés par des cadres qui veulent passer pour des méritants, il n’y aura jamais de problème.

Plus largement, dans l’exemple de Volkswagen, société qui a triché pour atteindre les résultats en matière d’émission de gaz toxique des véhicules, il s’avère que les « collaborateurs » ont trafiqué les éléments de mesure pour atteindre les objectifs fixés par la hiérarchie. La fin justifie les moyens ! Pour atteindre les objectifs, pour être élu au rang des méritants, tous les moyens sont bons pour attirer la récompense.

Les femmes seront les premières victimes 

Qu’il le veuille ou non, les femmes seront les premières victimes du salaire au mérite.

Christophe Dejours traite de « l’invisibilité du travail des femmes » [1]. Le savoir-faire féminin et les habilités féminines font l’objet d’une disqualification par les hommes. Il parle de « naturalisation des compétences féminines ». Cette dévalorisation est aggravée « lorsqu’une femme ne possède pas parfaitement ces qualités supposées naturelles, comme le tact, la disponibilité, la serviabilité, la capacité de s’effacer ou de renoncer, l’humilité etc., alors cette femme est considérée comme incomplète « Ainsi, en va-t-il du ménage qui ne se voit que lorsqu’il n’est pas fait ». L’exemple de la secrétaire est tout aussi édifiant. Pour être une bonne secrétaire, il faut savoir tenir le secret et se taire. Si la secrétaire se met à parler, on dira qu’elle est bavarde, qu’elle ne sait pas tenir sa langue. L’évaluation du travail des femmes est beaucoup plus partiale. Quelle peut-être l’évaluation objective de son travail ?

Enfin, le harcèlement moral et sexuel au travail n’est pas une invention syndicale. Il est souvent l’œuvre de supérieurs hiérarchiques envers leurs subordonnées. La rémunération au mérite encouragera toutes les dérives en en rémunérant cela, le gouvernement n’est-il pas en train d’encourager les pratiques des harceleurs ?

Une nouvelle fabrique de la servitude

C’est ainsi que l’évaluation est aussi considérée comme une nouvelle fabrique de la servitude [2]. La lobotomisation des consciences n’est pas loin.

Alors, il y aura les plus méritants d’un côté (souvent les rampants et les victimes harcelées) et de l’autre, les handicapés, les femmes enceintes, celles qui refuseront le harcèlement, les temps partiels, les malades, les accidentés, les noirs, les maghrébins, les musulmans, les juifs, sans oublier les râleurs qui refuseront de travailler en dehors des règles et, bien sûr, les syndicalistes, les lanceurs d’alertes etc.

Ce qui était l’exception va devenir la règle ! Comment le gouvernement compte-t-il s’y prendre pour éviter ce constat ?

Le sujet n’est donc pas de moderniser mais d’imposer davantage d’emplois en état de subordination passive, malléables et corvéables à merci.

Par ces mesures iniques, le gouvernement veut certes encore réduire l’évolution des salaires des fonctionnaires (en notant que, depuis 2010, ces derniers n’ont perçu que 0,5 % d’augmentation) mais surtout, instaurer la concurrence entre les gens qui ne sont rien.

Une société de loups et d’agneaux, de prédateurs et de proies ! Le paradis des tricheurs et des harceleurs. Telle serait la nouvelle arène de la fonction publique si cette hérésie venait à se mettre en œuvre complètement.

Mais quel est l'intérêt pour la qualité du service public ?


[1] Christophe Dejours « L’évaluation du travail à l’épreuve du réel » Critique des fondements de l’évaluation. INRA Éditions, mars 2003.

[2] Alain Abelhauser et Roland Gori « La folle évaluation : les nouvelles fabriques de la servitude », Éditions des Mille et une nuit, 2011.

Entreprises : Fonction publique,

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